vendredi 22 février 2013

Constantinople : les dernières heures de l'Empire Byzantin


Si l'évocation de Contantinople ou Byzance évoque de somptueux fastes et la grandeur d'un Empire Romain dont la gestion devenait si complexe qu'il fallut procéder à sa scission administrative sous Dioclétien à la fin du IIIème siècle après J.C., en 1453 cette cité n'est plus que l'ombre de ce qu'elle fut. Certes elle demeure encore une grande ville cosmopolite où se côtoient marchands de tous horizons, néanmoins au fil des aléas historico-politiques elle se vida d'une grande quantité de ses habitants, protégée par une force militaire réduite à une garnison de grande cité mais indigne d'une capitale d'Empire. De la même manière les territoires sous son contrôle ne sont plus que les confetti de ce grand ensemble qui fut à cheval sur deux continents. Quant à l'Empereur, il n'est plus qu'un roitelet régnant sur quelques kilomètres carré rabougris depuis la catastrophe de 1389, la défaite subie à la bataille du champ des Merles dans l'actuelle province du Kosovo où le destin de la péninsule Balkanique vira de bord. Exsangue économiquement et esseulé diplomatiquement, Constantin XI savait dès son avènement qu'il allait devoir résister à la volonté farouche du nouveau sultan, Mehmed II, d'en finir avec ce qu'il représentait.

Le film Constantinople (Fetih 1453) relate les derniers mois de cet Empire et l'ascension du nouveau Sultan prêt à recourir aux dernières techniques militaires pour enfin abattre les murailles millénaires qui se dressent à l'encontre de sa destinée. Film Turc sorti en 2012, Constantinople est efficace sur les scènes d'action mais plus contestable quant au déroulement historique, il n'empêche que les métrages relatifs à cet évènement historique ne sont pas légion, et que la chute de l'Empire Romain d'Occident a autrement plus inspiré les scénaristes et réalisateurs que son frère d'Orient.

Pourtant la chute de Constantinople eut deux effets majeurs à terme : l'avancée inexorable des forces Ottomanes vers le coeur de l'Europe (qu'ils menaceront jusqu'en 1683!) et la fuite de savants et lettrés dans les terres occidentales, en premier lieu vers les cours Italiennes. Ce qui contribua en partie au mouvement de la Renaissance par l'apport de textes anciens et la diffusion de savoirs techniques (hors le feu grégeois, dont la composition reste un secret à ce jour).

Quoiqu'il en soit et malgré certaines tergiversations scénaristiques peu crédibles historiquement, le film fait ressentir dans les grandes lignes la puissance tentaculaire de l'Empire Ottoman autour d'un territoire Byzantin réduit aux alentours de l'ancienne et opulente cité appuyé par le despotat de Morée correspondant peu ou prou à la péninsule méridionale Grecque. Les dissensions religieuses, le manque de discernement dans la gestion des communautés de l'Empire, la méfiance envers les Latins arrivés d'Occident à l'appel du Pape et l'émergence de puissances maritimes comme Gênes ou Venise (qui détourna à son profit la quatrième croisade pour mettre à sac en 1204 l'Empire Byzantin, favorisant l'éclosion de petits États sous obédience Franque) ne lui permirent aucunement de faire front à l'irrésistible ascension d'une force militaire se considérant comme le bras armé de l'Islam : les tribus Turques Seldjoukides puis Ottomanes (le nom provient d'Osman Ier, fondateur de la dynastie).
Au cours de l'histoire, il est relaté l'existence et le rôle énergique d'un certain Giovanni Giustiniani, rival de coeur d'Era, éprise du maître d'arme du Sultan, Ulubatli Hasan. Ce Génois a véritablement existé et même participé activement à défense de Constantinople, bien que la suite de ses actes diffèrent quelque peu dans le film, afin de rajouter à l'émotion et pimenter la romance. Il est à ce titre l'un des rares appuis étrangers sur lesquels put compter l'Empereur, avec ses 700 hommes plus 400 archers acheminés par le Pape en gage de réconciliation. À ce titre la querelle religieuse suite au rapprochement entre les Églises d'Occident et d'Orient depuis le concile de Florence en 1439 et dont l'énoncé n'est proclamé que très tardivement (quelques mois avant le début du siège) par l'Empereur,  fut un motif de trouble religieux et ne fut jamais totalement acceptée au sein de la population, ce qui contribua à diviser moralement les esprits. La faute au schisme de 1054 mais aussi et surtout au démembrement de 1204 par les croisés déviés vers Constantinople par les marchands Vénitiens : un fait historique qui pesa lourd dans l'impossible rapprochement entre les deux plus importantes sphères de la chrétienté. Quoiqu'il en soit, les renforts étrangers n'étaient plus d'actualité en 1453 : Français et Anglais sortaient épuisés de la Guerre de Cent Ans ; Gênes refusait de s'engager plus en avant de peur de perdre ses possessions ; dans une moindre mesure Venise opta pour la même politique, notamment par peur d'être enlisée dans une guerre contre les Ottomans, la laissant sans défense face au rival Gênois (!). Quant au royaume de Hongrie, la grande puissance régionale, elle fut incapable à Varna, en 1444, d'ébranler la main-mise Turque sur les provinces Balkaniques (à ce titre soulignons aussi l'échec antérieur retentissant de la croisade occidentale ayant drainé de nombreux chevaliers dont la coalition fut cruellement écrasée à Nicopolis en 1396), et ne disposait plus des moyens militaires de s'opposer à la capture de la ville, contrairement à ce que le film tente de faire accroire (sans compter qu'historiquement un traité de paix fut conclu en 1451 entre les deux parties). En somme, et contrairement à 1398 où Tamerlan obligea Bayezid Ier à détourner ses forces de la conquête de Constantinople, il n'y avait cette fois aucune place pour un miracle et en avril 1453, le siège pouvait commencer. Lequel se termina le 29 mai 1453 de la façon que l'on sait. L'artillerie fut à ce titre, et l'histoire le conte bien, une des clefs du succès de la victoire finale sur les murailles de Constantinople, grâce notamment à l'emploi de canons lourds, dont le plus impressionnant et dévastateur fut le fruit d'un ingénieur étranger nommé Urbain au service du Sultan.

Le film ne recule aucunement devant les ficelles hollywoodiennes pour séduire non seulement le public Turc mais aussi international. Même si les bouches de canon faisant feu laissent à désirer en matière de représentation pyroscénique ainsi que la tentative de représenter l'immensité de l'armée Ottomane lors de certaines scènes par emploi du copier/coller, le reste des effets demeure toutefois plaisant et réussi.

Outre les éléments déjà notifiés, plus contestable est le réalisme historique en revanche : Mehmed II est présenté comme miséricordieux, ce qui ne fut guère le cas dans la réalité où la ville conquise fut soumise à la litanie ordinaire de vols, viols, meurtres et mises en esclavage : Constantinople n'échappa en aucune façon à ce triste sort durant trois jours de calvaire. De plus, s'il accorde au corps de l'Empereur une sépulture correcte selon les rites religieux de celui-ci, en réalité le cadavre impérial ne fut jamais retrouvé. Enfin, certaines vues de la ville pour étincelantes qu'elles soient à l'écran cadrent mal avec la réalité d'une métropole à bout de souffle et à la beauté fanée (selon certaines estimations il ne restait plus que 50 000 habitants au moment du siège à l'intérieur d'une enceinte qui a ses plus grandes heures de gloire en accueillit 500 000!).

Ces précautions admises, le film procurera un grand plaisir au spectateur amateur de hauts faits historiques. En outre, si le cinéma Turc ne manque pas de dynamisme, il n'en reste pas moins quelque peu confiné dans ses frontières et il est ainsi plaisant de voir s'exporter de telles oeuvres. Reste à confirmer pour l'avenir cet essai.


5 commentaires:

Spurinna a dit…

Il me semblait avoir lu il y a peu que le corps de l'empereur avait été retrouvé et que sa tête avait été exposée dans Sainte Sophie devenue mosquée le soir même de la prise de la ville.

A Istanbul, ils sont encore bloqués à 1453 par certains aspects. Il existe un parc d'attraction consacré au siège aux niveau des remparts, de nombreux posters en ville sur ce thème. Comme s'ils craignaient que le lendemain, les Grecs reprennent la ville ... ou alors c'est une résurgence néo-ottomane, mais le parc semble plus ancien.

Yannick Harrel a dit…

Bonjour, merci pour votre commentaire.

Si vous avez un lien vers cette information relative au corps de l'Empereur Byzantin, je suis très fortement preneur.

Cordialement

Stéphane Mantoux. a dit…

Hello,

Sur ma liste aussi, celui-là. Malheureusement ces temps-ci j'ai moins de temps pour la chronique cinéma d'AGS.

Je me souviens en tout cas des cris d'orfraie poussés par des blogs ou sites proches de la Nouvelle Droite ou de l'extrême-droite à sa sortie (sic). S'il doit bien comporter les défauts que tu mentionnes, il n'en reste pas moins, effectivement, que le cinéma turc est peu connu et que le sujet n'a jamais été traité ou quasi. Et c'est oublier que le cinéma occidental a su pondre de belles m... historiques aussi.

++

Yannick Harrel a dit…

Bonjour Stéphane,

Le cinéma Turc est assez productif mais hormis quelques festivals, il ne perce guère en France. C'est dire l'intérêt d'une distribution de ce film en notre contrée.

Et l'on peut remplacer Turc par Roumain, Serbe, Grec ou Polonais. Toutefois j'observe une éclaircie dans les réseaux de distribution ces dernières années car l'on voit apparaître des métrages que jamais l'on n'aurait pu espérer par ici. Ouverture temporaire ou pérenne? On le verra sur la durée, encore faudra-t-il que les éditeurs fassent l'effort de ne pas commettre d'impairs comme récemment en ne laissant que la VF en piste audio! Une grossière erreur à mon sens à éviter autant que faire se peut.

Spurinna a dit…

J'ai retrouvé la citation. C'était la bonne nouvelle. La mauvaise, c'est que c'est tiré d'un ouvrage de science aussi solide que ... le guide du Routard, Istanbul, édition 2012 (p. 149)! Il n'y a bien sûr pas de renvoi et d'après ce que j'ai lu par ailleurs sur l'épisode, il est peu probable que la source des rédacteur soit sérieuse (une histoire locale ? une histoire grecque ?). En espérant ne pas avoir fait naître trop d'espoirs ...