jeudi 31 janvier 2013

La bataille de Varsovie 1920 : la route de l'incendie mondial passe sur le cadavre de la Pologne


Article paru sur Alliance GéoStratégique le 1er février 2013

J'avais déjà mentionné par le passé le réalisateur Jerzy Hoffman, notamment pour son Stara baśń. Kiedy : słońce było bogie très mal « francisé » (sic) en With fire and sword (re-sic). Grand réalisateur ne renonçant pas aux fresques épiques de son pays, à l'heure où d'autres mûs par une contrition maladive tentent vigoureusement de les cacher, son Bataille de Varsovie (1920 Bitwa warszawska en langue originale) attirera d'autant plus le cinéphile amateur d'histoire comme de guerre en ce sens qu'il est focalisé sur une évènement ayant eu peu d'écho en Europe de l'Ouest.

Les évènements de 1919-1921 (les dates encadrant le conflit plus large de la guerre soviéto-polonaise) prennent cadre dans un univers géopolitique très mouvementé. L'on est au sortir de la Première Guerre Mondiale, et les scories encore rougeoyantes du terrible conflit ne sont pas éteintes partout. La guerre conventionnelle est terminée mais la misère et la rancoeur sont sorties de leur lit, submergeant l'Allemagne et la Russie tandis que les vainqueurs, exsangues, peinent à panser leurs plaies. Les deux aigles impériaux sont jetés à bas : bolcheviques en Russie, spartakistes en Allemagne. Les mouvements révolutionnaires initiés par des marins loin du front donnent le signal de départ des troubles puis participent aux troubles (Kiel en Allemagne, Pétrograd en Russie [1]). Dans ce fatras de pleurs, de haine et de jouissance brutale, de jeunes nations naissent, et surtout renaissent s'agissant de la Finlande et la Pologne.

La Pologne historique fut en effet dépecée en trois actes durant la seconde moitié du XVIIIème siècle (1772 - 1793 - 1795) puis une éphémère résurgence appuyé par l'Empereur Napoléon en tant que Duché de Varsovie (1807-1815) avant d'être refondue en un Royaume du Congrès sans réelle autonomie politique. Le pays tiraillé durant le dernier conflit, ayant eu des unités combattantes à la fois du côté Russe, Autrichien et Allemand, savoure à peine sa liberté et son unité retrouvées qu'elle doit remettre la baïonnette au fusil et protéger son indépendance fraîchement démoulée. D'une part envers les Corps-Francs qui appuient par les armes les revendications des populations Allemandes de Silésie de ne pas être séparée du Vaterland et d'autre part envers une menace grandissante, l'instabilité née de la guerre civile Russe et la victoire des bolcheviques qui ne cachent guère leur intention d'une révolution mondiale. C'est dans ce contexte que le général Józef Piłsudski à la tête du pays renforce les liens avec les alliés et plus particulièrement la France, et ce en dépit d'accords préalables avec la Triple Alliance qui visaient à donner une consistance politique à une Pologne d'après-guerre par l'entremise d'une Régence du Royaume de Pologne qui ne fut en définitive qu'une fumeuse promesse non tenue par les Empire centraux. Les autorités du nouvel État entendent déjà sécuriser les abords immédiats en déclenchant la guerre polono-ukrainienne. Une décision pragmatique en vue de contrer l'émergence de la République Populaire d'Ukraine Occidentale qui vient d'être proclamée. De novembre 1918 à juillet 1919, les combats furent sporadiques mais la ténacité Polonaise l'emporta in fine, s'arrogeant la Galicie comme extension territoriale avec Lviv (ex-Lemberg) comme joyau.

Cette victoire stratégique allait pourtant être minorée durant l'hiver 1919-1920 par les derniers soubresauts de la révolution civile russe et le reflux irrépressible des forces blanches dans la partie occidentale (Wrangel sauvant les vestiges de l'armée de Dénikine sur les bords de la Mer Noire et Koltchak étant exécuté par le soviet local d'Irkoutsk). Les tensions se font de jour plus en plus sur une ligne de front assez mal délimitée et le soulèvement des Pays Baltes réclamant leur part d'indépendance ne facilite en rien les opérations des deux parties. À ce stade, les deux belligérants vont jouer très gros : la Pologne, sa reconnaissance internationale et sa survie en tant que nation indépendante ; la Russie Bolchevique, sa crédibilité internationale auprès des ouvriers et l'ouverture d'une voie royale pour frapper en plein coeur du pays qui déclenchera la révolution mondiale, l'Allemagne. Dans ces conditions, il y avait de fortes probabilités pour que les deux puissances régionales s'affrontent. D'autant que le code des messages secrets employé par les forces Bolcheviques avait été « cassé » depuis plusieurs mois avant le début de la phase chaude des hostilités, et qu'ainsi informés, les Polonais se doutaient des belliqueuses intentions du nouveau pouvoir à Moscou à leur égard.

Aidé d'un appui local, à savoir les forces de l'ataman Simon Petlioura, les Polonais engagent l'offensive dite de Kiev, du nom de la ville éponyme. Les débuts prometteurs de la campagne seront confrontés à la capacité de réaction des forces Bolcheviques en Ukraine, territoire que ces dernières considèrent comme leur bien après avoir maté les derniers îlots de résistance en sa partie orientale. Les troupes Polonaises surprises à la fois par l'ampleur des forces opposées et l'élan révolutionnaire doivent céder du terrain, d'autant que les supplétifs Ukrainiens promis par l'allié Petlioura se sont faits discrets numériquement. En mai/juin 1920, la roue tourne et ce sont désormais les Rouges qui prennent l'offensive où s'illustrent des chefs capables comme Semion Boudienni ou Mikhaïl Toukhatchevski. Piłsudski comprend rapidement au vu des rapports qui lui sont transmis que les Bolcheviques ont entrepris un mouvement de masse visant à l'invasion du pays et non une contre-offensive limitée. Les Britanniques entrevoyant déjà l'effondrement proche de la jeune Pologne  s'empressèrent de proposer leurs bons offices aux dignitaires de la future Union Soviétique (elle ne sera proclamée qu'en 1922 pour rappel) afin de respecter plus ou moins une ligne de partage selon les territoires sous contrôle. Proposition rejetée par les intéressés, trop confiants en leur rapide victoire au vu de l'avancée foudroyante menée. Du côté Polonais, les forces se regroupent rapidement autour de la Vistule pour tenir et surtout empêcher la prise de Varsovie, centre politique et industriel majeur du pays. Si les renforts internationaux sont maigres, ils sont néanmoins réels comme le détachement de conseillers Français au sein de la mission militaire Française dont fera partie un certain de Gaulle qui n'hésitera pas à faire le coup de feu au sein de l'armée du général Józef Haller. Officier supérieur Polonais dont le transfert fut par ailleurs facilité par le gouvernement Français dès 1919 avec l'ensemble de l'armée bleue composée de soldats Polonais ayant combattu durant la Première Guerre Mondiale aux côtés de l'Entente sur le front de l'Ouest. Par un singulier raccourci de l'Histoire, le capitaine de Gaulle allait se voir opposé à un autre grand théoricien de l'art militaire du XXème siècle qu'il eut à connaître en captivité au fort d'Ingolstadt : Mikhaïl Toukhatchevski.

Lequel prononça le célèbre « La route de l'incendie mondial passe sur le cadavre de la Pologne ! ». La menace était claire et nombre d'observateurs étrangers étaient désormais convaincus que l'Armée Rouge aux portes de Varsovie allait « balayer » l'armée nationale Polonaise. Après une longue retraite depuis Kiev, soit près de 700 kilomètres, cette dernière n'avait plus d'autre choix que de devoir se regrouper, résister ou disparaître dos à la Vistule.

C'est alors que le général Piłsudski défia toutes les prévisions en ordonnant une manoeuvre osée. Profitant d'un trou béant dans le front adverse entre le sud et le centre des forces ennemies, corroboré par son service de renseignement, il initia un mouvement tournant des forces principales sous son commandement direct, menant une charge vigoureuse à l'affluent de la Vistule appelé Wieprz pour y surprendre et bousculer l'ennemi. La faiblesse de l'opposition, son éloignement de ses bases logistiques et l'absence d'appui de toute autre armée pouvant lui venir en aide donnèrent lieu à une victoire sans aucune contestation possible sur le front sud. Dès lors, les autres forces Bolcheviques ne pouvaient se risquer à poursuivre leurs assauts, à peine d'être débordés sur leur flanc gauche et pris en étau entre assiégés et assaillants. Du nord au sud, les unités de l'Armée Rouge piétinaient, n'ayant pu franchir la Vistule et encore moins s'emparer de Varsovie pourtant à portée de canon. Il est vrai que le pari avait été des plus risqués par le général Piłsudski, dont l'audace sera aidée sans le savoir par la désobéissance de Boudienni, avec l'aval de Joseph Staline faisant de la ville de Lviv (Lvov-Lemberg) une prise de guerre conséquente et prioritaire en lieu et place de Varsovie. Une brouille mâtinée de jalousie envers le jeune prodige Toukhatchevski qui eut une part conséquente dans l'échec des opérations sur la Vistule. Mobilisée bien plus au Sud-Est qu'elle ne l'aurait dû initialement, la redoutée 1ère Armée de Cavalerie de Boudienni s'empêtre dans une action de siège là où sa manoeuvrabilité et force de frappe auraient assuré une victoire irréversible de l'Armée Rouge en Pologne.

Le reste de la campagne ne fut plus qu'une succession de victoires Polonaises, dont les faits les plus marquants sont les batailles de Komarów et du Niémen, lesquelles consacrèrent une victoire totale de la Pologne sur les forces de l'Armée Rouge. Le traité de Riga du 18 mars 1921 authentifia à la fois le succès de la Pologne (quoique exténuée) sur son adversaire, son indépendance et un incroyable retournement stratégique. Et déplaça la frontière de 200 kilomètres environ à l'Est de la ligne Curzon, du nom du Ministre des Affaires Étrangères Britannique ayant envisagé cette ligne de démarcation entre les deux entités belligérantes.

C'est cet épisode connu sous le nom de « Miracle de la Vistule » que se propose de vous faire revivre ce long métrage.
Et dans le genre, l'on doit admettre que le réalisateur maîtrise le sujet et la portée épique de l'évènement. Les scènes de combat sont remarquables d'efficacité : le spectateur est pris dans la tourmente et les moyens mis dans la production se font ressentir par la véracité des épisodes de guerre et leur démesure.
En aparté de ces scènes d'action se joue une romance entre Ola, une actrice de cabaret et Jan, un officier de cavalerie. Le personnage de Jan permet de suivre l'offensive de Kiev, la retraite à travers l'Ukraine puis la bataille de Varsovie jusqu'à son dénouement tandis que l'héroïne Ola donne un aperçu de l'ambiance à l'arrière et de la mobilisation au fil de l'approche des communistes. Car Varsovie s'enivre de plaisirs propres aux années folles, tout en s'apprêtant à vivre une nouvelle épreuve à ses portes : l'on sent une progression dans le temps quant à l'insousciance, l'angoisse puis l'effervescence de la mobilisation patriotique au fur et à mesure que le conflit se profile à l'horizon.
L'on pouvait craindre un ajout scénaristique mielleux et artificiel grevant le propos : il n'en est rien fort heureusement et l'histoire se laisse regarder avec grand plaisir du début à la fin. Nos amis polonais auront eu en outre l'heureux privilège de la visionner en 3D, rajoutant au sentiment d'immersion.
L'aspect politique intérieure n'est pas omis, et l'on apprend de cette manière comment la paysannerie Polonaise fut mobilisée activement par l'appui de Wincenty Witos, responsable du parti paysan Polonais, lorsque ce dernier se vit offrir par calcul le poste de Premier Ministre par Piłsudski. 

Couchons malgré tout dans le registre des regrets une galerie de portraits Russes quelque peu caricaturaux : le soldat révolutionnaire est sale, maladif, laid, pervers et idiot. Le propos est par trop appuyé lors de certaines scènes, ce qui le décrédibilise, et aurait mérité d'être plus nuancé. À tout le moins est-il possible d'apercevoir des figures historiques rarement vues sur les écrans Français : Lénine, Staline, Toukhatchevski et Boudienni. 
Mentionnons aussi l'aspect très prévisible du prêtre partant à la guerre armé de sa seule croix en vue de faire face aux hordes de Bolchéviques athées. L'on peut comprendre combien effectivement le catholicisme a fusionné avec l'esprit de résistance Polonais mais point trop n'en faut dans la démonstration : une approche moins grossière aurait eu à mon sens plus d'écho sans rien retrancher à la fibre dramatique.

Ces critiques énoncées, le spectateur pourra profiter à plein d'un film grand spectacle qui mérite d'être relaté pour les conséquences historiques que l'épisode aura par la suite : l'indépendance affirmée de la Pologne par les armes ; la figure tutélaire du désormais maréchal Piłsudski indéboulonnable de la politique nationale ; l'abandon en dépit du traité avantageux de Riga du rêve d'une Fédération Międzymorze (assemblage de différents pays pour recréer la République des Deux Nations des XVIème et XVIIème siècle qui s'étendait sur deux mers, Baltique et Noire) ; l'échec d'une révolution mondiale et l'imposition de la politique de la révolution dans un seul pays ; l'analyse par Toukhatchevski de la campagne de Pologne pour en tirer des enseignements futurs sur l'art opératif ; la démonstration d'une guerre du mouvement avec combinaison interarmes même à très modeste échelle.
L'amateur d'unités militaires exotiques sera en outre  ravi d'observer l'utilisation des fameuses tachankas, ces attelages agrémentés de mitrailleuses utilisés par l'Armée Rouge comme par l'armée Polonaise.

Enfin, pour en revenir à l'époque contemporaine : lorsque Vladimir Poutine, encore Premier Ministre Russe, rendit en 2010 de concert avec son homologue Donald Tusk, hommage aux victimes de Katyn, l'homme d'État Russe ne manqua pas de souligner qu’il attendait par échange de réciprocité que toute la lumière soit faite sur la disparition des 32 000 (les chiffres restent l’objet d’âpres débats, une commission conjointe d’historiens des deux pays l’estimant plutôt entre 16 000 et 20 000) soldats soviétiques disparus dans les camps Polonais des suites de la guerre polono-russe de 1920. Il fut même prétexté que la dureté de Staline envers le cousin Polonais aurait pu trouver son substrat dans le fait de ces mauvais traitements, et plus prosaïquement le souvenir douloureux d'une défaite auquel il prit part. Les blessures de cette guerre relativement méconnue à l'Ouest perdurent des décennies après leur déroulement dont la cicatrisation est cependant en bonne voie.


[1] Ne surtout pas confondre avec la révolte de Kronstadt de 1921 qui fut une mutinerie de marins révolutionnaires réprimée par le pouvoir bolchevique.

Un ouvrage (en anglais) de référence sur le sujet : 
Norman Davies, White Eagle, Red Star: The Polish-Soviet War 1919-20, New Edition, 2003.
Ou plus généraliste et en français : 
Daniel Beauvois, La Pologne des origines à nos jours, Seuil, 2010.
Et pour ceux qui veulent se replonger de façon virtuelle dans le conflit, je leur recommande tout particulièrement le jeu d'AGEOD, Revolution under Siege, dont j'avais déjà fait recension au sein d'un article précédent.







4 commentaires:

Stéphane Mantoux. a dit…

Très bon billet.
Va falloir que je le regarde celui-là.

Merci !

Yannick Harrel a dit…

Merci Stéphane ;-)

Stéphane Mantoux. a dit…

Hello,

J'avais vu la présentation mais pas pu encore le regarder.
Ton billet vient donc à point nommé (lol).

Sinon il y a une floppée de films russes ou ukrainiens sur la Seconde Guerre mondiale, aussi, ces temps-ci...

++

Yannick Harrel a dit…

Rebonjour Stéphane,

Oui en effet ça commence à affluer mais je déplore la politique de certains distributeurs/éditeurs qui suppriment la VO du DVD distribué. Je pense notamment à Alexandre la bataille de la Neva.

Tu me feras part de ton sentiment une fois que tu auras visualisé La bataille de Varsovie, ton avis m'intéresse ^^

Sinon, mini-scoop, je prépare une autre fiche d'ici j'espère une quinzaine de jours si le temps m'est laissé sur un James Bond Russe : Nepobedimyj ;-)

À bientôt!