mardi 31 juillet 2012

Le Seigneur de la Guerre : un Moyen-Âge très cru(el)


Une fois encore pas de sujet sur la cyberstratégie (ça reviendra prochainement et contrairement aux apparences je planche énormément dessus). Par conséquent, un billet plutôt centré sur l'Histoire, et plus particulièrement cette période dont je ne cesse de relater de temps à autre ici même toute la richesse lorsque je l'évoque : le Moyen-Âge. 

Le titre du film est The War Lord (à ne surtout pas confondre avec Lord of War qui traite lui d'un sujet plus contemporain). Traduit en langue française par Le seigneur de la guerre. Le métrage est porté à bout de bras par Charlton Heston, et par des acteurs légèrement en retrait mais non moins efficaces, que ce soit Richard Boone ou Guy Stockwell. Le tout avec la touche derrière la caméra de Franklin Schaffner.

Le DVD permet de comprendre l'un des malentendus de la production avec le réalisateur. Schaffner est à ce moment là un talentueux réalisateur de séries, et vient de commettre The Best Man (Que le meilleur l'emporte). De ce fait, Universal Pictures se flatte d'avoir réussi à convaincre une telle valeur montante à bûcher sur un film prometteur. Seulement il y aura quiproquo : la où la production attendait un film pêchu, Schaffner offrira un film Shakespearien! L'on comprend le désarroi légitime des bailleurs de fonds au moment de prendre connaissance du rendu final...

Et pourtant, sorti en 1965, ce film a le très grand mérite de traiter d'une période moins clinquante que d'ordinaire : le Bas Moyen-Âge du XIème siècle, alors que la grande généralité des oeuvres cinématographiques se déroulent entre le XIIIème et XVème siècle. Car dans ce film point de grande armée, des escarmouches sans héros, sans gloire et sans chroniqueurs. Nulle armure de plates non plus, broignes et cottes de maille donnent aux combattants une impression de vulnérabilité bien réelle. Pas non plus de territoire verdoyant ou délicieusement vallonné à perte de vue, en lieu et place une parcelle de territoire marécageux octroyée par le Duc de Normandie à un de ses fidèles, lieu crotté, abandonné à la misère et sujet aux attaques sporadiques de pillards des mers. Dominé par une tour en pierres taillées sans apprêt ni grâce. Et pourtant qui est l'un des acteurs majeurs du film, car là aussi pas de château flanqué de hourds et de chemins de ronde, juste un massif et rustique édifice à plusieurs étages surplombant d'un côté le rivage maritime et de l'autre les marais mystérieux. Il est surtout appréciable que l'on traite l'Histoire non par la vie d'un grand seigneur mais d'un petit, et que loin des masses innombrables de combattants souvent portés à l'écran par imagerie de synthèse lors des productions contemporaines, l'on côtoie une réalité plus sordide et plus terrible par des escarmouches où les effectifs sont autrement plus réduits, ce qui était le quotidien de nombreuses terres féodales.

L'intrigue débute par l'arrivée sur ses nouvelles terres du chevalier Chrysagon envoyé par le Duc de Normandie, prenant connaissance des gens et des risques inhérents au lieu. Froid, implacable, la surface se craquellera petit à petit au contact d'une rencontre fortuite et d'une confusion des sentiments avec une jeune paysanne. Tel est le synopsis sans trop en révéler.

Quelques bémols, historiques. Il ne me semble pas que le paganisme persistait encore dans les campagnes de Normandie à cette époque. L'on aurait pu à la rigueur l'imputer à la colonisation des Normands (vikings) mais le traité de Saint-Clair-sur-Epte en 911 impliquait distinctement le baptême de Rollon, et par voie de conséquence de ses troupes. Qui plus est, il n'est pas fait mention de rites nordiques mais plus étrangement druidiques tel qu'il est mentionné dans le film. Il apparait difficile de souscrire au fait que la religion des celtes ait pu survivre tant à la persécution des Romains consécutivement à la chute des derniers chefs gaulois indépendants qu'à la christianisation à grande échelle du continent Européen les siècles suivants. Le deuxième point tient aux Frisons comme pillards des mers. Il n'est pas improbable que les îles de la Frise aient hébergé des groupes de pirates mais l'oeuvre semble dans un amalgame assez inexplicable les faire passer pour des vikings alors qu'au XIème siècle seules l'Angleterre est encore touchée par les derniers soubresauts des invasions septentrionales avec Knut II du Danemark ainsi que la Sicile et Italie du Sud avec Robert Guiscard. Les territoires de l'actuelle France étant déjà épargnés par ces fléaux d'un autre temps.

Le public fut aussi décontenancé que les producteurs et sans bouder le film, ne lui rendit pas l'hommage désiré. Fort heureusement il est possible, avec quelque abnégation je puis vous le concéder, de dénicher cette oeuvre méconnue et de profiter d'un bon moment de cinéma. Avec le plaisir d'admirer la magnifique coupe au bol de Charlton Heston!

Que l'on se rassure pour Schaffner, sa carrière ne pâtira guère de cette incompréhension : pour preuve, La planète des singes, Patton et Papillon attesteront d'une maîtrise cinématographique toujours intacte et d'un public moins déboussolé.

Merci à l'allié Historicoblog pour en avoir référé le premier, suscitant la grande envie de me le procurer.


mercredi 25 juillet 2012

Saint-Jacques sur la Birse, Borodino : ces victoires partagées par les deux camps


Article paru sur Agoravox le  28 juillet 2012

Le bicentenaire de la campagne de Russie de Napoléon renvoie inévitablement à des images de famine, de misère, de Moscou en flammes comme à la Bérézina. Bérézina (un cours d'eau à l'Est de Minsk, Bélarus) qui soit dit en passant aura été plus une victoire acquise au prix fort (pontonniers et arrière-garde ayant été les vrais héros de cette bataille) qu'une défaite puisque cela permit au reste de la Grande Armée, et surtout son plus illustre général, de passer. Profitant il est vrai aussi de l'atermoiement des officiers Russes Chichagov et Wittgenstein qui ne réaliseront que bien trop tard leur erreur, laissant échapper du bout des doigts (gelés) la perspective de mettre fin aux guerres Napoléoniennes.

La bataille de Borodino est aussi de ces évènements marquant cette campagne. Mais son appréciation reste très ambivalente selon chaque côté.
Le 7 septembre 1812, les forces de l'Empereur affrontent sur la route de Moscou celles de Koutouzov qui s'était toujours refusé jusque là à défier son vis-à-vis en bataille rangée, préférant la stratégie de la terre brûlée tout en forçant son adversaire à étendre ses lignes d'approvisionnement.
Formidable clash, le résultat immédiat sera la voie libre pour Napoléon vers Moscou profitant de la retraite des troupes Russes. Ces dernières ayant subi plus de pertes que le camp adverse. Pour autant cette victoire tactique Française est aussi considérée comme une victoire stratégique Russe. Une victoire à la Pyrrhus est-il souvent mentionné du côté Russe qui met en avant la saignée opérée sur la Grande Armée, avec sa cohorte de blessés claudiquant vers Moscou. Tandis que les troupes du Tsar pouvaient encore bénéficier de la profondeur stratégique, du climat et d'un réservoir de combattants levés à même le territoire. Il faut néanmoins souligner que la perte côté Russe du Prince Piotr Bagration fut durement ressentie. L'homme, dur au mal, rusé, était un vétéran capable et apprécié au sein de l'armée Impériale Russe. Le Tsar Alexandre Ier en fut fortement peiné, à tel point qu'il fit ériger une stèle commémorative sur le lieu même de la bataille et que Staline nommera Opération Bagration la grande offensive de 1944 visant à réduire puis écraser la présence militaire Allemande en Union Soviétique.
Anecdote : les flèches de Bagration sont passées à la postérité en tant que fortifications en redents et lunettes ayant épuisé les assauts de l'infanterie ennemie. L'idée de Bagration fut de compenser l'expérience militaire et le nombre de soldats lancés à l'assaut sur ses lignes par des obstacles artificiels brisant l'élan initial tout en permettant à ses propres hommes de s'abriter des tirs ennemis. Le Maréchal Ney éprouvera les pires difficultés à s'en emparer, forçant même l'Empereur à considérer l'usage de sa garde personnelle.
Borodino appelée aussi bataille de la Moscova a laissé la Grande Armée exsangue, déjà passablement épuisée par les distances, les escarmouches sporadiques des cosaques et le manque de ravitaillement. Les portes de Moscou ouvertes allaient offrir à l'Empereur une autre pomme empoisonnée et conduire ses troupes en errance à travers les plaines gelées, victimes d'un manque de préparation aux dures conditions locales ainsi que de la sous-estimation de l'adversaire. L'historiographie Russe ne s'y est pas trompée, considérant cet affrontement comme le premier jalon de la chute de l'aigle.

Il est toujours utile d'avoir deux visions d'un évènement pour mieux en comprendre sa portée.

C'est d'ailleurs ce qui prévaut aussi pour Saint-Jacques sur la Birse qui nous oblige à reculer notre horloge de plusieurs siècles, jusqu'en 1444. L'époque de Louis XI alors que celui qui allait être surnommé l'universelle araigne n'était qu'un dauphin comploteur et belliqueux.
Charles VII, le roi de Bourges ayant bénéficié de l'espoir et du sursaut national incarné par Jeanne d'Arc régnait désormais sur la majeure partie du royaume de France. Pourtant, ce roitelet revenu de loin après le traité de Troyes (1420) ne pouvait guère goûter à la plénitude du calme revenu. La cause : les tumultes nobiliaires comme de coutume en cette période mais aussi et surtout son fils, le dauphin Louis, qui n'hésita pas à participer à la fronde de 1419 passée à la postérité sous la dénomination de Praguerie. C'est tant pour calmer cet intrépide intriguant que pour répondre à l'appel de Zurich assiégée par les Suisses (la ville n'était plus alors partie intégrante de la Confédération des VIII cantons pour cause de prise d'armes contre ses membres, épisode surnommé l'ancienne guerre de Zurich ou Alter Zürichkrieg de 1440 à 1446) comme pour emmener le plus loin possible les hordes d'écorcheurs, ces bandes de mercenaires devenues une plaie en temps de paix. 
Dans l'édition de La France au fil de ses rois, le compte-rendu semble très laudateur pour le futur roi Louis XI puisqu'il est mentionné que la garnison à Saint-Jacques-sur-la-Birse est écrasée le 26 août 1444. Et qu'un traité de paix est signé le 28 octobre de la même année. Dans le résultat ce n'est pas faux puisqu'effectivement les troupes en présence sont décimées. Toutefois, cette victoire apparaît moins limpide qu'au premier abord.
L'historiographie Suisse est en effet plus mesurée. L'on pourrait il est vrai de prime abord mettre sur le compte des qualités militaires du dauphin royal sa victoire là où Charles le Téméraire avec sa superbe armée devra trente ans après accuser le coup de deux défaites magistrales (Grandson et Morat, 1476). En partie oui, seulement si l'on se réfère aux pertes subies (1 200 - 1 400 pertes du côté de la Confédération). Or il est nécessaire de prendre en considération la disproportion criante des forces (de 1 à 10) et surtout les terribles pertes subies par l'armée de secours (les chiffres sont très fluctuants, l'on évoque aux alentours de 2 000 - 8 000 hommes passés à trépas). De plus, la garnison n'était composée que d'une levée de jeunes gens, enthousiastes peut-être mais à court d'entraînement, peu rompues aux manoeuvres de guerre, le tout sans appui d'artillerie. L'on comprend dès lors que Louis XI n'ait guère souhaité pousser plus loin sa victoire en s'enfonçant dans les terres Helvétiques où résidaient le gros des forces de la Confédération, aguerries par des décennies de lutte. Le succès royal tint surtout à l'usage de l'artillerie comme au nombre des assaillants, sans quoi l'issue de la bataille eusse été toute autre à forces égales.
Du reste, le souvenir de cette bataille est considérée par delà les Alpes comme une démonstration de l'héroïsme Suisse et sera même chantée au sein d'un hymne patriotique jusqu'en 1961 (Ô monts indépendants / Rufst du mein Vaterland). Quant à Louis XI, il en retiendra que de tels adversaires pourraient un jour devenir de précieux alliés envers un ennemi commun qui ne tardera pas à émerger : le Duc de Bourgogne, Charles le Téméraire.
Anecdote : les premiers gardes Suisses seront accueillis par Louis XI en 1480. Ces derniers arrivant en pleine guerre de succession des États Bourguignons (Maximilien d'Autriche venant de se marier avec Marie la fille du défunt Duc), renforçant le camp royal de 6 000 fantassins et 400 cavaliers. Lesquels faisaient suite à l'envoi d'instructeurs ayant formé préalablement les milices picardes.

Ces deux batailles illustrent tout le recul qu'il convient d'adopter en face d'évènements historiques. Que derrière la simplicité d'une victoire ou d'une défaite, bien des éléments nécessitent leur prise en compte. Qu'une victoire tactique peut aussi être une défaite stratégique et vice-et-versa. Sachons dépasser l'arbre qui cache la forêt.

À l'heure où l'on s'affaire à culpabiliser tout un peuple pour des actes qui ne sauraient souffrir de raccourcis historiques, il est nécessaire de laisser chercheurs, experts et historiens oeuvrer loin de toute polémique pour rétablir une plus juste vision des évènements. De France, de Suisse, des États-Unis, de Russie et de tant d'autres contrées, les spécialistes seuls se doivent d'avancer sur le terrain fangeux et brumeux de la vérité historique, laquelle ne saurait être confondue avec la « vérité » politique. Quant aux politiciens jouant de manière malhabile sur ce terrain, je leur adresserai au vu du mandat qui leur est confié que lorsqu'ils se plaisent à ressasser le passé c'est qu'ils sont bien en peine de proposer un avenir à leur peuple.

Pour en savoir plus :
La compagnie de la Rose (reconstitution d'évènements historiques)
Napoléon.org (site généraliste sur l'épopée Napoléonienne émanant de la Fondation Napoléon)

lundi 23 juillet 2012

Les lectures numériques de l'été 2012




La blogosphère est riche et ne cesse de croître tant en quantité qu'en qualité. L'Alliance GéoStratégique dont Cyberstratégie Est-Ouest est membre n'est-elle d'ailleurs pas une fédération de blogueurs à l'origine? Ce qui lui donne à la fois son originalité comme sa capacité à participer à des débats sur de nombreux fronts.

Le plus difficile toutefois est de tenir dans la durée car il ne suffit pas de se lancer dans l'aventure bloguesque, il faut aussi s'y maintenir dans le temps. Et encore, ne pas tenir pour le simple fait de tenir mais bien y apporter une contribution spécifique, utile en son domaine.

En matière militaire, le choix est heureusement présent. Et ce par trois blogues appréciés (ayant été très certainement déjà mentionnés par des alliés) que je ne peux que vous inviter à explorer et bénéficiant d'éclairages très instructifs sur leur sujet de prédilection. Tout en leur souhaitant longue vie (numérique)!



L'écho du champ de bataille : http://lechoduchampdebataille.blogspot.fr

lundi 16 juillet 2012

Hegemony Gold : sur les traces de Périclès, Lysandre et Philippe de Macédoine


Les amateurs de jeux de guerre, ou jeux d'histoire, informatiques étaient fort marris de ne pas avoir de ludiciel correct simulant les grandes épopées antiques. Certes Rome Total War et ses ajouts comme Barbarian Invasion ou encore Alexander permirent de se plonger dans des campagnes épiques combinant vue stratégique et actions tactiques. En dépit de son excellence, et en attendant d'être dépassé par le futur Rome Total War 2 prévu d'ici quelques mois, il demeurait relativement esseulé dans le domaine et ne concernait aucunement la période antérieure à la Première Guerre Punique. L'Empire Romain semblant concentrer l'ensemble des jeux dédiés à cette longue période historique. L'antédiluvien Age of Empires restait dans toutes les mémoires pour avoir permis de reconstituer même imparfaitement les rivalités entre les cités-États d'alors.

Jusqu'à ce que la scène indépendante dévoile par l'entremise de Longbow Games un produit assez surprenant qui évoluera au fil des rustines logicielles (comprenez patchs) et des scénarii complémentaires. Ceux-ci étant désormais au nombre de trois plus un mode bac à sable (comprenez que vous pouvez jouer le rôle de toutes les factions de la Grèce Antique, y compris celle des Perses pour ceux qui souhaiteraient un défi plus relevé et exotique).
Le premier scénario, l'originel, est dédié à l'ascension de Philippe de Macédoine (-359). Juste après la mort de son frère Perdiccas III. Comme l'explique l'introduction en illustrations de style bande-dessinée, avant même d'envisager de se diriger vers le Péloponnèse et ses riches cités, il vous faut régler l'invasion Illyrienne sans tarder. Il est clair que l'on vous plonge d'office dans une campagne de longue haleine avec pour obligation de lutter sur le plan intérieur contre les rivaux potentiels, de temporiser avec les ennemis extérieurs et de réformer l'armée tout en consolidant les ressources disponibles sur le territoire.
Le second scénario est plus commun puisqu'il relate l'amorce de la guerre du Péloponnèse (-431) et l'immixtion d'une armée Spartiate conséquente sous les murs Athéniens. Le dilemme étant que les murs Athéniens peuvent supporter l'assaut des forces ennemies mais les champs alentours sous contrôle ennemi privent la cité de ressources essentielles. À charge pour le joueur de trouver la meilleure stratégie pour débloquer la situation, par terre ou par mer.
Le troisième et dernier scénario est toujours relatif à la guerre du Péloponnèse mais juste après la paix de Nicias (-421) et surtout le désastre de l'expédition en Sicile (-415). La guerre de Décélie (-412) marque le point de départ de la campagne, plaçant la puissance Athénienne dans une situation éminemment périlleuse puisque l'ogre Perse se réveille et menace ses possessions et alliés en Asie Mineure. En outre, les défections de la Ligue de Délos se multiplient, privant Athènes de renforcements humains, matériels et financiers.

Ce qui fait la force de ce jeu n'est pas son graphisme, très correct mais loin d'être exceptionnel, ni son ambiance sonore, tout juste dans la moyenne, mais plusieurs autres éléments qui donnent une immersion immédiate.
Le premier : la carte. elle s'étend des terres barbares du nord à la Crète, et dévoile en quelques coups de molette un aspect essentiel, le zoom. Il est en effet possible de bénéficier d'une vue stratégique de la région à une vue tactique! Le procédé est simple et très efficace et vous permet de suivre rapidement plusieurs secteurs d'un coup d'oeil à l'échelle que vous désirez. Mais il est nécessaire pour avoir une information sur la situation militaire d'avoir premièrement levé le brouillard de guerre (en s'étant déjà rendu sur la zone) et deuxièmement d'y occuper une tour de guet pour surveiller tout mouvement suspect (ceux-ci ne sont pas indiqués clairement à grande distance, ni leur identité ni leur composition, uniquement à proximité, ce qui renforce l'incertitude et le réalisme).
Le temps réel. Le jeu ne fonctionne pas en tour par tour mais en temps réel. Ce qui signifie que plusieurs actions peuvent avoir lieu en simultané. Réel facteur de stress mais aussi richesse des actions possibles en combinant une action terrestre à une action navale, voire amphibie au même moment dans une région donnée.
Les formations. Outre ligne et colonne, les génériques, certaines unités peuvent adopter des formations atypiques et redoutables. De la sorte, il est possible d'adopter une formation en flèche, voire en chevron mais aussi concave et convexe! Il est par ailleurs préconisé de bien entourer ses unités d'infanterie d'au moins une unité de cavalerie pour bénéficier d'une force de frappe sur les ailes ennemies ou empêcher les archers adverses d'occasionner de trop nombreuses pertes. La partie devient bien entendu plus serrée lorsque la force d'en face fait montre d'une impressionnante armée. Mais formation et tactique peuvent renverser le cours d'une bataille paraissant indécise.
Les lignes d'approvisionnements. La nourriture est essentielle dans une campagne, et le joueur apprend très rapidement qu'un projet d'invasion en une zone ennemie peut rapidement virer vers le cauchemar si l'approvisionnement est négligé. Que l'ennemi soutire des fermes derrière des troupes engagées en territoire hostile et voici ces dernières condamnées à une fuite en avant ou à reculer pour reprendre possession des lieux de subsistance. Autre modalité permise : la stratégie de la terre brûlée. Redoutable car elle empêche les unités adverses de progresser aussi vite que souhaitée, et peuvent participer à l'épuisement de ces dernières combinée à des escarmouches. Les lignes d'approvisionnement concernent aussi les ressources provenant des mines exploitées : une manière d'affaiblir considérablement une faction est de lui bloquer les axes de circulation entre les lieux d'exploitation et les cités en bénéficiant. Dans le même esprit, il est aussi possible de surprendre et détruire les chariots ennemis, et récupérer ainsi le chargement à son propre profit. Comme de subtiliser un cheptel de moutons afin de bénéficier d'un stock conséquent de nourriture et le transférer dans une cité sous contrôle ou un fort.
Le rôle des saisons. Pour rajouter encore si besoin était à la complexité de la simulation, les saisons se doivent d'être prises en compte pour les raison suivantes : l'hiver les eaux sont plus dangereuses qu'à l'accoutumée et les bateaux en haute mer peuvent subir de graves dommages voire disparaître ; la production de nourriture par les fermes tend à atteindre son plus bas niveau en hiver pour ne commencer qu'à augmenter sensiblement qu'au printemps, limitant dans les faits toute expédition de longue durée.
Les recrues. Précieuses, elles ne sont pas illimitées et les lancer dans des batailles que l'on sait déjà indécises ou déséquilibrées à ses dépens n'est pas conseillé car les cités alliées ne renouvellent que très lentement les forces. La gestion des forces à disposition devient par conséquent cruciale et une campagne dispendieuse en recrues mène généralement vers une défaite à long terme. Les recrues en outre ont aussi une fonction de force laborieuse en oeuvrant dans les mines pour produire de la richesse lorsque les esclaves ne sont pas en nombre suffisant.
L'outil diplomatique. Essentiel car il ne suffit pas d'entrer en guerre, il faut aussi savoir comment l'achever de manière profitable. Les mécanismes sont basés sur la puissance militaire et la richesse, ainsi une faction plus puissante et riche paiera autrement plus pour obtenir une paix ou une alliance qu'une faction de condition modeste. Ce qui établit une forme d'équilibre somme toute réaliste. En outre et pour éviter des incohérences, le niveau d'intimidation est aussi pris en compte lors des négociations : une puissance qui possèderait de nombreuses cités et unités de combat aura une facilité accrue à aboutir à un traité léonin qu'une autre de facture moyenne ou faible. L'intimidation peut par ailleurs être accentuée par des manoeuvres militaires au plus près de la faction visée : une flotte et/ou une force armée de taille conséquente occupant les environs d'une cité augmente considérablement le niveau d'intimidation. Simple mais non simpliste, l'interface diplomatique est redoutable d'efficacité et ne repose pas sur une donne abstraite.

Des critiques, légères. Dans les trois scénarii proposés il n'est pas possible de choisir sa faction : l'on est obligé d'endosser le rôle fixé dès le départ (ex. impossible de jouer pour le compte de Démosthène lors de l'ascension de la Macédoine sous Philippe II). Certains mécanismes de jeu ne sont pas exprimés clairement même si on les devine (ex. dans le cas d'un siège, une cité ennemie occupée prend moins de temps à libérer par la faction dépossédée que par l'ancien assaillant, la raison tenant à la différence de culture et l'appui intérieur). Quelques endroits sur la carte qui sont un peu fouillis et qui ne facilitent pas toujours la recherche et l'orientation des unités. Le thème musical n'est pas assez varié, mettant bien dans l'ambiance en début de partie avant de devenir relativement pénible après une vingtaine de minutes d'écoute.

Fruit d'une équipe indépendante, Hegemony Gold : wars of Ancient Greece est remarquable pour sa profondeur dans ses mécanismes de jeu. Les retournements sont nombreux, les batailles ont une issue n'étant pas écrite à l'avance et le relief comme le climat jouent à plein quant à la progression ou l'échec d'une campagne.
Si les termes d'hoplites, de trirèmes, de sarisses, de lambda ou encore d'hêgemôn ne sont pas inconnus de votre vocabulaire alors ce ludiciel vous est destiné. Un nouveau défi pour les strategoi virtuels d'autant que c'est la première fois qu'il soit possible à ma connaissance de pouvoir assister à l'émergence de la Macédoine de Philippe II et non celle de son fils Alexandre.

mardi 10 juillet 2012

Syrie, Syrie, ne vois-tu rien venir? Si, six navires de guerre Russes!

Que l'on me pardonne une certaine facilité en ressortant du carton (numérique) un article datant d'octobre dernier. Il fait cependant suite à un questionnement récent qui m'avait été adressé sous une forme limpide : pourquoi la Russie ne veut pas empêcher les massacres en Syrie?

Or il se trouve que j'avais répondu dans le détail à cette interrogation, avec l'appoint bienvenu du capitaine Tran-Huu qui apporta un complément d'informations sur les rapports sino-syriens. Car moins mise en avant, la Chine n'en pèse pas moins un veto sur la question. Et un veto ferme.

La situation en juillet 2012 n'a que peu évolué. Les réunions de crise se sont succédées et les quelques avancées médiatiquement mises en avant ont été douchées par la réalité. En outre, l'arrivée d'une flotte de six navires de guerre Russes à la base de Tartous demeure un acte fort que la Russie n'entend pas abdiquer quant à sa position sur la question Syrienne. Elle a encore accueilli récemment l'opposition Syrienne à Moscou afin de prendre connaissance de ses doléances mais la diplomatie Russe demeure sceptique et n'a rien promis de substantiel que ce qu'elle a déjà accordé. En outre, directeur adjoint du service fédéral Russe de la coopération militaire, Viatcheslav Dzirkaln n'a pas hésité à évoquer que les contrats avec Damas conclus seront honorés. Au grand dam du Conseil National Syrien.

Car la question Syrienne est d'autant plus sensible que la zone est à cran : le Liban qui panse à peine ses plaies de la guerre civile ayant ravagé le pays entre 1975 et 1990 puis soumis pendant à une main-mise Syrienne les années suivantes ; Israël qui entend ne pas céder un pouce de terrain du plateau du Golan, fruit de son succès militaire lors de la Guerre des Six Jours (ayant en outre humilié son voisin en 2007 avec l'Opération Orchard provoquant la cécité de ses radars et permettant le raid aérien qui détruira la centrale nucléaire d'Al Kibar) ; la Turquie dont l'état des relations avec la régime Syrien demeurent tendus, que vient encore exacerber la perte d'un RF4E Phantom II Turc au large des côtes ; l'Iraq voisin qui ne parvient pas à trouver une stabilité politique en raison d'attentats récurrents en dépit ou à cause de la présence militaire Américaine.

Il convient aussi de se demander si la victoire des révoltés serait forcément dans l'intérêt des forces occidentales puisque la majeure partie des pays ayant été secoués par une révolution s'est tournée vers la seule force politique structurée en présence : les islamistes. Les mêmes qui par ailleurs viennent de saccager Tombouctou au Mali, démolissant mausolées, détruisant manuscrits, et imposant la charia à des musulmans soufis.

Lorsque l'émotion guide l'action, la première victime est souvent la solution.



Article paru sur Alliance GéoStratégique le 6 octobre 2011


Courroux et incompréhension, telle est la teneur des titres journalistiques ce jeudi matin à l'annonce du double veto Chinois et Russe. Une stupeur laissant sourdre une forme de colère et qui renvoie à l'axe du mal, axis of evil, pourfendu en son temps par l'ancien Président des États-Unis, Georges W. Bush.
Ainsi comme le synthétise le service de presse de l'ONU :
Une résolution condamnant la répression et les violations des droits de l'homme par les autorités syriennes n'a pas été approuvée mardi par le Conseil de sécurité en raison du vote négatif de la Chine et de la Russie, deux membres permanents ayant un droit de veto [1].
Rappel technique préalable : le Conseil de Sécurité se compose de 15 membres, dont 5 membres membres permanents - Chine, États-Unis, Fédération de Russie, France et Royaume-Uni et 10 membres élus par l'Assemblée générale pour un mandat de deux ans... Les décisions sur les questions de fond sont prises par un vote affirmatif de neuf membres également, parmi lesquels doivent figurer les cinq membres permanents. C'est la règle de l' « unanimité des grandes puissances », souvent appelée droit de veto. comme le précise le site officiel.

Indifférents voire complices de massacres à grande échelle les compères de l'Orient? Non, et il n'est pas acquis que leur veto soit en ligne directe l'approbation de la politique menée par Bachar el-Assad. Si la Russie a effectivement engagé des relations commerciales et militaires soutenues avec le président Syrien, la Chine en est, elle, plus éloignée. Il se dégage surtout un agacement latent qui n'a cessé de macérer au fil des années vis à vis de l'Occident.
La résolution S/2011/612 n'aura en définitive que servi à démontrer clairement à la face du monde le clivage existant et persistant entre un Occident interventionniste et un Orient attentiste. Il faut aussi souligner, ce qui n'a pas été suffisamment le cas voire même non relevé, que ni l'Afrique du Sud, ni le Brésil ou encore l'Inde n'ont voté en la faveur de cette résolution, préférant l'abstention. Un fait hautement révélateur qui en dit tout autant que le veto des deux autres membres. L'on retrouve pour schématiser les BRICs (Brésil / Russie / Inde / Chine) en ligne face à une coalition occidentale (et alliés) : ce n'est pas un hasard, et les abstentions des uns servent le veto des autres. Relevons en outre que Chine et Russie sont les membres les plus éminents de l'Organisation de Coopération de Shangaï : un groupe intergouvernemental aux modalités d'entraide tant militaires que financières face à un Occident perçu comme agressif au fil de son amenuisement financier et en corollaire de la perte de leadership en ce domaine.

Le double veto ayant tant défrayé la chronique est il est vrai historique car si en 2003 les États-Unis avaient été menacés par un veto de la Russie et de la France (mais la résolution menant à l'intervention en Irak ne fut aucunement soumise au vote), jamais un veto commun aux deux principaux membres de l'Organisation de Coopération de Shangaï n'avait été enregistré. Le veto est un arme de jure souvent brandie, rarement employée : il est la fracture dans l'habituelle tentative de chercher et trouver un consensus quant à une situation débattue. Mettre en oeuvre cette disposition signifiant que l'on acte un point de non-retour et de défiance vis à vis des autres membres.

Il est permis de conjecturer que l'application zélée de la résolution 1973 [2] autorisant l'intervention en Libye pour protéger les civils et qui aboutit à la chute du dictateur Kadhafi par les rebelles et les forces de la coalition n'a pas peu joué dans la volonté sino-russe de s'opposer à toute itération en Syrie.
Des considérations économiques et militaires ne sont pas à écarter : la Syrie étant depuis 2005, date du dégel des relations bilatérales, un partenaire stratégique de la Russie : la base navale de Tartous servant de port de maintenance en Méditerranée pour la flotte Russe. En outre Vladimir Poutine effaça près des 3/4 de la dette Syrienne en contrepartie d'achats préférentiels de matériel militaire Russe. Les relations avec la Chine étant de moindre intensité comparées avec celles reliant Moscou à Damas. Économiquement, Chine et Russie totalisent à eux deux près de 24% des importations de l'État Syrien selon l'IMTS.
Toutefois, bien que satisfaisantes, ces explications ne sauraient suffire à elles-mêmes, le volet géopolitique étant de prime importance quant à cette décision qui ne trouve son substrat que dans la volonté de marquer un coup d'arrêt à ce que les deux pays estiment comme une politique globale d'ingérence. Pour preuve que l'exécutif Russe n'est pas insensible à la situation régnant dans le pays, le Président Vladimir Poutine avait rappelé au pouvoir Syrien en juin dernier qu'il n'entendait pas cautionner les agissements de ce dernier, accueillant même une délégation d'opposants au régime à Moscou.

L'erreur des initiateurs de la résolution aura été finalement non pas de réagir, mais de promouvoir une intervention sur la base des droits de l'Homme : ces droits présentés comme universels sont en réalité d'essence occidentale, un élément parfois trop naïvement éludé. Et sont de plus en plus perçus comme le bélier idéologique de vils desseins. En outre ces justifications philosophico-juridiques ont été employées récemment lors de la crise Libyenne pour « muscler une intervention » ayant dépassé le strict cadre légal dans lequel elle devait s'établir. Realpolitik qui ne pouvait fonctionner qu'une seule fois, tel un joker, et ne bénéficier d'aucune autre faveur de la part des États réticents à l'origine quant à donner leur accord. Et ce alors qu'objectivement la récente résolution rejetée était autrement plus modérée que celle qui sonna l'hallali pour le régime de Tripoli [3].
Si la colère occidentale est compréhensible, la réaction russo-chinoise l'est tout autant : il convient surtout de ne pas l'analyser sous le seul angle d'un soutien inconditionnel à un régime en perdition.

Pour rappel, le détail du vote :
Décision : Le projet de résolution (S/2011/612) obtient 9 voix pour (Allemagne, Bosnie-Herzégovine, Colombie, États-Unis d’Amérique, France, Gabon, Nigéria, Portugal et Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord), deux contre (Chine et Fédération de Russie) et quatre abstentions (Afrique du Sud, Brésil, Inde et Liban), et n’est pas adopté en raison du vote négatif d’un membre permanent.


[1] Source : site officiel du Conseil de Sécurité
[2] Relire à ce sujet l'article intitulé « Faut-il armer les rebelles Libyens? »
[3] La résolution qui a été rejetée aujourd'hui exigeait que les autorités syriennes cessent immédiatement de violer les droits de l'homme et coopèrent pleinement avec le Haut commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme (HCDH). Elle exigeait également la libération de tous les prisonniers politiques en Syrie et le retour des réfugiés syriens en toute sécurité. La résolution appelait tous les Etats à s'abstenir de vendre des armes à la Syrie.

PS : je profite de ce billet pour fustiger le système de diffusion électronique des documents de l'ONU rétif au possible. Ce qui devrait être une simple formalité se révèle au final un horrible supplice qui devrait faire l'objet d'une résolution tant il est inadmissible d'avoir autant de difficultés à accéder aux documents.

Crédit photo : ONU

Addendum : Le Capitaine Tran-Huu a souhaité apporter ses propres observations à la suite de l'article, propos que je retranscris tels quels ici même.

Chers lecteurs,

Yannick HARREL revient, pour l’Alliance géostratégique, sur le veto opposé par la Russie et la Chine au vote d’une résolution qui «exigeait que les autorités syriennes cessent immédiatement de violer les droits de l’homme et coopèrent pleinement avec le Haut-commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH). Elle exigeait également la libération de tous les prisonniers politiques en Syrie et le retour des réfugiés syriens en toute sécurité. La résolution appelait tous les Etats à s’abstenir de vendre des armes à la Syrie. », en expliquant icelui par des raisons économiques et militaires mais pas seulement.  En effet, selon Yannick Harrel, le volet géopolitique a toute son importance si on songe que cette décision «ne trouve son substrat que dans la volonté de marquer un coup d’arrêt à ce que les deux pays estiment comme une politique globale d’ingérence. » d’autant que la résolution s’appuie sur un concept, les droits de l’homme, perçu comme « occidental ».

Est-ce suffisant comme explications ?  Oui mais à compléter, dans le cas de la Chine, par exemple, l’auteur semble oublier que depuis l'établissement des relations diplomatiques le 1er août 1956, la Chine et la Syrie jouissent de compréhension et de soutiens mutuels sur la scène internationale.  La Syrie n’a pas de relations officielles avec Taïwan et ne reconnait qu’une seule Chine.   La Chine soutient quant à elle la Syrie la considérant comme une partie importante du processus de paix au Moyen-Orient.   Elle reconnait, également, le droit légitime de la Syrie de restaurer sa souveraineté sur le plateau du Golan occupé… Là où je rejoins M. Harrel, c’est que les deux pays partagent par ailleurs des points de vue similaires sur les droits de l'Homme qui servent, selon eux, aux pays occidentaux pour en profiter pour s'ingérer dans les affaires internes des pays en développement.

Le cas de la Russie est un petit peu différent et peut se résumer à cette phrase de l’envoyé spécial du Président Medvedev, Mikhaïl Margelov : «Nos relations avec la Syrie représentent un capital qui ne peut-être dilapidé ».  Phrase prononcée à l’issue de la rencontre qu’il a eu, en juin 2011, avec  une délégation de six membres de l’opposition syrienne à l’étranger qui s’était rendue à Moscou avec pour objectif d’inviter la Russie à modifier sa politique étrangère vis-à-vis de la Syrie (que mentionne M. Harrel du reste).  Les relations diplomatiques entre Moscou et Damas remontent à la fin de la seconde Guerre Mondiale (1944) quand Moscou reconnaît la Syrie, deux ans avant l’indépendance effective du pays.  Malgré un certain refroidissement des relations dans les années 80, à la suite de l’intervention syrienne au Liban,  Moscou considère la Syrie comme un partenaire non négligeable, du fait à la fois de sa situation géographique sur la Méditerranée et de son indépendance affichée vis-à-vis de l’Occident. De plus, la Syrie s’est toujours montrée une alliée inconditionnelle de la Russie.  Ainsi, elle apporte son soutien à une autre présidence héréditaire, celle des Kadyrov, en prise à la dissidence tchétchène ou encore en août 2008, la Syrie est le deuxième Etat après la Biélorussie à apporter son appui à Moscou dans sa guerre contre la Géorgie. Pour autant, le veto russe veut-il dire que la Russie soutient, quoiqu’il en coûte, le régime syrien ? Pas vraiment si on en croit les déclarations du Premier Ministre russe, Vladimir  Poutine, en juin 2011 : «On a tendance à croire - j'ignore pourquoi - que nous avons des relations particulières avec la Syrie. De telles relations existaient en effet à l'époque soviétique. Aujourd'hui, il n'y en a plus » Selon le chef du gouvernement russe, «c'est plutôt la France qui entretient actuellement des relations particulières avec ce pays ». Quant à la Russie, elle « n'a pas d'intérêts particuliers en Syrie.  Nous n'y avons ni de bases militaires, ni de projets importants, ni d'investissements se chiffrant à des milliards que nous devrions défendre. Nous n'y avons rien ».

Le veto de deux membres permanents du Conseil de sécurité a des motifs légèrement différents mais si le but officiel , pour ces deux pays, est de ne pas envenimer la situation en Syrie, le but réel est bien, ce qu’analyse Yannick Harrel, un rappel à l’ordre….

Capitaine Pascal TRAN-HUU


samedi 7 juillet 2012

Shooters, joueurs d'élite Russes


La Russie a relancé début des années 2000 sa production cinématographique qui comme nombre d'autres pans de l'activité économique, en sus d'artistique, avait dépéri durant les années 90. Laissée seule face à la loi du marché. Avant que le redressement étatique et le patriotisme économique ne redonne du lustre à cette industrie autrefois si florissante.

Il est un domaine où les cinéastes ont explosé durant ces dernières années, celui de la science-fiction. Certes, l'illustre Andreï Tarkovski avait montré la voie par certains métrages tels que Solaris ou Stalker dans un style plus onirico-philosophique. Désormais, les productions actuelles ne ménagent ni les effets spéciaux ni les célébrités et en certaines circonstances assumant totalement l'outrancièreté du propos évoqué.

Que l'on songe à la série des Dozor (Ночной дозор - Дневной дозор) ou à Réalité Interdite (Запрещенная реальность). Qui ont l'avantage d'une part de démontrer que les Russes ne sont pas en reste niveau maîtrise des effets spéciaux et qu'ils n'ont pas cédé à un tout-hollywoodien pré-mâché puisque le propos est souvent très empreint de réflexion(s) (même si un cinéma grand public plus universel existe, comme L'Éclair noir -Черная молния qui se laisse même regarder avec un certain plaisir).

Sauf que voilà, Shooters : joueurs d'élite (На игре) de Pavel Sanaev se situe dans la deuxième catégorie. Il vise très clairement la frange la plus jeune des cinéphiles, par ailleurs grands joueurs. Ce qui a son importance car ce n'est pas un hasard si le thème du film tourne autour... des jeux vidéo. Et plus particulièrement de celui qui eut un énorme succès en Russie au point de bonder les salles Internet : Counter-Strike. Une version modernisée du gendarme et du voleur en plus violente et sanglante où un camp se doit d'éliminer l'autre, avec quelques variantes comme la pose d'une bombe à un endroit donné ou encore la libération d'otages. L'on peut en découvrir quelques extraits en tout début de film (version 1.6).

Le synopsis :
Après une victoire éclatante lors d'un cyber tournoi où se mêlent plusieurs épreuves, les joueurs vainqueurs se voient remettre plusieurs prix dont un CD contenant le tout dernier jeu offert par le principal sponsor de l'évènement. Après y avoir joué, chacun d'entre eux est touché par une force transformant leurs capacités. Ils deviennent chacun de meilleurs combattants, de meilleurs tireurs et de meilleurs athlètes dans la vie réelle. Cependant repérés, les autorités offrent aux joueurs un moyen d'oeuvrer en employant leurs nouveaux talents dans l'intérêt du pays. C'est au cours de leur première mission que l'équipe va se rendre compte que leur implication n'est pas aussi limpide qu'elle leur fut présentée et commencer à faire émerger un dissension quant à la suite de leur engagement.

Sorti en 2009, le premier film est certes agréable dans son déroulement, ponctué par quelques rebondissements bienvenus. Les scènes sont de qualité très variable, et certaines frisent l'avertissement (la première scène de combat est assez risible sur la forme et celle contre les mercenaires terroristes mieux tournée il est vrai mais tout aussi risible sur le fond en revanche). Heureusement l'intrigue est elle un peu mieux amenée, et certaines scènes comme celle du dirigeable ultra-moderne sont remarquables visuellement. Il reste malgré tout quelques fulgurances, comme cette réflexion concernant la confusion réel-virtuel. Pas assez cependant pour donner du coffre à cette production. Sortie en 2010, la seconde partie reprend le film exactement là où l'histoire s'était arrêtée, et permet d'en apprendre quelque peu plus sur les personnages, même si trop légèrement. L'on peut aussi apprécier un saut qualitatif dans le domaine des scènes de combat mieux chorégraphiées.

Au final, un métrage se laissant regarder une première fois. Distrayant mais en aucun cas impérissable car imparfait sur le plan de la maîtrise technique des scènes de combat (le premier épisode surtout) et de profondeur scénaristique (malgré des retournements au fil de l'intrigue et un sujet original malgré tout trop peu développé) au profit d'un produit axé sur un créneau de consommation pour jeunes cinéphiles. Quelques interrogations supplémentaires surgissent en fin de film car il est des éléments demandant à être éclaircis, à moins qu'ils ne soient dévoilés dans un numéro 3? Si celui-ci devait voir le jour, il serait bon qu'il soit plus ambitieux dans sa réflexion et affiné dans ses scènes d'action tout en conservant la bonne qualité des effets spéciaux qui sont la principale satisfaction de cette production.

MAJ : На игре 2 : новый уровень (nouveau niveau) est le deuxième épisode sorti en 2010 qui a été réuni en un seul produit à l'exportation.

mercredi 4 juillet 2012

L'Homme Russe, retour vers le futur



Paru sur le site de l'Alliance GéoStratégique le 3 juillet 2012

Paru le 17 juillet 1954 au sein de la vénérable Revue de Défense Nationale et désormais en libre consultation, l'analyse du professeur Nicolas Weisbein (1911-1994) intitulée « Qu’est-ce que l’homme russe par son idéal, son caractère, sa mentalité ? » est remarquable de contemporanéité.

La première, et la plus singulière, est d'évoquer l'Homme Russe et non l'Homme Soviétique (rappelons que le texte d'origine date de la période dite de Guerre Froide). L'Homo Sovieticus comme nombre de Kremlinologues le dénominèrent à la suite du philosophe Alexandre Zinoviev. Profitons-en pour saluer toute la perspicacité du général de Gaule qui évoquait le plus souvent les Russes en lieu et place de Soviétiques, ainsi que le registre exact de l'Union Soviétique considéré en ses propres termes comme étant un « Empire européen détenteur d'immenses territoires asiatiques ». Car le soviétisme, en tant que produit tiré des mamelles du marxisme-léninisme ne fut qu'un vernis sur ce caractère forgé au cours des siècles. Le mystère de l'âme Russe n'a jamais cessé de fasciner les grands hommes, tentant son décryptage à travers l'étude de la géographie, du climat, de la langue ou de son histoire.

D'emblée Weisbein relève que « S’il est bien un trait caractéristique propre au Russe, c’est le sens du commun. Les manifestations concrètes de ce sentiment, se retrouvent tout au cours de l’évolution historique des différents peuples slaves... ». L'on ne saurait mieux débuter l'analyse se propageant à travers les siècles, et dont le communisme a répondu, partiellement, à cette soif de collectivité et d'expression. Collectif qui par ailleurs ne s'est pas toujours exprimé par le prisme de l'autoritarisme ou du totalitarisme. L'Homme Russe ne saurait se confondre avec l'image ressassé du serf ployant sous le labeur quotidien et les coups de knout [1] de son maître, bien que ce statut perdura jusqu'en 1861. Que l'on songe par exemple aux viétchés qui étaient des organes de décisions collégiaux au Moyen-Âge ou encore aux zemtsvos provinciaux du XIXème siècle, ils ne font que donner corps à ce besoin d'une expression collective : « C’est à juste titre que l’historien russe Klioutchevsky souligne que malgré la présence à Novgorod d’un prince, Novgorod était essentiellement une commune autonome. C’était en quelque sorte l’assemblage, la réunion, ou pour tout dire, la fédération d’un grand nombre de mirs, petits et grands. La volonté collective, générale, de tous ces mirs fédérés s’exprimait par le moyen du Vietche ou Conseil de la ville. ».

L'Homme Russe a une conscience collective, et de ce fait s'il peut détonner individuellement, il se sait partie prenante d'un tout avec qui il se sent en pleine phase.

Ce que confirme Weisbein plus loin :
« L’ethnologie nous apprend que de toute antiquité la famille slave était fondée sur le principe patriarcal, non pas seulement en ce qui concerne le commandement, la direction de la cellule sociale élémentaire que représente la famille, la zadruga, mais aussi et surtout en ce qui concerne la propriété commune, collective, du bien patrimonial. ».

Héritage qui aura été exacerbé durant les années de communisme où l'on a opposé l'individualisme anglo-saxon au collectivisme slave. Mais plus que l'État c'est la famille qui est le premier univers collectif où le Russe trouve la sécurité.
« Souvent plusieurs fils mariés, plusieurs ménages collatéraux vivaient ensemble dans la même maison ou dans la même cour (dvor), travaillant en commun sous l’autorité du père ou de l’aïeul. La famille était une communauté gouvernée par un chef naturel, assisté de sa femme pour les soins de l’intérieur. » trouve un écho indémodable puisque nombreuses sont encore les familles à accueillir sous leur toît plusieurs générations, notamment en milieu rural. Et plus encore : durant le communisme, l'existence de kommunalkas [2] firent coexister plusieurs familles entre elles ! L'émergence depuis plusieurs années d'une classe moyenne Russe dans les centres urbains et d'un revenu en hausse facilitent l'accession au logement à ces familles du XXIème siècle, comme le communisme y aida en son temps moyennant un temps d'attente de quelques mois à quelques années en fonction du statut... et des appuis bureaucratiques. Bémol toutefois pour Moscou où le prix des loyers est devenu tellement prohibitif que certains jeunes couples n'ont guère d'autre choix que d'emmenager dans la famille de l'un ou l'autre partenaire.

Et Weisbein de poursuivre : « Nous pouvons donc dire qu’au caractère familial ou patriarcal primitif s’est substitué peu à peu, et cela à une époque ancienne, le caractère communal ; à la communauté de famille a succédé la communauté de village, à l’ancienne zadruga a succédé le mir. ». Ainsi si les modalités changèrent, le sens du collectif demeura. Il passa d'une entité à une autre.

L'auteur évoque avec à propos le cas des cosaques. Ces communautés d'hommes libres qui se mirent au service des puissances riveraines de leur territoire ne pouvaient subsister face à l'adversité qu'à la condition en un tel environnement hostile de faire front commun. Ces terres si chèrement acquises n'étaient de fait pas la propriété exclusive d'un cosaque mais celle de l'ensemble de la communauté. Une union de nécessité combinant sécurité et subsistance. Société singulière qui élisait ses chefs par voie de démocratie directe, ce qui entraînait on le devine en certaines occasions quelques échanges soutenus par les parties en présence. Les tentatives de les sédentariser se soldèrent le plus souvent par des révoltes. Ces soldats-pilleurs-cultivateurs hors normes s'établiront en divers points durant conquête de la Sibérie, fondant ici et là l'embryon de futures cités prospères telle l'actuelle ville de Tomsk en 1604 ou encore Krasnoïarsk en 1628. Les deux communautés les plus connues demeurant les cosaques du Don et les zaporogues établis en Ukraine de l'Ouest.
Hommes libres comme auxiliaires fidèles du Tsar, les cosaques n'en demeurent pas moins l'un des traits majeurs de l'imagerie attachée à l'Homme Russe.

« Mais le régime tsariste et le joug du servage ont transformé dans l’esprit du peuple, le sentiment qu’il avait de sa Sobornost’, de sa participation commune aux choses de l’État. Désormais, il n’est plus question de Sobornost’ sur le plan temporel, mais bel et bien sur le plan spirituel.
Au cours du XIXe siècle le mot Sobornost’ sert à exprimer avant tout une communauté spirituelle, une communion religieuse, non plus nationale cette fois, mais universelle. Il est extrêmement délicat de rendre le sens exact de ce terme en français. Mais on peut proposer : soit œcuménicité, soit catholicité. Comme on le voit, il s’agit désormais, non plus de communauté, mais de communion. ».
C'est ici un des points clefs de l'appréhension de l'Homme Russe : sa spiritualité. Car le Russe a une relation avec ce questionnement qui peut surprendre et même choquer mais qui reste consubstantiel à ce peuple, y compris dans sa négation. L'on pourrait objecter que le communisme éroda et même rasa cette spiritualité pour aboutir à un homo sovieticus lisse et fonctionnel. Ce n'était qu'un effet Potemkine en ce sens que l'individu se soumettait à un pouvoir central, préservant son âme de toute inquisition extérieure. Cette soumission apparente était un bouclier. Et il a déjà été évoqué le rôle du communisme comme religion de substitution pour un peuple nécessiteux en la matière. Sur ce rôle de religion comme agent fédérateur précisons que Vladimir de Kiev opta pour la religion orthodoxe principalement dans un souci de cohésion des différentes tribus composant son immense territoire : la tolérance et la liberté du paganisme causaient un souci au souverain qui trouva dans le christianisme un édifice à copier temporellement et un corpus canonique solide puisqu'écrit.

L'on connait les écrivains Dostoïevski et Tolstoï pour leurs récits d'une puissance évocatrice rare. Seulement si l'on doit suivre la théorie de Sainte-Beuve, à laquelle je suis plus sensible que celle de Proust qui ne me convainc guère, la vie et les aspirations d'un écrivain se reflètent dans son oeuvre. Or ces deux illustres personnages débordaient de spiritualité. Spiritualité tourmentée s'il en est et suintant de leurs oeuvres les plus remarquables. S'affranchissant même du strict cadre du christianisme pour revêtir une dimension plus mystique encore. Ils sont en cela les meilleurs représentants de ce que le Russe contient en lui, en tant que centre gravitationnel dont il tentera tout autant de s'affranchir comme de sublimer.

Des penseurs du XIXème et XXème siècle tels que Vladimir Soloviev ou encore Nicolas Berdiaev démontreront par l'étendue de leurs travaux leur puissance de réflexion sur le sujet. Plus proche de nous, un Alexandre Soljenitsyne, très peu disert sur la question divine n'en laissa pas moins une trainée diffuse au sein de son oeuvre, fustigeant les idéologies athéistes comme le matérialisme et le consumérisme de masse. C'est en cela que la pensée Russe est hautement difficile à concevoir pour un occidental, en ce sens qu'elle n'est pas dans un schéma binaire mais dans une altérité.

L'autre point à spécifier est le suivant :
« Tout peuple, à quelque latitude que ce soit, subit, porte en lui la marque du paysage géographique, du climat dans lequel il vit. Et cela est particulièrement vrai de l’homme russe. Ses tendances essentielles, ses qualités, ses défauts sont normalement régis par le paysage géographique dans lequel il se meut.
Deux faits dominent : l’immensité de l’espace, le contraste des extrêmes. L’homme russe vit dans un décor changeant et en quelque sorte surnaturel. Il est aisé de comprendre alors les dominantes de son paysage psychique. ».
Reprenant à son compte la théorie des climats de Montesquieu, Weisbein expose son idée que le Russe est conditionné tout ou partie par son environnement fait de steppes sans fin et de confins glacés. D'où parfois une coupable indolence des habitants selon certains observateurs, qui peut en certaines circonstances se muer en accès de colère guttural et simiesque. De manière toute aussi brusque que peuvent être la succession des saisons. Quant aux paysages, pour qui réside en un pays aux horizons variés, il est peu aisé de s'imaginer combien les distances peuvent être rallongées une fois dans le pays le plus vaste du monde. Car de variations topographiques la Russie n'en manque point, mais étirées démesurément elles sont diluées par les distances dont même les transports contemporains raccourcissent à peine. Même les cités souscrivent à ce gigantisme, que l'on songe à Moscou dont la superficie serait équivalente à... 1 081 km² et qui tendrait encore à s'étendre à la région de Kalouga, soit 1 480 km² supplémentaires ! Une mégalopole dont les grands axes rectilignes ne peuvent qu'écraser l'individu, déjà ébaubi par les sept immenses tours Staliniennes.
Du reste, les prisonniers des camps soviétiques savaient que leur pire ennemi n'étaient pas les geôliers mais belle et bien la nature environnante sans fin et sans pitié.
Un élément complémentaire quant au caractère Russe serait sa propension à varier les émotions sans transition.  Le climat comme déjà évoqué en serait une première raison. Dûment complétée par une seconde : l'influence déstabilisatrice de l'invasion tataro-mongole. Cet évènement historique qui allait durer près de 300 ans (1240 - 1552)  avec une brèche ouverte en 1380 relative à la victoire de Dimitri Donskoï sur une armée Mongole jusque là invaincue sur la terre des Rus' à la bataille du Koulikovo). La soumission, l'humiliation, la dureté des conditions imposées ainsi que l'isolement civilisationnel des Russes auraient contribué à forger ce caractère si spécifique qui n'est effectivement pas répandu chez les autres peuplades Slaves, qu'elles soient Bélarusses ou Polonaises par exemple.

Enfin, le spécialiste fait remarquer que : « Mais il faut bien reconnaître, que l’organisation extérieure mise à part, les princes Varègues, se heurtèrent à un mode de vie déjà fermement ancré dans les mœurs et les coutumes slaves. La tribu était composée de clans, eux-mêmes formés de familles groupées entre elle par une ‘communauté d’intérêts économiques. La masse fut en quelque sorte étanche aux coutumes importées par les Scandinaves. Elle accepta l’organisation de la force c’est-à-dire l’organisation militaire, mais demeura .fermement attachée à ses principes et à son organisation tribale et communautaire. ».
C'est en effet l'historiographie dominante : à savoir que Rurik et ses frères retournèrent à Novgorod, après en avoir été chassés une première fois, pour mettre fin aux querelles incessantes entre les tribus Slaves. Ces varègues [3] furent l'ossature nobiliaire de l'émergente puissance Russe. Et, tout comme les Francs envers la population gallo-romaine, n'imposèrent pas leurs coutumes et langue, se fondant tout au contraire au fil des décennies au sein de la population. Cette théorie est attestée par les textes Byzantins qui au fil des rencontres belliqueuses et marchandes avec cette peuplade septentrionale, relevaient la slavisation progressive des classes dirigeantes.
Catherine II elle-même fut l'exemple du monarque étranger qui s'assimila rapidement à son peuple : linguistiquement, religieusement et même sanguin puisqu'on lui prête les mots suivants à ses médecins personnels : « Saignez-moi de ma dernière goutte de sang allemand pour que je n'aie plus que du sang russe dans les veines. ».

En conclusion, le texte de N. Weisbein demeure intemporel car il cerne judicieusement le caractère de l'Homme Russe qui n'est pourtant pas évident à discerner. Certains auteurs, tel Astolphe de Custine, propagèrent une image erronée des habitants du pays, voyant évoluer sur ce territoire un ensemble d'individus immobiles voués à la soumission. Or le détachement Russe devant l'adversité, qu'il soit  politique ou climatique, est un attribut n'étant pas toujours  immuable, et lorsqu'il perdure est une qualité assurant une stabilité sociale voire une survie en milieu hostile. Lequel peut faire place à des soubresauts violents traversés par un élan passionnel comme ce peuple en est capable. Le communisme dut épouser cette donne bon gré mal gré, et laisser place à sa disparition à un régime paternaliste qui entend conserver l'unité du pays tout en prenant en compte l'inertie inhérente du peuple dont il a la charge. Et donner au final à cette civilisation une touche colorée, vivante et moins terne dont elle fut parfois affublée. Un peuple Russe en définitive moins monolithique qu'on ne le croit, ou que l'on a cru, traversé par des courants puissants de réflexion et de passion mais entouré par une gangue de caractère protectrice.

Enfin, pour approfondir encore plus votre connaissance de l'Homme Russe, je vous recommande la parution voici un peu plus d'un an (janvier-février 2011) du numéro spécial du Point : « L'âme Russe, les textes fondamentaux » répertoriant plusieurs textes donnant un aperçu global (à défaut de profond) du phénomène. Les chroniques, les lettres, la première Histoire de la Russie, l'opposition slavophiles-occidentalistes, la nature religieuse du Russe, le système soviétique, les chansonniers contemporains etc. Tout cela est traité dans ce numéro assez audacieux car sortant des sentiers ordinaires pour dresser un panorama plus large avec des textes peu connus du grand public (telle la correspondance entre Ivan IV le Terrible et Andreï Kourbski, une source inestimable d'informations pour les historiens de cette époque).



[1] Le knout était un fouet dont la, ou les selon certaines variantes, lanière était terminée par un objet métallique de type crochet afin d'accentuer la douleur du supplicié.
[2] Les kommunalkas étaient des appartements bourgeois réquisitionnés par le pouvoir central soviétique et scindés en plusieurs parties pour y héberger de deux à plusieurs autres familles. Cuisine, toilettes et salle de bain demeurèrent un bien commun nécessitant la bonne entente entre les habitants du lieu.
[3] Que l'Europe Occidentale connait mieux sous le vocable de vikings.