jeudi 13 décembre 2012

Fantassins, seuls en première ligne : la Guerre du Nord enfin en français


Chers visiteurs, comme vous le saviez, j'avais évoqué voici quelques années l'existence du film Слуга Государев ou Le serviteur du souverain. Un film russe sorti en 2007 et qui n'avait pas trouvé de distributeur en zone francophone.
Ce temps est désormais révolu, à tout le moins pour ce métrage (encore que les productions de films d'origine d'Europe de l'Est semblent s'imposer de mieux en mieux dans les rayons). Une étrangeté malgré tout : le titre est devenu Fantassins, seuls en première ligne. Vraisemblablement dans un souci de frappe commerciale. Je suis malgré tout un peu dubitatif, ce n'est pas foncièrement mauvais mais ce n'est pas non plus foncièrement remarquable. Enfin passons...

Le doublage est de bonne qualité, malheureusement j'aurais apprécié que les voix en langue étrangère ne soient pas traduites mais sous-titrées. Certes les professionnels s'en tirent plus qu'honorablement et évitent l'écueil de se retrouver entre personnages de diverses nationalités semblant se comprendre tous en français. Il n'empêche que le doublage accuse ses limites et son manque de réalisme dans ce cas précis. Bref, comme vous l'avez compris, je ne peux que vous encourager vivement à mettre la piste audio en russe et les sous-titres français, histoire de profiter à plein du contexte linguistique pour une immersion optimale.

Autre point de désagrément : durant le métrage, mais audible aussi durant la bande-annonce, il est  évoqué l'imminence de la bataille de Poltava engageant... 5 000 hommes! J'ai véritablement failli m'étrangler en écoutant ce passage car pour qui fait une recherche sur Internet ou sur papier (je recommande Histoire de la Russie de Nicholas Riasanovsky parue dans la collection Bouquins de chez Robert Laffont, une somme jamais dépassée à ce jour même si elle mériterait d'être réactualisée ici et là), l'on découvre que cette bataille critique où s'est jouée la guerre du Nord et le destin des ambitions Suédoises a rassemblé près de 70 000 hommes tout de même! Bref, loin d'être une escarmouche...

Enfin, pour terminer, il apparait que quelques scènes manquent à l'appel si l'on compare les deux versions. Rien de dramatique non plus mais avouons que ça perturbe quelque peu car même si ces absences ne bouleversent en rien l'histoire, l'on aurait pu espérer une version complète.

Malgré toutes ces critiques sur cette sortie française, sans passer par les salles, le visionner en vaut la peine car c'est bien réalisé et bien joué. Le métrage lorgne vers deux genres à la fois, le fait historique et le récit d'aventure par l'entremise de deux émissaires du roi soleil Louis XIV en contrée Russe pour suivre l'évolution de la Grande Guerre du Nord. La dernière d'une longue série qui verra la Russie de Pierre le Grand s'imposer face à la Suède de Charles XII. Monarque dont les mérites, réels en dépit d'une fin prématurée, furent vantés par Voltaire dans son Histoire de Charles XII, ce qui ne l'empêchera pas non plus de rédiger une Histoire de l'empire de Russie sous Pierre le Grand.
Il est regrettable que le métrage se laisse aller ici et là à quelques facilités scénaristiques, voire à des raccourcis discutables (l'on a par exemple l'impression que les protagonistes évoluent tous dans une surface assez réduite et non sur de grandes distances). Fort heureusement la réalisation est nerveuse, l'ambiance musicale bien à-propos et le tout emmené par des acteurs très professionnels. L'on louera aussi la reconstitution très aboutie de la bataile de Poltava, 1709, où les forces russes mieux commandées et en nombre supérieur, écraseront les troupes suédoises désorganisées et privées du coup d'oeil tactique de leur souverain, alors en retrait du champ de bataille pour cause de blessure. Ajoutons que l'absence d'un nombre suffisant de batteries Suédoises n'aida en rien à une conclusion positive pour le monarque scandinave. C'est aussi l'épisode de la déchéance pour l'hetman cosaque Mazeppa, allié malheureux de Charles XII, qui deviendra ultérieurement une figure nationale ukrainienne, dont la geste trouvera écho dans un des poèmes d'Alexandre Pouchkine.

L'envoi de deux émissaires français au côté des forces belligérantes est-il crédible? C'est même fortement probable puisque la France en ce début de XVIIIème siècle est encore une grande puissance, même si elle subit le ratatinement physique et intellectuel d'un roi n'ayant plus que sa superbe pour masquer les difficultés du royaume. Rappelons qu'en juillet 1712, à Denain, les forces royales mettent en déroute de façon quasi-miraculeuse (et reconnaissons-le grâce à un sacré culot tactique du maréchal de Villars) une coalition austro-néerlandaise. Clôturant quasiment une guerre de succession d'Espagne désastreuse sur le plan financier sans aucun gain territorial probant et ayant révélé au grand jour la déliquescence du pouvoir central s'entourant de courtisans, donc d'incapables. Seule satisfaction pour le roi de France : l'acceptation de l'installation d'un bourbon sur le trône d'Espagne (la même lignée que celle qui perdure de nos jours avec Juan Carlos Borbón y Borbón). La bataille de Malplaquet trois ans auparavant avait déjà permis d'éviter une invasion du royaume en saignant les forces adverses, mais ce n'était qu'un simple répit stratégique. Absorbé dans ce conflit, Louis XIV n'a cependant peut-être pas négligé de conserver un oeil sur son allié de Suède, même s'il était loin de se douter que le souverain de la lointaine Russie s'imposerait brutalement sur la scène Européenne en terrassant la redoutable puissance Suédoise. Elle qui dominait la région depuis la conclusion heureuse de la guerre d'Ingrie (1611-1617).

Un dernier point : dans le film, le roi de France prend comme un crime de lèse-majesté le duel entre les deux principaux protagonistes, jugé comme attentatoire à son autorité. Loin d'être anachronique, c'est un rappel de l'édit de 1626 imposé par Louis XIII et appliqué sévèrement par le cardinal de Richelieu afin d'empêcher une hécatombe de jeunes gens dont l'honneur pointilleux pouvait rapidement basculer dans le défi létal.

J'en profite pour signaler l'existence d'un excellent site sur le cinéma Russe et Soviétique: Kinoglaz sur lequel je pus offrir une maigre participation quant à la fiche du film ( ICI ).

L'action se déroule durant la guerre du Nord, dans les environs de Poltava en Ukraine, où Suédois et Russes fourbissent leurs armes en vue d'une bataille décisive. Deux duellistes français, le Chevalier Charles de Brézé et le Comte de la Bouche se retrouvent en plein coeur du conflit, chacun dans un camp en tant qu'observateurs mandatés par Louis XIV. Aucunement préparés à évoluer dans un contexte aussi hostile, les deux messagers devront apprendre à nouer des alliances au gré de leurs rencontres pour espérer revenir en France.

Le réalisateur a souhaité donner le plus de réalisme possible à son oeuvre, d'où des dialogues en langues étrangères selon la nationalité des protagonistes. Ainsi est-il possible d'entendre parler français, polonais, suédois durant tout le métrage en plus de la langue Russe
.

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3 commentaires:

Stéphane Mantoux. a dit…

Encore un film à voir... fichtre !

J'avais signalés tes fiches quand j'ai fait la mienne sur Alexandre, la bataille de la Neva.

++

Yannick Harrel a dit…

Bonjour Stéphane,

Oui, merci pour les mentions concernant Alexandre Nevski. J'ai constaté à ce propos que nos impressions se rejoignent. Hélas serai-je tenté de dire même s'il ne faut pas noircir outrancièrement le tableau ;-)

Oui les films étrangers (hors États-Unis) semblent proliférer en cette fin d'année. Ce dont on ne saurait se plaindre. Tiens par exemple, j'ai aperçu un film espagnol sur la Division Azul qui semble mêler deux genres, le film de guerre et l'enquête policière : Front de l'Est de Gerardo Herrero. Si le coeur t'en dit...
De mon côté, j'aimerais prochainement visionner Yaroslav. Que je sais être sorti en France, je l'ai même vu dans un coffret spécial fêtes de fin d'année.

Cordialement

Stéphane Mantoux. a dit…

Hello,

Mais non mais non, je n'exagère pas (lol). J'aime bien le cinéma russe en plus (historique-guerre du moins), donc quand je suis déçu, je le dis.

Pour les autres films, je regarde, merci pour les références.

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