mardi 20 novembre 2012

Alexandre : la bataille de la Néva, le début de la légende du Grand Prince de Novgorod


Alexandre Nevski, véritable icône en Russie tant dans son aspect historique (vainqueur de la menace Teutonique) que religieux (Saint de l'Église orthodoxe) a pourtant été relativement discret dans la production cinématographique russe en dépit de sa grande popularité au sein de la population. Le film présent suscite d'autant plus la curiosité qu'il a trait à une partie relativement méconnue de la vie de ce prince chevalier.

Tout le monde en était resté à ce formidable métrage d'Eisenstein, Alexandre Nevski (1938), chef d'oeuvre artistique comme de propagande dont la notoriété dut non seulement beaucoup au réalisateur mais aussi à l'acteur Nikolaï Tcherkassov inspiré magistralement par le personnage.
Là c'est Igor Kalyonov qui s'y colle à la réalisation pour cet Alexandre : la bataille de la Néva (Александр : Невская битва).
Ici pas de novation technique particulière, tout est facturé classique. Trop même puisqu'un manque d'épique est perceptible tout au long du métrage, ce petit plus pour emporter les sens du spectateur.
En revanche, les scènes politiques sont celles qui sont le plus appréciables car les personnages sont bien campés, et les interactions entre eux mises en avant de façon très convaincantes. Nonobstant la déception relative à l'emploi de Svetlana Bakulina qui remplit à merveille le rôle de princesse potiche qui ne sert à rien (assertion tautologique) : jolie peut-être, cruche certainement. Les relations grand prince - boyards - maire - voïvode sont passionnantes à démêler car le système politique de la République de Novgorod était réellement complexe et équilibré (le checks and balances n'a pas attendu les États-Unis pour naître en Europe). De plus, l'environnement géopolitique est évoqué avec la venue des moines catholiques de Riga pressant la conversion du grand-prince ou encore l'immixtion de l'émissaire de Batu Khan, héritier de Genghis Khan, venu réclamer le tribut. Car loin de l'hagiographie canonique, la vérité est qu'Alexandre Nevski fut aussi un percepteur attitré pour le Khan, et qu'il devra s'en aller s'expliquer à Karakorum quant aux refus de ses sujets/citoyens de verser le tribut, revenant même le cas échéant avec une armée pour forcer ses propres sujets à s'exécuter. Moins une trahison qu'une volonté de préserver les Novgorodiens de la fureur des Mongols qui depuis deux ans rasaient villes et villages (Rostov, Vladimir-Souzdal, et surtout Kiev).

Si l'imagerie de synthèse du début du film donne une bonne impression de ce qu'était l'impressionnante forteresse de Novgorod (le Kreml') au XIIIème siècle, en revanche les plans suivants sont assez décevants tant on a l'impression qu'une partie de l'action se déroule en un village réduit ridiculement à quelques dizaines d'habitants! Contrastant avec justement le panorama initial révélant une cité opulente et la plus populeuse de l'Empire Rus' après Kiev. Autre singularité choquante : Alexandre (qui n'est pas encore Nevski) va se recueillir avant le combat décisif en une chapelle aux dimensions très réduites alors qu'il apparait que la majestueuse cathédrale Sainte Sophie (à ne pas confondre avec son homologue de Kiev) était déjà érigée depuis le milieu du XIème siècle! Voilà qui fait un peu tache...

Les intrigues en revanche sont bien menées, et on sent que le réalisateur est ici plus à l'aise dans le drame Tchékhovien, et l'on suit avec grand intérêt les pérégrinations et atermoiements de chacun. 

La bataille en elle-même, celle qui fera d'Alexandre Iaroslavitch le champion des intérêts Novgorodiens pour la postérité, se déroule en juillet 1240. Et de cet épisode conflictuel entre les Suédois et les Rus', nous n'en avons que de très épars et partiaux témoignages, à commencer par la Première Chronique de Novgorod (il n'est pas interdit de conjecturer la perte d'inestimables fonds documentaires avec les actions destructrices des autorités Moscovites en 1478 sur ordre d'Ivan III, déportant population et brûlant archives). Cette rivalité prit sa source dans la conversion progressive des Suédois au catholicisme  et la formation concomitante d'un royaume unifié lancé dans l'entreprise des croisades (le Pape Alexandre III autorisa en 1171 la croisade contre les païens de la Baltique) qui ne seront pas que l'apanage des forces Teutoniques mais aussi Scandinaves (à la différence près que les Norvégiens seront plus enclins à se croiser pour la Terre Sainte). Cette pénétration sur les rives de la Baltique se matérialisa par l'annexion progressive de la Finlande par la Suède et des côtes de l'Estonie actuelle au profit du Danemark notamment (avec la fondation de Reval, actuelle Tallinn). Le tout avec une brutalité plus ou moins prononcée en fonction de la résistance rencontrée. Et fatalement, la disparition de cette zone tampon qui séparait le monde Rus' du monde germano-scandinave ne pouvait qu'inciter à de futures frictions territoriales en des zones mal délimitées. Ce qui arriva de plus en plus fréquemment (en 1164 par exemple une force Suédoise s'approcha du lac Ladoga et fut mise en fuite par les Novgorodiens), jusqu'à la volonté de pénétrer plus en avant dans les terres de Novgorod, sans qu'il soit réellement possible de savoir si cela était prémédité ou une hardiesse dans la foulée de la conquête de la Finlande.
Il est cependant acté que les Suédois seront défaits sur les bords du fleuve Neva, vraisemblablement par une attaque surprise des Novgorodiens alors que les forces Suédoises et leurs supplétifs étaient encore en phase de campement. Le Jarl Birger Magnusson en sortira blessé (du moins est-ce ainsi que le content les écrits Russes), et continuera malgré tout la conquête de territoires nordiques pour le compte de son royaume.
Par ailleurs cette rivalité perdurera jusqu'au traité de Nöteborg en 1323 complété par le traité de Novgorod en 1326 (mais qui n'empêchera guère la résurgence d'actions comme la croisade de 1347-48).

Malheureusement il est difficile de démêler la part de vérité dans ce mythe devenu national : s'agissait-il véritablement d'une campagne d'envergure ou d'une escarmouche de reconnaissance alors que les Suédois étaient en train de mettre en coupe réglée la Finlande? Aucune certitude ne s'impose à ce jour.

Le film lui penche vers la version communément admise de ce côté de la Neva, et de relater une victoire sans tache (sauf de sang) de l'armée Novgorodienne envers un ennemi surpris et obligé de rembarquer en urgence sur ses navires (qui à l'écran ressemblent étrangement à des Knörr du IXème siècle, je ne sais si ce type de navire était encore en exploitation à cette époque, j'ai personnellement un doute). Quoiqu'il en soit, dans la mesure où l'on ne sait rien ou si peu de choses, l'on peut considérer que la scène de la bataille donne son content de fer et de flamme pour un final dont on devine la conclusion mais que l'on ne peut s'empêcher d'apprécier (même si l'environnement sonore aurait pu être encore mieux travaillé). Et pour rajouter une note critique à ce chapitre, la drouzhina (la garde d'élite) n'est pas expressément montrée en action, ce qui est un peu fâcheux en pleine Rus' médiévale.

Verdict : un long-métrage moyen, pas exceptionnel. Loin de la force évocatrice de son grand-aïeul de 1938. Il a au moins le mérite de donner un éclairage, même imparfait, sur le premier fait d'arme d'Alexandre de la Néva, dit Nevski.

En complément, l'analyse de Stéphane Mantoux : http://historicoblog3.blogspot.fr/2012/12/alexandre-la-bataille-de-la-neva-digor.html





En bleu les forces Suédoises situées le long de la Neva, en rouge les forces Rus' en provenance de la forêt. Si l'on en croit ce schéma par ailleurs, il semblerait qu'il y ait eu une manoeuvre sur deux fronts, de chaque côté du fleuve. Certainement pour forcer les adversaires à retraiter complètement et non se réfugier sur l'autre rive.

3 commentaires:

Stéphane Mantoux. a dit…

Je l'ai enfin sous la main, je vais pouvoir regarder tout ça à l'aune de ton billet, fort instructif.

++

Yannick Harrel a dit…

Bonjour Stéphane,

Tu me diras justement ce que tu en penses de ton côté. Moi je suis très mitigé comme tu l'as compris à la lecture du présent billet.

Déjà la première fois en russe je n'avais pas été spécialement enthousiaste mais là un deuxième visionnage en VOST ne m'a guère rendu plus clément.

Je pense que le réalisateur n'a pas eu tous les fonds nécessaires et que d'un autre côté il n'a pas réussi à sublimer cette lacune par des effets artistiques recherchés. Dommage...

Cordialement

Stéphane Mantoux. a dit…

OK,je ferai ça.

++