lundi 8 octobre 2012

Dersou Ouzala : le frisson cinématographique du grand Est Sibérien


Un film soviéto-japonais. Voilà qui n'est pas commun. Encore moins lorsque l'on apprend que c'est le grand maître de la pellicule nippone Akira Kurosawa (1910-1998) qui s'est collé à la réalisation.

Dersou Ouzala (Дерсу Узала) impose sa singularité par cette coopération transfrontalière. Laquelle rejaillit sur le rendu de l'oeuvre, et que l'on ressent à la vision de certains plans invitant à la contemplation méditative assortis d'une esthétique tirant vers l'estampe Japonaise. Et que dire de ces moments de zénitude emplissant de quelques secondes le récit ? Le spectateur s'imprègne lentement d'un univers pour ne plus en désirer en ressortir avant la fin.

L'histoire conte la rencontre lors de deux expéditions (1902 et 1907) de l'explorateur Vladimir Arseniev (1872-1930) et d'un chasseur Golde, Dersou Ouzala, dans la contrée de l'Oussouri (un affluent du fleuve Amour, servant de délimitation naturelle avec la Chine). Ces expéditions sont l'avatar d'une grande aventure débutée une fois la prise de Kazan effective en 1552. Ouvrant les portes de la lointaine et mystérieuse Sibérie à d'hardis individus, à la fois commerçants, explorateurs et militaires. Une période marquée par la personne de Yermak (1540-1585) accompagné de ses cosaques et immortalisée par le pinceau de Sourikov. Le mouvement s'accélèrera à partir de la moitié du XIXème siècle, tant vers l'Est que vers le Sud-Est en direction de la zone d'Asie Centrale (ce qui débouchera sur le Grand Jeu, cet affrontement géopolitique indirect entre Royaume-Uni et Empire Tsariste). Conséquence de la défaite subie en 1856, à la guerre dite de Crimée où la Russie fut lâchée par les principales puissances Européennes face à l'Empire Ottoman et en tira un profond ressentiment envers elles. Cette pénétration allait aboutir à des revendications sur des zones encore mal délimitées, dont celles de la frontière chinoise qui avait fait l'objet du Traité de Nertchinsk en 1689 puis celle de la Convention de Pékin de 1860. Mentionnons que la société impériale de géographie fondée en 1846 est dès son émergence très active pour financer et relayer les résultats de missions d'exploration à laquelle militaires et savants prêtent leur concours. Le tout sur un fond de messianisme panslave avec la théorie du Tsar Blanc formulée par Nicolas Prjevalski (1839-1888), oui le même qui donnera son nom à un fameux équidé, et qui comme Arseniev était à la fois officier et scientifique.

C'est dans ce contexte que Vladimir Arseniev va lors de l'une de ses expéditions faire la rencontre d'un individu pittoresque de la tribu des Golde : Dersou. Chasseur de son état. Ce qu'il relatera dans ses carnets d'exploration, et qui fera l'objet du présent métrage.

Lorsque l'on écrit que l'histoire conte une amitié forte entre deux individus l'on ne saurait penser avoir tout dit. La relation entre les deux hommes est au centre d'un véritable théâtre naturel, la Sibérie, lequel n'est pas figé et fait s'affronter deux visions d'un même monde : l'approche positiviste du scientifique-explorateur et l'approche naturaliste du chasseur-animiste si l'on se réfère à la définition de l'anthropologue Philippe Descola (1949). Les deux individus si différents côtoient un même ensemble, un même univers mais ne communiquent pas avec lui de la même manière. Loin d'être réduit au mythe du bon sauvage cher aux rousseauistes, Dersou est cultivé, à sa manière et adapté à son environnement qu'il n'entend ni modifier ni soumettre à sa volonté.

C'est autant un voyage extérieur qu'intérieur qu'invite à effectuer le film. Et l'on ne peut que saluer le distributeur Français d'avoir permis de bénéficier de la version originale et non de se voir imposer un doublage des voix comme lors de la distribution de certaines productions en provenance des pays de l'Est. Même si malheureusement on aurait apprécié un petit plus encore dans les bonus ou en matière de rematriçage de l'oeuvre.

Souvent les récompenses des grand-messes artistiques ne sont que l'occasion de s'auto-congratuler, sans guère de considération pour les oeuvres en compétition et plus encore celles rejetées de la compétition. Mais il s'est trouvé que Dersou Ouzala a conquis les professionnels des Oscars en sa quarante-huitième édition puisqu'il reçut le prix du meilleur film étranger en 1976. Il est évident que la prestation très inspirée de Maxime Mounzouk n'a pas été pour peu dans ce succès mérité, éclipsant même Iouri Solomine, pourtant loin d'être mauvais en se fondant dans le personnage d'Arseniev.


1 commentaire:

Stéphane Mantoux. a dit…

Intéressant billet.
Je connais le film mais je ne l'ai pas encore vu -(sur ma liste...).

A bientôt.