jeudi 20 septembre 2012

La chair et le sang : bienvenue à l'aube de la Renaissance



Chers visiteurs, en attendant de terminer une analyse sur le sommet de l'APEC qui vient de se clôturer, je désire vous faire profiter d'un film relativement méconnu mais qui a le bon goût de se trouver désormais sur les étals de DVD, en édition collector : La chair et le sang (Flesh and Blood).

Chef d'oeuvre, rien que cela. Mais chef d'oeuvre tombé quelque peu dans l'oubli de la filmographie du réalisateur Néerlandais Paul Verhoeven (oui celui qui a offert Robocop, Starship Troopers et Total Recall entre autres gaudrioles cinématographiques).

Ce long métrage est cité comme ayant permis à Verhoeven de sortir de l'anonymat. Il faut en convenir : il réalise ici une création cinématographique très efficace, et percutante! Présentée comme son accessit pour Hollywood, avec néanmoins une sensibilité toute Européenne dans la façon non seulement de représenter les scènes mais aussi d'intégrer des évocations symboliques ici et là (les suppléments sont instructifs à ce titre, grâce aux analyses de Jean-François Rauger (directeur de la programmation de la cinémathèque française) et de Nathan Réra (auteur d'un livre d'entretiens avec Verhoeven) décortiquant les dessous du film). C'est au fond un métrage d'au revoir au vieux-continent, préparant le terrain pour le nouveau mais sans rien renier de ce qu'il lui dût.

L'action commence en 1501. Cette date ne coïncide guère avec le fait que le film soit présenté comme l'un des meilleurs ayant trait au Moyen-Âge. Ensuite, il est vrai que 1492 est une date commode rétrospectivement, contextuellement il apparaît peu probable que les contemporains y virent une césure radicale. D'ailleurs au petit jeu des dates candidates, pourquoi pas 1499 en tant que début des guerres Italiennes menées par les rois de France? Ou encore 1472 pour la découverte supposée de l'Amérique par João Vaz Corte-Real passant au large de la Terra Nova do Bacalhau. Ou même 1453 consacrant à la fois la prise de Constantinople avec l'achèvement des derniers restes de l'Empire Romain d'Orient par la puissance Ottomane montante et dans le même temps la victoire Française à Châtillon clôturant sur le terrain la guerre de cent ans. Quoiqu'il en soit, la date de 1501 permet de se situer historiquement même si l'on a peut d'éléments concrets durant le film pour confirmer celle-ci (en dehors de la mention de Léonard de Vinci). Il permet ici et là au travers du film d'exprimer que les rudes manières du Moyen-Âge commencent à faire place à un certain art de vivre et non de survie (l'épisode des couverts est symptomatique à cet égard).
Géographiquement, il est indiqué dès le début que l'action se déroule en Europe de l'Ouest. Au fil de l'intrigue, l'on peut subodorer qu'il s'agisse de l'Italie du Nord. Là encore, sans certitude aucune.

Concrètement l'intrigue n'est pas banale, et même la romance au cours du film ne saurait être catégorisée de mièvrerie finie. Martin, un mercenaire parmi d'autres, participe à une de ces campagnes sanglantes et sans restrictions au cours de laquelle une fois la victoire acquise et le butin amassé, il est trahi par son propre capitaine. Lui et ses camarades de combat. S'ensuit une errance qui rebondira en vengeance. Il est difficile d'aller plus loin dans le scénario sans trop en révéler. Cependant, l'on peut arguer que ce film sent clairement la sueur et le sang dans son déroulé. La cruauté et la crudité des scènes ne sont pas sans risquer de choquer bien des paires de yeux et d'oreilles. La religion n'est pas absente, dépeinte sous des aspects très ambigus, entre galvanisation et arriération. La figure du jeune noble pétri de science est à ce titre très incisive dès lors que le fait religieux se présente à lui. Et l'odeur de la mort rôde souvent dans le film, avec des relents de peste bubonique ici et là.
Le plus fascinant est que l'on suit une bande de mercenaires. Pas de chevaliers à l'armure rutilante tous confits en prières et saines pensées. Là c'est de la boue, du sang, du sexe et de l'or qui jonchent le cheminement de cette troupe. Et ces personnages, emmenés par un Rutger Hauer au sommet de sa forme (comme il le fut dans Blade Runner ou trop rapidement dans Sin City), ne provoquent pas de rejet ou de sympathie. On les suit, sans jugement, sans attachement. Martin, à la violence explosive, apparaît même profondément humain en certaines occasions où on le perçoit fruit de son époque guère encline à la commisération mais désireux d'un changement. Tom Burlinson en jeune noble acquis au renouveau des sciences et Jack Thompson en capitaine mercenaire épuisé par une lutte sans fin à l'ombre de la faux de la mort donnent un crédit supplémentaire au long métrage par leur présence et leur engagement. On les sent concernés, et ça fait réellement plaisir!
Les scènes d'action sont fort convaincantes. Dès le début on est plongé dans la fureur des combats : ça court, ça hurle, ça tombe de partout. On ne perd guère de temps à comprendre que le siège dévoilé sera sanglant. Et il le sera...
Enfin, grâce aux suppléments l'on apprend que le scénariste, très proche du réalisateur, est un historien de formation. Un élément qui il est vrai prend tout son sens au sortir du film. Au sein des bonus du DVD, l'entretien de Verhoeven permet même de connaître l'une des sources d'inspiration : Johan Huizinga, L'automne du Moyen-Âge, éditions Payot, 2002.

Les reproches, qui ne sont pas nombreux mais qu'il convient d'énumérer.
Le premier concerne l'image. Sur un support DVD on est tout de même en droit d'espérer mieux qu'une image VHS. Or là la netteté est clairement moyenne, il n'y eut aucun travail d'effectué. Ou s'il y en a eu un, alors il est dommageable qu'il eusse été si infinitésimal. C'est le point noir sur la forme qui, s'il n'empêche pas de prendre du plaisir au visionnage, procure quelques regrets en imaginant ce qu'il aurait pu advenir avec un tant soit peu de travail. De même pour le son, aucun effort réel ne semble avoir été effectué. La bande-son de Basil Poledouris (Conan le Barbare, Aube Rouge, Robocop, À la poursuite de l'Octobre Rouge et bien d'autres...) fait merveille mais clairement ça ne rend pas aussi bien qu'un rematriçage en règle.
Les artificiers auraient pu encore améliorer certains effets pyrotechniques qui ont quelque peu de peine à convaincre en certaines occasions. Dans le mouvement de l'histoire ça ne perturbe guère il est vrai, mais il est malgré tout regrettable que cette partie des scènes d'action n'eusse pas été mieux menée pour encore plus de réalisme.
Je me demande si au tout début l'épée à deux mains de Martin ne mériterait pas plus d'être tenue justement à deux mains! Je ne suis pas spécialiste, juste je m'interroge sur cette facilité à tenir d'une seule main une arme qui en nécessiterait logiquement le double.
Et c'est bien tout. Nul besoin d'être zélé dans les critiques à peine de ne plus être crédible tant le film est de très bonne qualité.

Pour ma part, je le place volontiers aux côtés de Black Death, Le 13ème Guerrier, Ironclad, Alexandre : La bataille de la Neva, Le destin ou encore The War Lord pour le traitement d'une période avec un minimum de réalisme (même si le film 100% réaliste n'existera sans doute jamais, car ce n'est pas son rôle premier et la part de l'imaginaire est souvent la marque de fabrique de cette industrie).
Au passage, si j'osais une certaine analogie, je dirais qu'il se rapproche par certaines facettes de l'Excalibur de John Boorman.



3 commentaires:

Stéphane Mantoux. a dit…

Film oublié et pourtant, effectivement, marquant, qui vaut le détour.

Il me fait toujours penser à la phrase d'un de mes professeurs d'histoire moderne à l'université, spécialiste des guerres de religion : "Regardez ça plutôt que la reine Margot, au moins, il y a du c... et de la baston" (je déforme un peu mais le sens est le même lol).

Cordialement.
P.S. : Alexandre : la bataille de la Neva, vu la bande-annonce mais pas encore eu l'occasion de le voir en entier. Bien ?

Stéphane Mantoux. a dit…

Oui, j'exagère un peu. Je me souviens qu'il passait il y a longtemps sur la 6 en deuxième partie de soirée (on comprend pourquoi remarque).

Merci pour Alexandre (le récent, on est bien d'accord lol), ayant travaillé sur la bataille du Lac Peïpous et Alexandre Nevski, effectivement on n'a que peu de sources sur la rencontre avec les Suédois où il gagne son surnom... ce qui peut laisser libre court à l'interprétation. et je me souvenais bien que tu en avais parlé, c'est pour ça que je demandais.

Yannick Harrel a dit…

Bonjour Stéphane,

Oublié mais plus pour longtemps. Ou en tout cas moins depuis qu'il est en tête de gondole chez certaines enseignes ;-)

Ton professeur n'avait pas tort (avec T messieurs-dames, car il est horripilant de voir écrit ce mot de plus en plus avec un D). Le film n'est pas aseptisé, et cela ne nuit pas car la réalité devait bien se situer entre l'angélisme et la barbarie. C'est sûr qu'on ne projettera pas ce film à des scolaires mais au fond je me demande si Verhoeven n'a pas voulu s'imaginer peintre d'un monde révolu à la manière des illustres artistes Hollandais? Pure conjecture j'en conviens...

Et sinon Alexandre : la bataille de la Neva (ne pas confondre avec celui, toujours aussi génial, d'Eisenstein) est plus que correct. Ayant travaillé sur l'Histoire de Novgorod (Veliky pas Nijni), je dois considérer ce métrage comme correct. Et au regard de l'armement et des armures de l'armée Suédoise, ça me semble tout autant correct. Le seul point noir est que nous ne disposons d'aucune source sérieuse sur le déroulé exact de la bataille hélas. Laisant le réalisateur et scénariste prendre le relais...

J'avais évoqué succinctement ce film il y a quelques années :
http://harrel-yannick.blogspot.fr/2010/07/alexandre-grand-prince-de-novgorod.html

Cordialement