vendredi 7 septembre 2012

Capitaine Conan : guerrier parmi les soldats


C'est avec un grand plaisir que je me suis procuré Capitaine Conan du réalisateur Bertrand Tavernier. Lequel j'apprécie particulièrement pour cet autre formidable métrage qu'est Dans la brûme électrique (Into the Electric Mist) avec un non moins remarquable jeu d'acteur de Tommy Lee Jones.
Pour Capitaine Conan, le héros éponyme, c'est Philippe Torreton qui s'y colle. Un choix particulièrement judicieux tant ce qu'effectue l'acteur n'est plus du domaine du jeu mais de l'incarnation de ce personnage de composition haut en couleur qu'est Conan. Cependant la qualité des interprétations de Claude Rich en général Pitard de Lauzier comme de Samuel Le Bihan en lieutenant Norbert ne sont pas à lénifier, loin de là. Il y a un petit quelque chose du magnifique dialoguiste Michel Audiard lors de certaines confrontations mêlant le capitaine Conan à ses supérieurs et surtout Norbert. Un langage aussi cru que ses actes, mais qui lui donne toute une épaisseur de caractère trop souvent absente en d'autres oeuvres.

Plusieurs thèmes majeurs et mineurs sont à mettre en relief dans ce métrage :

  • La reprise de la guerre de mouvement en 1918, sur tous les fronts, y compris celui des Balkans.
  • Les conditions de vie des soldats envoyés sur ce théâtre d'opérations, guère plus enviables que celui des camarades sur le front occidental.
  • Le malaise des soldats, lassés de la guerre et ne souhaitant plus qu'être démobilisés pour revenir chez eux une fois l'armistice signé. Le film ne fait par ailleurs pas l'impasse sur un début de mutinerie.
  • L'emploi de troupes d'assaut, à l'instar des Stosstruppen Allemandes, les premières du genre. Ceux que l'allié Michel Goya appellera les corsaires des tranchées.
  • L'armée comme intégrateur de populations diverses, où l'on voit par exemple à un moment Conan parler à Rouzik en dialecte breton avant de passer au français.
  • La difficile réinsertion, voire son impossibilité pour des hommes qui ont découvert la guerre en s'y complaisant d'où la plus fameuse tirade du film où il explique que les soldats ont fait la guerre pendant que eux les guerriers l'ont gagné. Et plus encore, lorsque Norbert lui dit de s'adapter en temps de paix, la réponse du capitaine est cinglante : « Demande donc à un klebs de s'adapter à de la salade, tu vas voir... ».

La puissance du film est d'une part de présenter un cadre « exotique » du conflit que l'on connait surtout en sa partie franco-belge, et d'autre part de permettre au spectateur de suivre cette armée d'Orient lors de sa progression vers les forces de l'Alliance et leurs alliés, puis pour contenir l'avancée des forces Bolcheviques.

L'on aurait pu se gausser de l'antinomie entre les deux protagonistes principaux. L'idéaliste lettré Norbert et le guerrier exalté Conan. Il n'en est rien car le propos est amené très intelligemment, et avec moins de blanc et de noir que dans une superproduction hollywoodienne. Conan se découvre lors de cette guerre, pour y faire corps avec elle, avec sa bande de repris de justice (il me semble qu'il mentionne justement que sa troupe est composée de préventionnaires). C'est toute la force de Torreton de montrer jusqu'à quel point le capitaine est un jusqu'au-boutiste pour qui le retour à la paix signifie une morte lente sans médaille et sans gloire.

Le fascicule livré, loin de tomber de l'explétif est au contraire fort didactique : ainsi apprend-on que sur les 70 000 Français ayant trépassé sur le front d'Orient, la moitié l'aurait été en raison des maladies les plus diverses! De même que l'on saisit bien mieux pourquoi et comment le flanc sud des Empires Centraux flanche à ce moment là, en raison tant du redéploiement des forces Allemandes et Ottomanes que du fait de l'initiative de généraux énergiques et prévoyants que furent Guillaumat puis Franchet d'Espèrey. Et l'entretien accordé par Bertrand Tavernier permet de mieux saisir les dessous du film.

Point non négligeable, le film fait mention d'un affrontement entre forces Bolcheviques et Françaises dans le delta du Danube, à la frontière entre la Roumanie et l'Ukraine. Si personnellement je connaissais l'existence d'un corps expéditionnaire à Arkhangelsk, de la pitoyable mission du général Mangin en Extrême Orient et de conseillers militaires envoyés en Pologne à partir de 1919 (dont le futur général de Gaulle), en revanche j'étais ignorant qu'outre la flotte de la Mer Noire, il y eut un détachement envoyé sur place. Il semblerait qu'effectivement Odessa comme Sébastopol furent occupées par les Français.
Nécessité pour moi est de me replonger dans l'ouvrage de Jean-David Avenel, Interventions alliées pendant la guerre civile russe.
Quoiqu'il en soit, effectivement le futur maréchal Franchet d'Espèrey est bel et bien présent à Odessa pour en organiser la défense puis l'évacuation sans ne jamais avoir démérité durant sa tâche mais sans ne jamais non plus avoir eu les moyens de sa mission.

Tavernier a su sublimer avec maestria l'ouvrage du prix Goncourt de 1934 écrit par Roger Vercel (lui aussi ayant combattu sur le front d'Orient et démobilisé un an après l'armistice). Sachant parfaitement agencer les phases d'action dans le récit, sans troubler le tempo et l'attention du spectateur.

Pour 5€, il n'y a guère d'hésitation à avoir...


                        
En complément un bien instructif exposé de Jean Lopez, connu pour ses divers ouvrages sur le front de l'Est du côté Soviétique, sur le DVD comme le fascicule.


Sur ce front des Balkans, un site bien fourni de la médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine : http://www.mediatheque-patrimoine.culture.gouv.fr/fr/archives_photo/visites_guidees/balkans.html

Et vous pouvez revenir sur les articles de Mars Attaque ou d'Historicoblog en ce qui concerne le film ou le dernier Guerres & Histoire.

Et puisque nous évoquons Guerres & Histoire, bimensuel de la collection Science & Vie, je tiens à remercier l'équipe, et plus particulièrement Laurent Henninger pour avoir tenté dans le dernier numéro de répondre à ma question qui je l'admets était coriace (à savoir l'existence d'une opération militaire conjointe entre la Ligue Hanséatique et les chevaliers Teutoniques en dehors de celle de 1398).
Comme je félicite aussi dans ce numéro l'article magistral sur l'arsenal de Venise (analyse de Roger Crowley et traduction de Pierre Grumberg).

3 commentaires:

Stéphane Mantoux. a dit…

Hello,

Merci pour la citation.
Un excellent film en effet, et un bon livret, qui malheureusement ne cite pas ses sources -contrairement à la revue et au premier fasicule.

Un bon choix de Guerres et Histoire.

J'ai vu effectivement que la rédaction avait répondu à l'une de tes questions sur les Teutoniques.

A bientôt !

Yannick Harrel a dit…

Bonjour Stéphane,

J'espère qu'ils continueront ainsi sur leur lancée tant avec le magazine qu'avec la série de DVD. DVD dont le livret m'apparait vraiment une plus-value essentielle.

J'escompte que ta demande de bibliographie/sources sera entendue pour le prochain numéro car ça permettrait effectivement d'approfondir efficacement le sujet ;-)
Moi après ce Capitaine Conan ça me donne bien envie de compulser un peu ce Vercel...

Quant à la question, effectivement la rédaction de G&H at été bien courageuse de la sélectionner car elle était retorse au possible. Mais ils ont relevé le défi et m'ont même fourni une indication bibliographique : chapeau!

Yannick

Stéphane Mantoux. a dit…

Et ce d'autant plus que c'est un gage de rigueur.
Je suis surpris qu'il n'est pas mentionné les sources après le premier livret, qui l'avait fait.

Celui sur la Ballade du Soldat non seulement ne mentionne pas ses sources, mais ne comprend pas d'article de contextualisation, pour ainsi dire, ce qui est dommage. Et personnellement je n'ai pas accroché sur ce film-là, le premier de la série.

Au fait je songe toujours à Tahli-Ihantala (lol).

A bientôt !