mardi 10 juillet 2012

Syrie, Syrie, ne vois-tu rien venir? Si, six navires de guerre Russes!

Que l'on me pardonne une certaine facilité en ressortant du carton (numérique) un article datant d'octobre dernier. Il fait cependant suite à un questionnement récent qui m'avait été adressé sous une forme limpide : pourquoi la Russie ne veut pas empêcher les massacres en Syrie?

Or il se trouve que j'avais répondu dans le détail à cette interrogation, avec l'appoint bienvenu du capitaine Tran-Huu qui apporta un complément d'informations sur les rapports sino-syriens. Car moins mise en avant, la Chine n'en pèse pas moins un veto sur la question. Et un veto ferme.

La situation en juillet 2012 n'a que peu évolué. Les réunions de crise se sont succédées et les quelques avancées médiatiquement mises en avant ont été douchées par la réalité. En outre, l'arrivée d'une flotte de six navires de guerre Russes à la base de Tartous demeure un acte fort que la Russie n'entend pas abdiquer quant à sa position sur la question Syrienne. Elle a encore accueilli récemment l'opposition Syrienne à Moscou afin de prendre connaissance de ses doléances mais la diplomatie Russe demeure sceptique et n'a rien promis de substantiel que ce qu'elle a déjà accordé. En outre, directeur adjoint du service fédéral Russe de la coopération militaire, Viatcheslav Dzirkaln n'a pas hésité à évoquer que les contrats avec Damas conclus seront honorés. Au grand dam du Conseil National Syrien.

Car la question Syrienne est d'autant plus sensible que la zone est à cran : le Liban qui panse à peine ses plaies de la guerre civile ayant ravagé le pays entre 1975 et 1990 puis soumis pendant à une main-mise Syrienne les années suivantes ; Israël qui entend ne pas céder un pouce de terrain du plateau du Golan, fruit de son succès militaire lors de la Guerre des Six Jours (ayant en outre humilié son voisin en 2007 avec l'Opération Orchard provoquant la cécité de ses radars et permettant le raid aérien qui détruira la centrale nucléaire d'Al Kibar) ; la Turquie dont l'état des relations avec la régime Syrien demeurent tendus, que vient encore exacerber la perte d'un RF4E Phantom II Turc au large des côtes ; l'Iraq voisin qui ne parvient pas à trouver une stabilité politique en raison d'attentats récurrents en dépit ou à cause de la présence militaire Américaine.

Il convient aussi de se demander si la victoire des révoltés serait forcément dans l'intérêt des forces occidentales puisque la majeure partie des pays ayant été secoués par une révolution s'est tournée vers la seule force politique structurée en présence : les islamistes. Les mêmes qui par ailleurs viennent de saccager Tombouctou au Mali, démolissant mausolées, détruisant manuscrits, et imposant la charia à des musulmans soufis.

Lorsque l'émotion guide l'action, la première victime est souvent la solution.



Article paru sur Alliance GéoStratégique le 6 octobre 2011


Courroux et incompréhension, telle est la teneur des titres journalistiques ce jeudi matin à l'annonce du double veto Chinois et Russe. Une stupeur laissant sourdre une forme de colère et qui renvoie à l'axe du mal, axis of evil, pourfendu en son temps par l'ancien Président des États-Unis, Georges W. Bush.
Ainsi comme le synthétise le service de presse de l'ONU :
Une résolution condamnant la répression et les violations des droits de l'homme par les autorités syriennes n'a pas été approuvée mardi par le Conseil de sécurité en raison du vote négatif de la Chine et de la Russie, deux membres permanents ayant un droit de veto [1].
Rappel technique préalable : le Conseil de Sécurité se compose de 15 membres, dont 5 membres membres permanents - Chine, États-Unis, Fédération de Russie, France et Royaume-Uni et 10 membres élus par l'Assemblée générale pour un mandat de deux ans... Les décisions sur les questions de fond sont prises par un vote affirmatif de neuf membres également, parmi lesquels doivent figurer les cinq membres permanents. C'est la règle de l' « unanimité des grandes puissances », souvent appelée droit de veto. comme le précise le site officiel.

Indifférents voire complices de massacres à grande échelle les compères de l'Orient? Non, et il n'est pas acquis que leur veto soit en ligne directe l'approbation de la politique menée par Bachar el-Assad. Si la Russie a effectivement engagé des relations commerciales et militaires soutenues avec le président Syrien, la Chine en est, elle, plus éloignée. Il se dégage surtout un agacement latent qui n'a cessé de macérer au fil des années vis à vis de l'Occident.
La résolution S/2011/612 n'aura en définitive que servi à démontrer clairement à la face du monde le clivage existant et persistant entre un Occident interventionniste et un Orient attentiste. Il faut aussi souligner, ce qui n'a pas été suffisamment le cas voire même non relevé, que ni l'Afrique du Sud, ni le Brésil ou encore l'Inde n'ont voté en la faveur de cette résolution, préférant l'abstention. Un fait hautement révélateur qui en dit tout autant que le veto des deux autres membres. L'on retrouve pour schématiser les BRICs (Brésil / Russie / Inde / Chine) en ligne face à une coalition occidentale (et alliés) : ce n'est pas un hasard, et les abstentions des uns servent le veto des autres. Relevons en outre que Chine et Russie sont les membres les plus éminents de l'Organisation de Coopération de Shangaï : un groupe intergouvernemental aux modalités d'entraide tant militaires que financières face à un Occident perçu comme agressif au fil de son amenuisement financier et en corollaire de la perte de leadership en ce domaine.

Le double veto ayant tant défrayé la chronique est il est vrai historique car si en 2003 les États-Unis avaient été menacés par un veto de la Russie et de la France (mais la résolution menant à l'intervention en Irak ne fut aucunement soumise au vote), jamais un veto commun aux deux principaux membres de l'Organisation de Coopération de Shangaï n'avait été enregistré. Le veto est un arme de jure souvent brandie, rarement employée : il est la fracture dans l'habituelle tentative de chercher et trouver un consensus quant à une situation débattue. Mettre en oeuvre cette disposition signifiant que l'on acte un point de non-retour et de défiance vis à vis des autres membres.

Il est permis de conjecturer que l'application zélée de la résolution 1973 [2] autorisant l'intervention en Libye pour protéger les civils et qui aboutit à la chute du dictateur Kadhafi par les rebelles et les forces de la coalition n'a pas peu joué dans la volonté sino-russe de s'opposer à toute itération en Syrie.
Des considérations économiques et militaires ne sont pas à écarter : la Syrie étant depuis 2005, date du dégel des relations bilatérales, un partenaire stratégique de la Russie : la base navale de Tartous servant de port de maintenance en Méditerranée pour la flotte Russe. En outre Vladimir Poutine effaça près des 3/4 de la dette Syrienne en contrepartie d'achats préférentiels de matériel militaire Russe. Les relations avec la Chine étant de moindre intensité comparées avec celles reliant Moscou à Damas. Économiquement, Chine et Russie totalisent à eux deux près de 24% des importations de l'État Syrien selon l'IMTS.
Toutefois, bien que satisfaisantes, ces explications ne sauraient suffire à elles-mêmes, le volet géopolitique étant de prime importance quant à cette décision qui ne trouve son substrat que dans la volonté de marquer un coup d'arrêt à ce que les deux pays estiment comme une politique globale d'ingérence. Pour preuve que l'exécutif Russe n'est pas insensible à la situation régnant dans le pays, le Président Vladimir Poutine avait rappelé au pouvoir Syrien en juin dernier qu'il n'entendait pas cautionner les agissements de ce dernier, accueillant même une délégation d'opposants au régime à Moscou.

L'erreur des initiateurs de la résolution aura été finalement non pas de réagir, mais de promouvoir une intervention sur la base des droits de l'Homme : ces droits présentés comme universels sont en réalité d'essence occidentale, un élément parfois trop naïvement éludé. Et sont de plus en plus perçus comme le bélier idéologique de vils desseins. En outre ces justifications philosophico-juridiques ont été employées récemment lors de la crise Libyenne pour « muscler une intervention » ayant dépassé le strict cadre légal dans lequel elle devait s'établir. Realpolitik qui ne pouvait fonctionner qu'une seule fois, tel un joker, et ne bénéficier d'aucune autre faveur de la part des États réticents à l'origine quant à donner leur accord. Et ce alors qu'objectivement la récente résolution rejetée était autrement plus modérée que celle qui sonna l'hallali pour le régime de Tripoli [3].
Si la colère occidentale est compréhensible, la réaction russo-chinoise l'est tout autant : il convient surtout de ne pas l'analyser sous le seul angle d'un soutien inconditionnel à un régime en perdition.

Pour rappel, le détail du vote :
Décision : Le projet de résolution (S/2011/612) obtient 9 voix pour (Allemagne, Bosnie-Herzégovine, Colombie, États-Unis d’Amérique, France, Gabon, Nigéria, Portugal et Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord), deux contre (Chine et Fédération de Russie) et quatre abstentions (Afrique du Sud, Brésil, Inde et Liban), et n’est pas adopté en raison du vote négatif d’un membre permanent.


[1] Source : site officiel du Conseil de Sécurité
[2] Relire à ce sujet l'article intitulé « Faut-il armer les rebelles Libyens? »
[3] La résolution qui a été rejetée aujourd'hui exigeait que les autorités syriennes cessent immédiatement de violer les droits de l'homme et coopèrent pleinement avec le Haut commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme (HCDH). Elle exigeait également la libération de tous les prisonniers politiques en Syrie et le retour des réfugiés syriens en toute sécurité. La résolution appelait tous les Etats à s'abstenir de vendre des armes à la Syrie.

PS : je profite de ce billet pour fustiger le système de diffusion électronique des documents de l'ONU rétif au possible. Ce qui devrait être une simple formalité se révèle au final un horrible supplice qui devrait faire l'objet d'une résolution tant il est inadmissible d'avoir autant de difficultés à accéder aux documents.

Crédit photo : ONU

Addendum : Le Capitaine Tran-Huu a souhaité apporter ses propres observations à la suite de l'article, propos que je retranscris tels quels ici même.

Chers lecteurs,

Yannick HARREL revient, pour l’Alliance géostratégique, sur le veto opposé par la Russie et la Chine au vote d’une résolution qui «exigeait que les autorités syriennes cessent immédiatement de violer les droits de l’homme et coopèrent pleinement avec le Haut-commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH). Elle exigeait également la libération de tous les prisonniers politiques en Syrie et le retour des réfugiés syriens en toute sécurité. La résolution appelait tous les Etats à s’abstenir de vendre des armes à la Syrie. », en expliquant icelui par des raisons économiques et militaires mais pas seulement.  En effet, selon Yannick Harrel, le volet géopolitique a toute son importance si on songe que cette décision «ne trouve son substrat que dans la volonté de marquer un coup d’arrêt à ce que les deux pays estiment comme une politique globale d’ingérence. » d’autant que la résolution s’appuie sur un concept, les droits de l’homme, perçu comme « occidental ».

Est-ce suffisant comme explications ?  Oui mais à compléter, dans le cas de la Chine, par exemple, l’auteur semble oublier que depuis l'établissement des relations diplomatiques le 1er août 1956, la Chine et la Syrie jouissent de compréhension et de soutiens mutuels sur la scène internationale.  La Syrie n’a pas de relations officielles avec Taïwan et ne reconnait qu’une seule Chine.   La Chine soutient quant à elle la Syrie la considérant comme une partie importante du processus de paix au Moyen-Orient.   Elle reconnait, également, le droit légitime de la Syrie de restaurer sa souveraineté sur le plateau du Golan occupé… Là où je rejoins M. Harrel, c’est que les deux pays partagent par ailleurs des points de vue similaires sur les droits de l'Homme qui servent, selon eux, aux pays occidentaux pour en profiter pour s'ingérer dans les affaires internes des pays en développement.

Le cas de la Russie est un petit peu différent et peut se résumer à cette phrase de l’envoyé spécial du Président Medvedev, Mikhaïl Margelov : «Nos relations avec la Syrie représentent un capital qui ne peut-être dilapidé ».  Phrase prononcée à l’issue de la rencontre qu’il a eu, en juin 2011, avec  une délégation de six membres de l’opposition syrienne à l’étranger qui s’était rendue à Moscou avec pour objectif d’inviter la Russie à modifier sa politique étrangère vis-à-vis de la Syrie (que mentionne M. Harrel du reste).  Les relations diplomatiques entre Moscou et Damas remontent à la fin de la seconde Guerre Mondiale (1944) quand Moscou reconnaît la Syrie, deux ans avant l’indépendance effective du pays.  Malgré un certain refroidissement des relations dans les années 80, à la suite de l’intervention syrienne au Liban,  Moscou considère la Syrie comme un partenaire non négligeable, du fait à la fois de sa situation géographique sur la Méditerranée et de son indépendance affichée vis-à-vis de l’Occident. De plus, la Syrie s’est toujours montrée une alliée inconditionnelle de la Russie.  Ainsi, elle apporte son soutien à une autre présidence héréditaire, celle des Kadyrov, en prise à la dissidence tchétchène ou encore en août 2008, la Syrie est le deuxième Etat après la Biélorussie à apporter son appui à Moscou dans sa guerre contre la Géorgie. Pour autant, le veto russe veut-il dire que la Russie soutient, quoiqu’il en coûte, le régime syrien ? Pas vraiment si on en croit les déclarations du Premier Ministre russe, Vladimir  Poutine, en juin 2011 : «On a tendance à croire - j'ignore pourquoi - que nous avons des relations particulières avec la Syrie. De telles relations existaient en effet à l'époque soviétique. Aujourd'hui, il n'y en a plus » Selon le chef du gouvernement russe, «c'est plutôt la France qui entretient actuellement des relations particulières avec ce pays ». Quant à la Russie, elle « n'a pas d'intérêts particuliers en Syrie.  Nous n'y avons ni de bases militaires, ni de projets importants, ni d'investissements se chiffrant à des milliards que nous devrions défendre. Nous n'y avons rien ».

Le veto de deux membres permanents du Conseil de sécurité a des motifs légèrement différents mais si le but officiel , pour ces deux pays, est de ne pas envenimer la situation en Syrie, le but réel est bien, ce qu’analyse Yannick Harrel, un rappel à l’ordre….

Capitaine Pascal TRAN-HUU


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