mardi 31 juillet 2012

Le Seigneur de la Guerre : un Moyen-Âge très cru(el)


Une fois encore pas de sujet sur la cyberstratégie (ça reviendra prochainement et contrairement aux apparences je planche énormément dessus). Par conséquent, un billet plutôt centré sur l'Histoire, et plus particulièrement cette période dont je ne cesse de relater de temps à autre ici même toute la richesse lorsque je l'évoque : le Moyen-Âge. 

Le titre du film est The War Lord (à ne surtout pas confondre avec Lord of War qui traite lui d'un sujet plus contemporain). Traduit en langue française par Le seigneur de la guerre. Le métrage est porté à bout de bras par Charlton Heston, et par des acteurs légèrement en retrait mais non moins efficaces, que ce soit Richard Boone ou Guy Stockwell. Le tout avec la touche derrière la caméra de Franklin Schaffner.

Le DVD permet de comprendre l'un des malentendus de la production avec le réalisateur. Schaffner est à ce moment là un talentueux réalisateur de séries, et vient de commettre The Best Man (Que le meilleur l'emporte). De ce fait, Universal Pictures se flatte d'avoir réussi à convaincre une telle valeur montante à bûcher sur un film prometteur. Seulement il y aura quiproquo : la où la production attendait un film pêchu, Schaffner offrira un film Shakespearien! L'on comprend le désarroi légitime des bailleurs de fonds au moment de prendre connaissance du rendu final...

Et pourtant, sorti en 1965, ce film a le très grand mérite de traiter d'une période moins clinquante que d'ordinaire : le Bas Moyen-Âge du XIème siècle, alors que la grande généralité des oeuvres cinématographiques se déroulent entre le XIIIème et XVème siècle. Car dans ce film point de grande armée, des escarmouches sans héros, sans gloire et sans chroniqueurs. Nulle armure de plates non plus, broignes et cottes de maille donnent aux combattants une impression de vulnérabilité bien réelle. Pas non plus de territoire verdoyant ou délicieusement vallonné à perte de vue, en lieu et place une parcelle de territoire marécageux octroyée par le Duc de Normandie à un de ses fidèles, lieu crotté, abandonné à la misère et sujet aux attaques sporadiques de pillards des mers. Dominé par une tour en pierres taillées sans apprêt ni grâce. Et pourtant qui est l'un des acteurs majeurs du film, car là aussi pas de château flanqué de hourds et de chemins de ronde, juste un massif et rustique édifice à plusieurs étages surplombant d'un côté le rivage maritime et de l'autre les marais mystérieux. Il est surtout appréciable que l'on traite l'Histoire non par la vie d'un grand seigneur mais d'un petit, et que loin des masses innombrables de combattants souvent portés à l'écran par imagerie de synthèse lors des productions contemporaines, l'on côtoie une réalité plus sordide et plus terrible par des escarmouches où les effectifs sont autrement plus réduits, ce qui était le quotidien de nombreuses terres féodales.

L'intrigue débute par l'arrivée sur ses nouvelles terres du chevalier Chrysagon envoyé par le Duc de Normandie, prenant connaissance des gens et des risques inhérents au lieu. Froid, implacable, la surface se craquellera petit à petit au contact d'une rencontre fortuite et d'une confusion des sentiments avec une jeune paysanne. Tel est le synopsis sans trop en révéler.

Quelques bémols, historiques. Il ne me semble pas que le paganisme persistait encore dans les campagnes de Normandie à cette époque. L'on aurait pu à la rigueur l'imputer à la colonisation des Normands (vikings) mais le traité de Saint-Clair-sur-Epte en 911 impliquait distinctement le baptême de Rollon, et par voie de conséquence de ses troupes. Qui plus est, il n'est pas fait mention de rites nordiques mais plus étrangement druidiques tel qu'il est mentionné dans le film. Il apparait difficile de souscrire au fait que la religion des celtes ait pu survivre tant à la persécution des Romains consécutivement à la chute des derniers chefs gaulois indépendants qu'à la christianisation à grande échelle du continent Européen les siècles suivants. Le deuxième point tient aux Frisons comme pillards des mers. Il n'est pas improbable que les îles de la Frise aient hébergé des groupes de pirates mais l'oeuvre semble dans un amalgame assez inexplicable les faire passer pour des vikings alors qu'au XIème siècle seules l'Angleterre est encore touchée par les derniers soubresauts des invasions septentrionales avec Knut II du Danemark ainsi que la Sicile et Italie du Sud avec Robert Guiscard. Les territoires de l'actuelle France étant déjà épargnés par ces fléaux d'un autre temps.

Le public fut aussi décontenancé que les producteurs et sans bouder le film, ne lui rendit pas l'hommage désiré. Fort heureusement il est possible, avec quelque abnégation je puis vous le concéder, de dénicher cette oeuvre méconnue et de profiter d'un bon moment de cinéma. Avec le plaisir d'admirer la magnifique coupe au bol de Charlton Heston!

Que l'on se rassure pour Schaffner, sa carrière ne pâtira guère de cette incompréhension : pour preuve, La planète des singes, Patton et Papillon attesteront d'une maîtrise cinématographique toujours intacte et d'un public moins déboussolé.

Merci à l'allié Historicoblog pour en avoir référé le premier, suscitant la grande envie de me le procurer.


3 commentaires:

Stéphane Mantoux. a dit…

Hello,

Je me rappelle bien de ton commentaire sur le billet que j'avais consacré au film. D'ailleurs tu as plus creusé que moi : Le Seigneur de la guerre tombe dans l'écueil du druidisme alors qu'on aurait pu mettre plus intelligemment la survivance de traditions païennes (attestées pendant longtemps au Moyen Age). Ce qui m'avait frappé, c'était, pour l'époque, le "réalisme des scènes de combat" : charge des Normands contre les raiders frisons au début (ça aussi, c'est anachronique effectivement, les Frisons lancent des raids en même temps que les Angles et les Saxons sur l'Angleterre et un peu après...), siège du château avec des moyens dépareillés comme c'était souvent le cas pour les attaquants dans le Haut Moyen Age.

A bientôt pour faire Ibex et Dark Gene quand tu auras le temps !

Yannick Harrel a dit…

Bonjour Stéphane,

Oui une fois encore merci ton billet sur ce petit bijou sans lequel je serai passé vraisemblablement à côté pendant un long moment ;-)
D'ailleurs j'ai corrigé le lien, qui mène directement vers ton article désormais.

Comme je le relatais, il n'est pas aisé de se procurer le DVD mais la peine en est récompensée une fois en sa possession.

Cordialement

PS : non je n'oublie aucunement cet article à quatre mains, je suis malheureusement un peu coincé par un labeur qui me tient à coeur autant qu'il est chronophage. Mais je tiens mes promesses et dès la fin de celui-ci alors nous traiterons du Grand Jeu sous la Guerre Froide ;-)

Stéphane Mantoux. a dit…

Pour ma part j'avais trouvé le DVD en grande surface (!).

Et à bientôt pour la rédaction à 4 mains donc, et bon courage pour l'écriture !