jeudi 31 mai 2012

La première tournée diplomatique de Poutine III



Depuis le 7 mai 2012 s'est amorcée l'ère Poutine III. III pour 3ème mandat présidentiel (non consécutif puisque la constitution l'interdit, à l'instar de son homologue Américaine). Comme un rite initiatique, les premiers voyages officiels sont souvent l'occasion de démontrer l'axe international qu'entend privilégier le Président en titre. L'on se souvient à ce propos que Dmitri Medvedev avait choisi le Kazakhstan et la Chine à dessein de faire comprendre aux Occidentaux, Européens en tête, que des alternatives existaient pour la Russie. Notamment sur le plan énergétique. Un avertissement loin d'être resté par ailleurs sans suite puisque les projets de tuyaux énergétiques se sont accélérés en direction de la Corée du Nord comme de la Chine de même que le Kazakhstan s'est rapproché singulièrement de son voisin septentrional par le truchement d'une union douanière.

Poutine vient d'effectuer son itinéraire diplomatique de prise de fonction en sélectionnant trois escales : Bélarus, Allemagne et France. Ces trois choix ont été sans nul doute très mesurés et relèvent d'une volonté de normalisation.
  • Le Bélarus : un choix d'amitié avec le Président Loukachenko qui avait caressé un temps la vision d'une union entre les deux pays. Las, la popularité et la poigne de Vladimir Poutine ne lui laissèrent par conséquent que le choix de se retrancher sur Minsk et de se consacrer principalement sur le développement du territoire. Du reste, l'accord tripartite (dite aussi union douanière) nécessite de marcher sur des oeufs tant le sujet au-delà du cadre douanier nécessite d'éviter de froisser les susceptibilités nationales tant du Kazakhstan que du Bélarus, surtout en vue d'autres accords à venir [1]. En outre, malgré une économie sous contrôle, l'exécutif a dû se résoudre à opérer une demande de prêt au FMI pour absorber le choc de la crise économico-financière mondiale, le PIB s'étant contracté à 0,2% avec un taux d'inflation de près de 13% en 2009! Le retour à la croissance soutenue est attesté mais demeure fragile néanmoins, dépendant de la bonne volonté de la Russie de laisser les tarifs du gaz à un niveau relativement clément bien que supérieur à celui qui prévalait encore il y a cinq ans (47 $/m3), ce qui vaut également pour les importations de pétrole pour ce pays manquant cruellement de matières premières. Dernier point, le Bélarus serait un allié de premier choix pour la Russie si le bouclier anti-missile (ABM) devait voir finalement le jour en dépit des objurgations réitérées des officiels Russes : l'installation de missiles Iskander ayant été envisagée à quelques reprises, ce qui à proximité immédiate des frontières de pays membres de l'OTAN (Pologne, Pays Baltes) donnerait rapidement à réfléchir aux partisans d'un système militaire jugé agressif.
  • La France : l'ancien Président Français qui avait promis qu'il ne serrerait pas les « mains sanglantes » de Vladimir Poutine (lequel terminait alors son deuxième mandat) s'était finalement rangé à la realpolitik au cours de l'exercice du pouvoir. L'intervention diplomatique lors de la guerre russo-géorgienne en 2008 et la vente du BPC Mistral en 2011 furent les points d'orgue de son revirement sur la question. François Hollande a d'ores et déjà signifié qu'il entendait respecter le contrat conclu en juin 2011 concernant la construction puis vente de ces navires de projection et de commandement (d'où le sigle BPC). Il y a peu à parier que l'actuel hôte de l'Élysée manifeste une hostilité quelconque à l'égard de son homologue Russe, les sujets discordants n'étant pas très nombreux et Paris ayant toujours adopté jusqu'à présent une attitude globalement neutre voire amicale à l'égard de la Fédération de Russie. Les sujets « chauds » tels que la Syrie, l'Afghanistan, l'Iran, l'Ukraine devraient sans trop de surprise être abordés, de même que la crise de l'Euro qui si aggravation il devait y avoir impacterait sérieusement les échanges commerciaux entre les pays membres de la monnaie unique et la Russie [2]. La France est de ce point de vue considérée positivement par les responsables Russes, en qui souvent ils peuvent trouver une oreille attentive et un « bouclier » envers certains membres de l'Union Européenne hostiles à son égard (généralement les anciens pays du Pacte de Varsovie [3] ). Le bouclier anti-missile devrait aussi trouver place dans les discussions entre dirigeants, Paris n'ayant pas d'opinion tranchée sur la question et pouvant se révéler utile pour infléchir la décision d'autres États de souscrire à ce système jugé attentatoire aux intérêts Russes.
  • L'Allemagne : Angela Merkel avait prévenu dès le début de son premier mandat de Chancelière qu'elle n'entendrait pas transiger avec ses principes, y compris face à Vladimir Poutine. Celui-là même qu'elle retrouvera après quatre année d'intermède Medvedien. Entre sa première rencontre et la prochaine prévue le 1er juin à Berlin, bien des évènements se sont déroulés et bien des chantiers sont encore en cours. Les relations sont considérées comme bonnes, héritière il est vrai d'un rapprochement très abouti sous Gerhard Schröder (1998-2005), ce dernier étant d'ailleurs devenu l'un des administrateurs de Nord Stream AG, la compagnie gérant les deux pipelines gaziers passant par la Mer Baltique et reliant l'Allemagne à la Russie d'une seule traite [4]. En ces temps d'orage sur l'Euro, la priorité de la Chancelière ne se situe guère du côté de la Moskova. Malgré tout, les sujets qui seront abordés devraient être les mêmes que pour le Président Français. Pour le reste, le fait pour l'Allemagne d'avoir été sorti du podium des clients de la Russie par la Chine sera un aiguillon pour relancer des initiatives diverses.
Il ne devrait pas ressortir d'annonces fracassantes au fil de cette tournée portée vers l'Ouest, plutôt la confirmation de liens diplomatico-économiques privilégiés. Le nouveau Président Russe n'entend en rien bouleverser la donne géopolitique, plutôt la consolider dans l'intérêt premier de son pays.

[1] Le traité d'union économique eurasiatique est prévu pour janvier 2015, le temps pour les États-membres (Russie, Bélarus, Kazakhstan, Tadjikistan et Kirghizstan) d'exposer les difficultés potentielles et les moyens de les résorber de concert.
[2] Pays-Bas, Italie et Allemagne ont été respectivement son 1er, 2ème et 4ème client de la Fédération de Russie en 2010.
[3] Lors du sommet de Bruxelles de septembre 2008, une majorité de pays pour protester contre le conflit russo-géorgien vota pour le gel temporaire des relations économiques entre l'Union Européenne et la Fédération de Russie, au grand dam de l'Italie, de l'Allemagne et de la France qui se firent les plus ardents avocats d'une relation apaisée avec le grand voisin.
[4] Le second tracé devrait être pleinement opérationnel en juin 2012.

Aucun commentaire: