mercredi 1 février 2012

La guerre d'hiver en Finlande : conflit oublié des Européens



De même que la guerre sino-japonaise est mal connue des Européens, la guerre finno-soviétique est peu évoquée en tant qu'un des prémices de la seconde guerre mondiale. A contrario la guerre civile d'Espagne est autrement plus prégnante dans les esprits bien que ce théatre d'opération ne fut jamais directement concerné pendant le conflit.

Le ressentiment soviétique, ou plutôt des soviétiques d'origine Russe, à l'égard des Finlandais remonte bien avant l'indépendance de celle-ci au 15 novembre 1917. Le Tsar Alexandre III puis le grand ministre d'État Piotr Stolypine [1] firent de la question Finlandaise une des priorités de leur régime en tentant de russifier et mettre au pas les velléités séparatistes du territoire sous tutelle Russe depuis 1809. La guerre civile Russe de 1917 mit fin à ce contrôle permanent, et les Soviétique dans un premier temps eurent suffisamment à sécuriser les centres névralgiques du pays pour ne guère prêter attention aux intentions séparatistes des entités limitrophes. Ce n'est qu'une fois la paix revenue et la victoire des rouges acquise que les pays ayant profité du chaos ambiant pour s'émanciper furent ramenés dans le giron soviétique, manu militari pour la plupart. La Géorgie fit l'objet d'expéditions [2] , tandis que le Bélarus dont l'embryon d'armée nationale était trop récent et lacunaire ne put résister au coup de force du grand voisin. Quant à l'Ukraine qui avait posé tellement de difficultés au pouvoir Moscovite entre les anarchistes de Makhno, les Blancs de Dénikine et les forces régulières (si tant est que l'on puisse dans un tel contexte les évoquer de la sorte) de Simon Petlioura, Staline une fois seul maître du Kremlin lui réserverait un peu plus tard un statut « privilégié » en poussant à la famine une grande partie de la région (en réalité la région issue du traité de Brest-Litovsk attribuée à l'Union Soviétique, l'autre étant sous domination Polonaise).
La Finlande, elle, fut l'une des rares régions à pouvoir résister efficacement au redressement de l'Armée Rouge (qui rappelons le était aux abois pendant l'année 1919 [3] jusqu'à ce que Trotski impose une discipline de fer au service d'une vision stratégique avec le renfort d'anciens officiers de l'armée impériale). Une fois l'indépendance proclamée, elle allait devoir lutter à la fois contre les troupes de l'Armée Rouge mais aussi contre les volontaires ralliés à l'idéologie communiste sur son propre territoire. De janvier à mai 1918 les forces indépendantes Finlandaises combattront pied à pied contre les forces ennemies sur ce qu'elle considérait comme son espace national (les rouges contrôlant le sud du pays et les blancs tout le territoire au-delà de Tempere et Pori), aidées il est vrai par l'envoi d'une force expéditionnaire Allemande [4] qui fera basculer irrémédiablement le cours du conflit en faveur des indépendantistes. C'est durant cette épreuve que se distinguera Carl Gustaf Emil Mannerheim en tant que commandant de la Garde Blanche, agrégant volontaires, officiers étrangers (des Suédois) et militaires de carrière, principalement durant la décisive bataille de Tempere [5]. Ce dernier sut une fois la guerre civile en Finlande terminée obtenir la reconnaissance internationale du pays en réussissant à ne pas compromettre celle-ci du fait de l'aide Allemande obtenue [6].
Malgré quelques accrochages, telle l'expédition Aunus, le traité de Tartu en 1920 fera acte de reconnaissance des frontières par le pouvoir Soviétique. Toutefois, le document ne sera pas respecté à la lettre et nombre de ressentiments aiguiseront le désir de parfaire par les armes ce qui ne put être obtenu par les plumes des diplomates.

C'est pour ces raisons précédées de pressions diplomatiques lancinantes de la part de Staline que débutera la guerre d'hiver, ou Talvisota en langue locale, alors que les deux entités étaient liées formellement par un traité de non-agression signé en 1932 puis renouvelé en 1934. Du 30 novembre 1939 au 13 mars 1940, la Finlande subit une saignée terrible, près de 70 000 morts, blessés ou disparus sur une population de près de trois millions sept-cents mille individus d'alors. Complétement dépassés sur le plan numérique, les Finlandais s'arc-bouteront sur la ligne Mannerheim, du nom de leur commandant en chef reprenant du service vingt ans après l'obtention de l'indépendance. Cette ligne de quelques 70 kilomètres, traversant l'isthme de Carélie depuis le lac Ladoga jusqu'au Golfe de Finlande, sera comme un trait indépassable pour les combattants Finlandais qui employant au mieux leur connaissance du terrain compenseront leur infériorité numérique en hommes et matériel. C'est par ailleurs en étant souples dans leur approche que les assiégés répondirent le mieux qu'il soit possible aux assaillants : guerre de mouvement au nord et au centre du pays, guerre de tranchées et appuis sur des fortifications au sud [7]. Les théâtres d'opérations nord et centre furent très élastiques car telle était la volonté des autorités militaires Finlandaises de ne pas stationner inutilement sur des positions guère stratégiques mais au contraire jouer sur une guerre de mouvement (les skis seront employés à merveille pour ce type d'opérations) perturbant les voies d'approvisionnement et de communication, d'autant que la géographie défavorable et l'absence de centre industriel majeur ne justifiait pas le déploiement de troupes conséquentes tandis que les forces communistes ne pouvaient non plus franchir en nombre ces zones géographiques. Le front sud était en revanche très propice à des déplacements de troupes d'envergure du fait de la proximité de Léningrad, et Mannerheim l'avait saisi très rapidement en axant le gros de sa défense sur ce secteur : la septième armée Soviétique allait affronter l'armée de l'Isthme (Kannaksen armeija).

Précisons que les autorités Allemandes, liées par le pacte Molotov-Ribbentrop, ne pouvaient intervenir directement en faveur de la Finlande. En revanche, elles firent transiter du matériel militaire par la Suède qui ne se priva pas de laisser filtrer celui-ci ainsi que des volontaires de toute nationalité, y compris Suédoise [8]. En revanche il fut longtemps question d'une intervention combinée franco-britannique en faveur de la Finlande, tant pour affaiblir l'Union Soviétique que pour surveiller l'approvisionnement en matières premières de l'Allemagne Nazie en provenance de Suède. Celle-ci tergiversa du fait de son élaboration nécessitant une logistique synchrone et sécurisée et surtout des objections de la part des voisins Suédois et Norvégiens (tout débarquement dans la région de Petsamo tout au nord du pays ayant été exclue du fait de la présence Soviétique proche). Lorsque le plan fut de nouveau proposé au gouvernement Finlandais avec une extension du nombre de soldats, le traité de Moscou du 12 mars 1940 [9] vint stopper toute initiative. Après 105 jours de lutte, les belligérants pouvaient désormais faire le bilan des opérations.

Avec près de 150 000 tués, blessés, disparus et capturés, sans compter la gabegie du matériel mal employé (les chiffres ne sont pas fiables mais il apparaîtrait que le nombre de chars et d'avions perdus fut particulièrement conséquent et disproportionné), l'Union Soviétique ne sortait guère la tête haute du conflit. Seule la masse de moyens affluant en continu vers les lignes ennemies lui permit d'obtenir un traité fort avantageux actant la perte de 11% du territoire Finlandais (dont l'isthme de Carélie tant convoité). L'effet des grandes purges Staliniennes et le manque de préparation des troupes au moral très bas envers un adversaire outrageusement dépassé sur un plan numérique mais aucunement sur les plans tactique et humain avait été hautement préjudiciable.
Du reste, cette paix bancale allait rapprocher la Finlande revancharde de l'Allemagne qui joua double jeu pendant les hostilités en approvisionnant le pays Scandinave de matériel tout en assurant son allié du moment de sa neutralité bienveillante en faisant pression sur la Norvège et la Suède afin qu'elles refusent tout transit de troupes franco-britanniques. Les pertes incroyables de l'Armée Rouge ne manquèrent pas d'être analysées par les hiérarques Nazis se persuadant que si l'Union Soviétique n'avait pu qu'avec grandes difficultés obtenir une victoire mineure, c'est qu'elle ne saurait être préparée à un conflit d'envergure où le matériel et les hommes seraient en nombre et qualité plus conséquents. De juin 1941 à septembre 1944, la guerre de continuation allait placer la Finlande dans une nouvelle épreuve de guerre. Mais ceci est déjà une autre histoire... 

Les Soviétiques tireront un documentaire de cet évènement historique, Линия Маннергейма ou en bon français Ligne Mannerheim, orienté dans un souci de propagande mais ayant le mérite d'avoir un intérêt historique.


Enfin le film réalisé par Pekka Parikka en 1989, Talvisota, est un monument cinématographique rendant toute la dureté des combats et les conditions dans lesquelles se déroulèrent les combats.

Merci à Theatrum Belli pour avoir signalé ce film Finlandais qui assez étrangement dans sa version anglaise est censurée concernant les parties jugées trop crues sexuellement mais non les parties très crues militairement. Quoiqu'il en soit, et en dépit des trois heures du métrage, l'on ne peut reconnaître qu'il est saisissant et tourné de manière très réaliste (excepté les corps à corps qui tombent dans le risible).


[1] La question Finlandaise : discours prononcé dans la séance du 18 mai 1908 à la Douma d'Empire.
[2] L'invasion de la Géorgie par les bolcheviks (15 février-17 mars 1921) : une soviétisation atypique par Stéphane Mantoux.
[3] Les armées Blanches pressaient le pouvoir soviétique depuis l'est avec les forces de Koltchak, dont la fameuse légion Tchècoslovaque et au Sud avec l'armée de Denikine (ajoutons celle de Youdenitch près de Petrograd qui ne put malgré l'aide fournie par les alliés s'emparer de l'ancienne capitale le 20 octobre 1919 alors à portée de fusil).
[4] La Ostsee-Division conduite par le général Rüdiger von der Goltz, qui se fera un nom respecté parmi les Freikorps opérant en Baltique.
[5] Mars-Avril 1918.
[6] Il était initialement prévu que la forme de gouvernement soit une monarchie avec un prince Allemand, Frédéric-Charles de Hesse-Cassel, à la tête de celui-ci. Or la défaite de l'Allemagne en novembre 1918 et la réticence des Alliés à admettre pareille main-mise d'un proche de Guillaume II au sortir du conflit mondial aboutit à une solution plus transversale avec un titre de régent provisoire (Carl Mannerheim) puis l'établissement d'un régime républicain.
[7] Vyborg / Viipuri / Выборг alors sous contrôle Finlandais en 1939 n'est distant que de 130 kilomètres de Léningrad.
[8] Plus qu'une solidarité régionale, il est nécessaire de préciser qu'en Finlande subsistait (et demeure encore) une forte minorité suédophone, fruit d'une longue histoire débutée au XIIème siècle avec les croisades du nord et ayant duré jusqu'à la guerre de Finlande qui vit en l'an 1809 le détachement du territoire de l'Empire de Suède pour être intégré en tant que Duché de Finlande sous la férule des Tsars.
[9] Le traité de paix n'empêcha cependant pas les Soviétiques d'imposer postérieurement à sa signature la cession d'Enso (actuelle Svetogorsk) qui fut une perte sensible pour la Finlande en ce sens que la région était une zone industrielle conséquente. Un détachement militaire pressa le 20 mars les Finlandais d'accepter le transfert du territoire en dépit des clauses du traité.

Site traitant du sujet avec de nombreuses sources (mais hélas plus mis à jour depuis 2002) :
http://www.winterwar.com

Jeux de stratégie traitant du sujet :
Winter War squad battles : HPS
Combat Mission 2 :  Barbarossa to Berlin : Battlefront.com
Panzer General : SSI

Crédit illustration : HPS

2 commentaires:

Stéphane Mantoux. a dit…

Hello,

Merci pour la citation.
Par contre, je ne vois pas dans ton texte le 2 de la note qui renvoie vers mon article ?

A bientôt !
Stéphane.

YH a dit…

Bonjour,

Effectivement, j'avais omis le [2], merci de me l'avoir signalé ;-)

Cordialement