dimanche 5 février 2012

Café Stratégique numéro treize : au delà de la Syrie, le grand jeu


Si la Syrie fait la une de nombreuses gazettes et journaux télévisés par les violents soubresauts politiques persistants depuis des mois, elle ne saura masquer que les évènements s'y déroulant font partie intégrante d'un plus grand jeu dépassant le seul cadre Syrien, impliquant Russie, Iran et nations occidentales. Pour mieux en comprendre les tenants et les aboutissants, Joseph Bahout, enseignant à Sciences Politiques Paris et spécialiste des questions Libano-Syriennes.

Venez nombreux le jeudi 9 février 2012 de 19h à 21h (entrée libre) au Café Le Concorde, métro Assemblée nationale, 239, boulevard Saint-Germain 75007 Paris.





Comme cela se déroule en certaines circonstances, un sujet peut déboucher sur une retranscription (anonymisée) de discussions internes entre membres d'AGS. Tel est le cas avec le sujet du café du jour.


A : N’étant pas un spécialiste de la Russie, je viens de lire un article du Monde que je trouve plutôt bon. Au-delà d’alimenter l’esprit avant le café stratégique du jeudi 9 février, je me disais qu’il y avait peut-être un des notre qui éclairera les lecteurs d’AGS sur les arcanes de la diplomatie russe à l’aune de la Syrie voire des révoltes arabes ?! Est-ce prévu, pas du tout, peut-être ?

B : L’article n’est pas trop mauvais mais pêche un peu par mauvaise foi ou par naïveté. Les Russes ne sont pas faciles comme partenaires mais peut-être qu’on ne s’est justement pas donné suffisamment la peine de les comprendre. En outre, ils privilégient l’approche multilatérale avec les États membres de l’Union Européenne et sont souvent blâmés pour ce fait. Cependant, soyons sérieux : qui a attendu le quitus d’Ashton ou de van Rompuy pour l’intervention en Libye? Intervention en Libye qui par ailleurs a outrepassé le mandat accepté du bout de la plume par la Russie et la Chine, mais ceci a fait l’objet d’un article publié sur AGS je n’y reviendrai pas. Il n’en demeure pas moins que les Américains ne peuvent aussi se sentir dépités de l’attitude Russe lorsqu’ils s’arc-boutent sur le bouclier de défense antimissile dans des pays proches (voire limitrophes) de la Russie. Si la Russie déployait son dispositif antimissile au Canada pour se prémunir de toute attaque provenant du Mexique, je doute que les Etats-Unis laissent faire ça sans réagir.

Revenons sur le cas syrien. C’est une question non seulement de partenariat stratégique (la base de Tartous) mais aussi et surtout de crédibilité internationale. La Russie a lâché du lest en Libye, et elle a vu ce que cela avait donné lieu en retour. Je ne suis pas certain, comme pour l’Iran par ailleurs, que dans les hautes sphères du Kremlin, ce soutien soit sous le signe de l’enthousiasme. Il l’est en revanche sur le plan de la realpolitik. Quant à évoquer une clique politico-militariste, j’ai cru un moment que l’auteur faisait référence aux États-Unis.

L’auteure de l’article du Monde est souvent approximative voire péremptoire dans ses affirmations déformées par son abhorration du régime russe. C’est regrettable car en certaines circonstances, elle montre une intelligence analytique (exemple : le fait que les BRICs refusent toute ingérence occidentale en Syrie – souligné dans le corps du texte, mais bizarrement elle continue malgré tout à se focaliser sur la Russie).

Autre point : AOK n’est point une société d’État mais un consortium récent crée en 2006 qui regroupe plusieurs constructeurs pour mettre un peu d’ordre dans le fatras des bureaux et chaînes de production. Yakovlev n’étant que l’un d’eux. On peut se gausser du matériel russe mais sa rusticité est aussi une de clefs de sa réussite car à l’épreuve de conditions très éprouvantes. Le souci avec les Russes, c’est le « gap » des années Eltsine où tout était vendu à l’encan, y compris les ingénieurs. La Russie a perdu énormément non seulement du bouleversement logistique et de la perte de centres stratégiques (Baïkonour par exemple, loué depuis) mais aussi par l’absence total d’investissement dans la matière humaine. Le sujet serait encore très long à développer mais j’espère avoir apporté quelques éléments d’éclairage…

A : Merci pour ces précisions, B. Tu me sembles répondre largement aux questions soulevées par l’article et qui n’ont pas forcément de réponses. Je comprend bien la position (politique & realpolitik) des hautes sphères russes sans pour autant la partager. Toutefois, peut-on poser une grille prospective ? Peut-on tracer les scénarii possibles pour les semaines à venir ? La Russie continuera-t-elle son soutien ? Les pressions US/EU pèseront-elles en coulisse ? Peut-on parier sur l’écroulement du régime Assad ? Quels sont les enjeux vus de Chine ? Quelques questions sans doute naïves mais qui conditionnent probablement les prochains mouvements si jamais la Syrie tombe…ou pas. Donc avec une influence sur une possible intervention d’Israël en Iran. Mais je m’égare…

C : J’ai bien aimé l’article du Monde. Je suis d’accord avec toi, B. : les Etats-Unis ne se font pas c…r pour hurler contre les Russes mais ceux-ci ont « raison » de jouer la géopolitique. Une pointe de désaccord avec toi : les BRICS n’ont aucune identité politique et n’agissent donc pas collectivement. Le seul point qui les unit, c’est justement leur vision très « souverainiste » des relations internationales, très westphalienne, pas du tout post-westphalienne. Il est donc logique que la Russie joue dans son coin – d’où le focus de l’article du Monde; même si, sans surprise, cette ligne est partagée, plus que suivie ou coordonnée, par les autres BRICS.

B : Dur dur de prédire la suite. Car fondamentalement Moscou, et dans une mesure moindre Pékin, peuvent bloquer toute intervention extérieure mais c’est en Syrie que la suite se passera. Et au-delà de la Syrie c’est tout le grand jeu du Moyen-Orient qui refait surface, avec Israël, l’Iran, le Liban etc. Et bien sûr, des pressions diplomatiques ou commerciales réelles, voire des envois de matériel et conseillers.

Le régime d’Assad est condamné internationalement dans une large mesure, c’est déjà un fait. Une des solutions serait une porte de sortie par un régime transitoire mais je n’ai pas trop l’impression que Bachar El Assad soit prêt à cette concession tant qu’il ne sera pas acculé à cette position. Et même si Assad part, comment cela se déroulera-t-il dans le pays une fois que l’unité du CNS autour du départ d’Assad s’étiolera… On peut prendre comme exemple l’Egypte qui sombre dans la violence erratique. N’oublions pas qu’Assad est un alaouite, une des nombreuses composantes ethniques de Syrie. Qu’adviendra-t-il de cette communauté au sortir du régime?

Les enjeux Chinois sont plus discrets mais réels, d’autant que la Syrie a supporté la Chine dans la récupération de ses territoires (Macao, Hong Kong, Taïwan) avec en contrepartie l’appui chinois pour le retrait des troupes israéliennes du plateau du Golan. J’en connais deux dans AGS qui auraient beaucoup à dire sur ce sujet…

D : Puisqu’on parle des BRICS, il faut noter que l’Inde et l’Afrique du Sud ont voté en faveur de la résolution. J’ai entendu ici et là des velléités de russian bashing dans certains pays arabes. Intéressant de voir également que l’OCI a « regretté » le véto sino-russe.

B : Oui, l’Inde et l’Afrique du Sud ont voté la dernière mouture du texte car celle-ci prenait en considération leurs réserves initiales. D’un autre côté, le veto reste dans les mains de la Chine et de la Russie, ce qui ne les engagent pas à grand chose tout en se montrant conciliant au reste du monde occidental. Ceci étant, et comme C. le précisait, les BRICS ne sont pas une entité visant à parler d’une seule voix bien que cette dernière puisse compter de plus en plus à l’avenir. Par ailleurs, le concept de BRICS est une invention du groupe Goldman Sachs, de mémoire, et non une entité géopolitique sui generis. Je suis bien d’accord C. Il y a toutefois une tentative de se fédérer par des réunions multilatérales – la première ayant eut lieu à Ekaterinbourg en Russie – voici bientôt deux ans et comme tu l’énonces si bien une vision souverainiste des relations internationales.

Cependant un point qui n’engage que moi : l’Occident en se sentant dépossédé du cours de l’Histoire, risque (potentialité) de se raidir et d’intervenir de plus en plus durement, ouvertement et même maladroitement en divers points du globe. Ce qui ne manquera pas de coaliser contre elle un ensemble de pays ne partageant pas sa vision. Mais au fond, les BRICS sont surtout la démonstration que les puissances du XXème siècle sont en sérieuse perte de vitesse économique, et comme l’économie est le nerf de la guerre…

E : D’accord avec B. D’où l’urgente nécessité pour l’establishment politique de lire le livre de Zakaria « le monde Post-Américain« … ou comment l’Occident et en particulier les Etats-Unis peuvent éventuellement passer la main en douceur ou alors exercer une hégémonie d’un autre ordre…

D : Au-delà des alaouites, une chute d’Assad aurait des conséquences sur les minorités druzes et chrétiennes de Syrie. Le durcissement, je ne le vois pas que du côté occidental : qu’en est-il de la Chine ?

E : C’est pas faux: le risque de la montée aux extrêmes par prophétie auto-réalisatrice est grand… « La menace chinoise », etc… Mais il faut noter que le « Reste » – comme dit Zakaria plutôt que BRICs, a émergé à travers les règles de l’ordre international pas contre elles, au besoin en cherchant à les modifier avec par exemple le renforçement de la norme de la souveraineté par opposition à l’ingérence « occidentale » qui peut être lue ici davantage comme une opération de « police » et de maintien de cet ordre…

F : Les US défendent autant leur ligne traditionnelle que les Russes à l’égard de la Syrie, et on retrouve les alliances classiques des années 70-80, sans parler du fait que les Occidentaux défendent leur vision morale, quels qu’aient pu être leurs errements par ailleurs. Finalement, les Russes et les Chinois assument sans complexe leur pragmatisme et la défense de leurs intérêts. Il me semble cependant que la Russie est plus fébrile que la Chine sur ce coup. Moscou, un empire affaibli, est très sensible aux critiques liées au mode de gouvernance tandis que Pékin, me semble-t-il, joue son rôle de puissance mondiale en donnant de la voie. Il y a aussi, sans doute, une forme de tiers-mondisme, une partition habile. Je n’ai hélas jamais vu de puissance passer la main en douceur. C’est contraire a l’idée même de puissance.

Il reste cependant assez intéressant de noter que Russes et Chinois en sont encore à défendre un régime manifestement condamné, puisqu’il me semble évident que le monde arabe, désormais uni par les dollars du Golfe, pour faire vite, va finir par avoir la peau de Damas. On serait rassuré de les voir avancer une alternative leur permettant de conserver cet allié, et je reste admiratif de la capacité du régime syrien à se préserver pour l’instant, le contrôle de son armée et de ses service et empêcher un coup d’Etat de régulation – une solution à l’égyptienne.

D : La guerre froide est-elle vraiment terminée ?

E : Oui, cela dépend quand même: une puissance peut coopter une autre,à l’image d’un condominium, comme cela a été le cas lors du passage de témoin entre Grande-Bretagne et Etats-Unis. Parfois, elle peut effectivement tout faire pour s’opposer à l’émergence de l’autre… Les changements systémiques sont rarement pacifiques mais ils peuvent mieux se passer dans des cas d’interdépendance. Quant à la puissance, c’est une grande question. Elle peut s’affirmer dans l’interaction mais aussi dans la constitution des identités et du contexte des « autres »… En douceur en quelque sorte…

B : Tout à fait, E. Maintenant l’histoire américaine ne semble pas fondamentalement abonder dans un sens très optimiste.

Autre précision. Lorsque l’on évoque la Russie à travers l’enjeu syrien, il faut aussi considérer que les élections présidentielles se profilent. Or, le nouvel ou le « nouvel ancien » homme fort du Kremlin devra montrer qu’il sait s’imposer sur la scène internationale. Sur le plan intérieur, il y a aussi un message à peine subliminal : pas de révolte de couleur sur le territoire de la Fédération! Il est clair que Poutine aurait très certainement préféré assortir son soutien à un pays sans soubresaut politique majeur. Maintenant difficile de reculer, reste à jouer le temps. Le temps joue toujours en faveur du régime établi ébranlé un premier moment par la révolte naissante, ensuite il peut se reprendre en mobilisant ses ressources humaines et matérielles. Ce faisant, même en cas d’apaisement par les armes in fine, le pays sera soumis à une mise au ban internationale pendant une durée plus ou moins prolongée. Enfin, derrière la Syrie, n’oublions pas qu’il y a non seulement la Russie ou encore la Chine mais… l’Iran !

C : C’est assez marrant de voir que les BRICS s’assembleraient pour défier une puissance déclinante : en général, selon la théorie des alliances, on s’allie contre un ennemi dont la puissance se renforce. Au contraire, son déclin amène en général la dilution des alliances qui le contraient. C’est pourquoi je suis très sceptique envers les rodomontades BRICSiennes qui y verraient un nouveau pôle organisateur de la scène internationale : il s’agit là d’une part d’un show of force sans grande réalité derrière et d’autre part, vu d’Occident, d’un schématisme reproduisant l’antique « péril jaune » qui serait un peu étendu.

En outre, on voit réapparaître un grand jeu moyen-oriental. Effectivement, les dollars du Golfe s’assemblent contre la Syrie. La vraie question est : pourquoi Israël surjoue-t-il actuellement le coup de l’intervention contre l’Iran, avec ce qui se passe en Egypte et en Syrie ? Quitte à parler de grand jeu, on n’entend plus trop la Turquie…

D’un côté, on voit une Russie faible, de l’autre une Chine faussement zen qui a vu les révoltes arabes avec horreur, d’autant qu’elle est également en année de transition politique…

A : Pour Israël, je m’interroge aussi. On peut se demander l’État hébreu n’estime pas une conjonction favorable d’ici quelques semaines : la Syrie qui tombe, le Hezbollah aussitôt privé de sa base arrière, des discussions apparemment positives entre le Fatah et le Hamas. Si ces deux bouquets d’épines dans le flanc israélien voient leurs capacités de nuisances réduites voire caduques, se profile une opportunité stratégique unique pour intervenir. Pour pousser le scénario, il y aurait dramatisation orchestrée pour permettre une intervention conjointe avec les Etats-Unis voire quelques nations européennes… au premier rang desquelles la France et le Royaume-Uni.

Est-il utile de préciser que des élections présidentielles auront lieu en avril/mai et en novembre 2012 et que l’un des deux présidents sortants – voire les deux – n’est pas en position favorable pour un second mandat…


D : La Turquie bombarde le Kurdistan irakien et fait la tournée des pays arabes. McCain menace la Chine d’une arrivée du printemps arabe chez elle. Comme dit B., les BRICS c’est surtout un axe économique pour le moment.

F : Oui, mais je crois qu’il s’agit aussi d’une alliance de circonstance avec quelques souvenirs communs : mouvements politiques de gauche, anti-colonialisme, etc. Il sera intéressant de noter les tensions entre eux notamment entre le Brésil et l’Afrique du sud au sujet de certaines ressources minières, par exemple…

D : Il faut aussi souligner le « forum » IBSA qui réunit les démocraties « émergentes » du Sud.

B : Il faut partir d’un principe intangible : en matière de géopolitique, la nature a horreur du vide. Regardons l’Histoire : nombre d’Empires et de grandes puissances se sont effondrés non sans réagir, parfois avec dureté sur leur zone d’influence ou en dehors. Une puissance peut décliner mais ne pas l’accepter et donc surréagir et, de fait, fédérer les pays qui sont visés directement ou indirectement parce que plus vigoureux économiquement, militairement et/ou diplomatiquement.

N’oublions pas que nous sommes aussi dans un schéma de superpuissance qui s’effondre plus sur elle-même que du fait de l’extérieur. Les nouveaux pays poussent mais sans le faire de manière coalisée, plutôt par une évolution propre. Evidemment sur leur chemin d’expansion, se dresse la puissance d’alors qui ne veut pas être dépossédée de son influence et donc de son pré carré. Pas forcément sur le plan militaire mais aussi sur celui économique car l’économie peut également être la continuation de la guerre par d’autres moyens…
un premier moment par la r

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