lundi 4 juillet 2011

Faut-il armer les rebelles Libyens?

Chers visiteurs,

J'avais évoqué la possibilité d'une aide aux insurgés Libyens le 31 mars 2011 par l'entremise d'un article paru sur l'Alliance GéoStratégique. Ébauchant les moyens et les conséquences qu'une telle décision provoquerait.

Une interrogation qui si l'on en croit le site ActuDéfense n'est plus à l'état de spéculations : « Il n’y avait aucune autre façon de procéder », déclarait une source haut placé au Figaro, dans un article publié ce matin. Paris a fourni des armes aux rebelles Libyens. Des équipements « en grande quantité » ont été parachuté dans le sud du pays afin d’apporter de l’aide aux tribus berbères soulevées dans cette région. Ces livraisons secrètes consistent en des fusils d’assaut, des mitrailleuses, des lance-roquettes et des lance-missiles Milan.
Encore que Londres ne serait pas loin derrière si l'on en croit cet article paru sur Le Vif : Les autorités britanniques avaient annoncé en mai qu'elles fourniraient un "soutien technique et matériel" au Conseil national de transition (CNT), l'instance dirigeante de la rébellion libyenne.

Le CNT (Conseil National de Transition) organe politique des insurgés, a engrangé ce faisant plusieurs victoires diplomatiques en étant reconnu ou officiellement mis en relation avec de nombreux pays, y compris les pays réticents. Ainsi Chine, Russie, Turquie pour ne citer que ceux-là, semblent prendre acte d'une situation tournant à la faveur d'une perte de légitimité du colonel Kadhafi.
Il est nécessaire de souligner dans le même temps que le guide de la révolution de la Jamahiriya n'a guère provoqué de soutien très actif en sa faveur : tant du côté Arabe que du côté Africain, deux chevaux de bataille du très fantasque dirigeant.

Une conséquence directe de cette action de plus en plus appuyée sur le terrain par la coalition est le refus et la menace d'un veto au Conseil de Sécurité, par la Russie et la Chine qui initialement avaient appuyé les résolutions 1970 et 1973 de l'ONU. Les dirigeants de ces États estimant que l'interprétation extensive, si ce n'est la violation, de la résolution les obligent à refuser désormais tout vote similaire à l'égard de la Syrie.

En outre, le CNT est un amas hétéroclites d'individus, aux vues différentes sur l'avenir post-Kadhafi comme le précisait le fameux rapport du CF2R et CIRET-AVT. Saura-t-il ne pas se déchirer lui même en cas de victoire?


Article paru sur Alliance GéoStratégique le 31 mars 2011

Tel est le type de question ouvertement posée par les décideurs politiques ces derniers jours et qui en deviendra lancinante au fur et à mesure de l’enlisement de la situation en Libye.
Une interrogation aux réponses lourdes de conséquences quant au paysage géopolitique qui en résulterait.

Barack Obama ne l’exclut pas, Alain Juppé se dit prêt à en parler avec ses partenaires et David Cameron a déclaré ne pas avoir encore pris la décision de le faire : autant dire que l’idée d’une aide aux insurgés n’est plus cantonnée dans le domaine de la pure rhétorique.

Avant d’évaluer les possibilités offertes, il convient de rappeler au préalable les deux mesures phares de la résolution 1973 du Conseil de Sécurité votée le 17 mars 2011 : l’instauration d’une zone d’interdiction aérienne, articles 6 et suivant, bien sûr mais surtout la protection des civils, aux articles 4 et suivants [1] par tous les moyens nécessaires. Le texte se veut impartial et axé sur la considération que les populations civiles ne doivent aucunement pâtir des contre-offensives disproportionnées du régime Libyen réduisant les centres de résistance.

Durant le vote de cette résolution, cinq abstentions notables furent à signaler : celles du Brésil, de l’Allemagne, de la Russie, de l’Inde et de la Chine : les BRIC [2] plus la locomotive économique de l’Union Européenne. Une telle réserve amenant fondamentalement à comprendre pourquoi une extension de l’intervention coalisée demeure très réduite et que toute action en dehors de la résolution 1973 sera clairement condamnée par ces Etats membres (avec il faut le rappeler la possibilité pour la Chine et la Russie d’y apposer leur veto). Ajoutons que la Ligue Arabe, pourtant favorable à la résolution, a exprimé peu après les premières frappes sa désapprobation en dénonçant une interprétation plutôt large de celle-ci par les coalisés.
Cette réticence induit qu’une résolution ultérieure à teneur plus interventionniste aurait une chance quasiment nulle de passer.

Pour autant, la coalition centrée autour du groupe de contact constitué des Etats-Unis, du Royaume-Uni et de la France ne verrait pas d’un mauvais oeil le départ du truculent chef d’Etat Libyen. Elle reste cependant circonscrite par les textes votés au sein de l’assemblée réunie le 17 mars dernier.

Deux possibilités alternatives à une aide officielle offertes :
» l’officieuse qui serait de faire transiter sous couvert de fret (humanitaire par exemple) lesdites armes. Moyen d’autant plus facilité que la coalition contrôle l’espace aérien et ne risque par conséquent que peu d’interception par l’aviation ennemie. D’autant moins que l’aéronef présenterait toutes les caractéristiques d’un avion civil. Plusieurs stratagèmes existent pour masquer pareilles opérations. Les conseillers techniques envoyés sur place pour expliquer l’emploi de ces armes étant plus aisé puisque ces derniers ne constituant pas du personnel combattant stricto sensu, et si une reconnaissance officielle du gouvernement de Benghazi a été opérée par le pays d’envoi, la justification en est d’autant plus aisée.
» l’externalisation par l’entremise de sociétés militaires privées, avec l’avantage d’une force autrement mieux armée que l’actuel agglomérat des composantes de forces rebelles avec en sus l’avantage pour les gouvernements de la coalition d’être officiellement en retrait de la scène. Présente cependant le risque significatif de dommages collatéraux difficilement maîtrisables à distance. En outre, elle mettrait à mal la résolution 1970 du 28 février 2011 sur l’embargo des armes en ses articles 9 [3] et suivants prévoyant précisément le non-recours à ce type d’emploi (avec cependant un bémol, le texte ne vise que la Jamahiriya et non les rebelles, un élément qui pourrait être employé pour contourner le problème).

Une possibilité d’intervenir dans le cadre de la résolution 1973 serait d’invoquer l’article 4 en arguant que la protection des populations civiles passerait par l’envoi d’armes aux forces rebelles aux fins de défendre leurs foyers. Une argumentation pas impossible mais très difficile à tenir, même si la zone de conflit est mouvante, et qu’au fond les résistances peuvent très bien se situer sur l’ensemble du territoire.

Resterait enfin la possibilité d’outre-passer la résolution de l’ONU. Dans un tel cas de figure, il devient évident que ce serait une position clairement partisane pouvant être stigmatisée comme d’essence impérialiste par de nombreux pays déjà soucieux des opérations en cours. Ce serait un risque géopolitique qui impliquerait des raidissements sur la scène internationale (comme les Etats-Unis eurent à le subir lors de la troisième guerre du Golfe en 2003) même si la coalition aurait de fortes chances de rééquilibrer ou d’emporter la décision sur le terrain de cette manière.
Ensuite, se présenterait la question d’un engagement progressif : après la fourniture d’armes, devra-t-on envoyer des troupes de la coalition si cela demeurait s’avérer insuffisant? C’est l’un des autres risques de tout engagement dans un conflit : se laisser entraîner plus en avant qu’on ne le souhaiterait.

En conclusion : la fourniture d’armes (encore faudrait-il préciser lesquelles, de nature passives ou défensives voire les deux) serait la décision la plus tranchée du conflit en cours pour les coalisés. Celle où les implications géopolitiques deviendraient plus radicales, y compris au sein de la coalition.
En corollaire, cette question de mise à disposition d’armes pose très crûment la problématique de l’objectif stratégique des coalisés : protéger les populations locales, amener Kadhafi à négocier avec le conseil national de transition ou renverser son régime [4]?


[1] 4. Autorise les États Membres qui ont adressé au Secrétaire général une notification à cet effet et agissent à titre national ou dans le cadre d’organismes ou d’accords régionaux et en coopération avec le Secrétaire général, à prendre toutes mesures nécessaires, nonobstant le paragraphe 9 de la résolution 1970 (2011), pour protéger les populations et zones civiles menacées d’attaque en Jamahiriya arabe libyenne, y compris Benghazi, tout en excluant le déploiement d’une force d’occupation étrangère sous quelque forme que ce soit et sur n’importe quelle partie du territoire libyen, et prie les États Membres concernés d’informer immédiatement le Secrétaire général des mesures qu’ils auront prises en vertu des pouvoirs qu’ils tirent du présent paragraphe et qui seront immédiatement portées à l’attention du Conseil de sécurité.

[2] Acronyme désignant le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine employé par la banque d’investissements Goldman Sachs, et qui selon elle sera le quatuor de pays amenés à jouer un rôle déterminant d’ici 2050.

[3] 9. Décide que tous les États Membres doivent prendre immédiatement les mesures nécessaires pour empêcher la fourniture, la vente ou le transfert directs ou indirects à la Jamahiriya arabe libyenne, à partir de leur territoire ou à travers leur territoire ou par leurs nationaux, ou au moyen de navires ou d’aéronefs battant leur pavillon, d’armements et de matériel connexe de tous types – armes et munitions, véhicules et matériels militaires, équipements paramilitaires et pièces détachées correspondantes –, ainsi que toute assistance technique ou formation, et toute aide financière ou autre en rapport avec les activités militaires ou la fourniture, l’entretien ou l’utilisation de tous armements et matériel connexe, y compris la mise à disposition de mercenaires armés venant ou non de leur territoire

[4] Le rassemblement de tous les membres de la coalition ainsi que d’organisations internationales le 29 mars dernier à Londres a acté la perte de légitimité du dirigeant Libyen, ce qui reviendrait à l’adoption par les pays concernés d’une position plus tranchée pour le départ de ce dernier. Soulignons que la résolution 1370 de l’ONU a en son article 4 autorisé la saisine de la Cour Pénale Internationale, dont l’enquête pourrait être à charge envers les autorités Libyennes responsables de frappes contre la population civile.


1 commentaire:

Daniel BESSON a dit…

La diplomatie Française , à la remorque de l'Angletterre , est tours aussi pitoyable que sous Badinguet !

Lesure Michel. La France et le Caucase à l'époque de Chamil. In: Cahiers du monde russe et soviétique. Vol. 19 N°1-2. Janvier-

Juin 1978. pp. 5-65.

doi : 10.3406/cmr.1978.1306

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cmr_0008-0160_1978_num_19_1_1306

Tres Cordilament
Daniel BESSON