jeudi 19 mai 2011

Rapallo 2011?


Article paru sur Alliance GéoStratégique le 5 juin 2011

C'est une dépêche de RIA Novosti datée de février dernier annonçant la création prochaine d'un centre de formation militaire Allemand en Russie (près de Nijni Novgorod) qui fait ressurgir le souvenir des accords de Rapallo de 1922 (ne pas confondre avec celui de 1920 relatif aux frontières Italo-Yougoslaves). Un projet que l'on peut considérer comme particulièrement poussé et symbolique des relations entretenues par les Russes et les Allemands, sur le plan commercial comme on le savait déjà (ne serait-ce qu'en référence du fameux gazoduc Nord Stream [1]) mais plus ouvertement désormais sur un plan de coopération militaire. Comme à Rapallo...

Qu'était-ce que ce traité signé près d'une localité sise non loin de la ville de Gênes, en marge de la conférence internationale? Il est principalement la résultante d'une situation géopolitique d'après-guerre voyant une Allemagne exsangue et au ban des nations civilisée ainsi qu'une toute jeune Union des Républiques Socialistes Soviétiques peinant à se faire reconnaître diplomatiquement. Le Ministère des Affaires Étrangères Allemand Walther Rathenau et le commissaire du peuple Soviétique aux Affaires étrangères, Gueorgui Tchicherine s'engagèrent à nouer des relations diplomatiques et ébaucher des échanges commerciaux. Bien évidemment, le traité masquait d'autres liens moins avouables, dont militaires.
C'est ainsi que l'Allemagne en contrepartie du montage d'usines d'armement et de centres de formation de ses troupes, activités interdites par le Traité de Versailles, devait rétrocéder une partie du matériel produit sur le territoire Soviétique. L'on devine qu'un tel arrangement ne pouvait que satisfaire les deux parties trop heureuses de jouer un tour pendable aux vainqueurs de la Première Guerre Mondiale.

Il est entendu qu'en 2011 ni l'Allemagne ni la Russie ne sont considérés comme des pestiférés au sein de l'arène mondiale, et demeurent souverains pour gérer leurs relations internationales. Pour autant leur entente sur de nombreux sujets, y compris militaires est au final une constante datant de la création d'un État moderne Russe par le Tsar Pierre le Grand. Sait-on par exemple que la guerre de Sept Ans fut en grande partie remportée par Frédéric le Grand grâce au retournement d'alliance par le Tsar Pierre III en 1762 [2] du fait de sa prussophilie ? Que Catherine II favorisa la venue d'immigrés Allemands sur le territoire Russe (futurs Allemands de la Volga plus tard déportés sous Staline) ? Alexandre III ne s'offusqua-t-il pas lors d'une revue militaire de croiser si peu d'officiers d'origine Russe en égrenant les patronymes aux consonnances germaniques ?

Le cheminement d'Angela Merkel (disposant de la particularité d'être russophone) est à ce titre significatif : de ses velléités initiales d'en remontrer à Vladimir Poutine sur des questions épineuses, la Chancelière fit acte de pragmatisme au fil de sa conduite du pouvoir, préférant assurer l'épanouissement des PME Allemandes en Russie plutôt que d'en perturber ou en risquer l'établissement. Si elle s'est récemment autorisée en septembre à temporiser tout rapprochement entre l'OTAN et la Russie, la realpolitik Allemande en politique étrangère et les lobbies industriels l'obligent à tempérer tout ressentiment ou défiance ostentatoire à l'égard de la partie Russe. Une obligation facilitée depuis l'arrivée au pouvoir en 2008 de Dmitri Medvedev considéré comme plus conciliant que son prédécesseur envers les occidentaux et avec lequel Angela Merkel semble particulièrement en phase.

Somme toute, il est dans une certaine logique géopolitique et historique de retrouver Allemands et Russes unis par un tel partenariat.

[1] Société dont les principaux actionnaires sont le Russe Gazprom et les Allemands BASF SE / E.ON (le Français GDF Suez et le Néerlandais Gasunie disposant de 9% des parts sociales). L'ancien chancelier Allemand Gerhard Schröder étant le responsable du comité d'actionnaires.
[2] Épisode surnommé "Miracle de la maison de Brandebourg".



Crédit illustration : RIA Novosti

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