mercredi 23 février 2011

Filles de Charlemagne, Allemagne et France


C'est en lisant hier soir les deux derniers billets d'Horizons du dénommé Malakine, tout en apprenant avec tristesse (même si j'en respecte la décision) la fin de la tenue de son blogue de qualité, que j'ai pris grand intérêt à lire l'exégèse du dernier ouvrage de Jean-Pierre Chevènement.

Un point parmi d'autre a attiré mon attention de façon significative, ce passage ci :
Je ne crois pas du tout (et depuis longtemps) dans le retour à une Allemagne européenne. Pour deux raisons majeures. La première c’est que la stratégie nationale non coopérative a plutôt bien fonctionné pour elle et qu’à moins d’une déflagration économique qui remette tout en cause, elle n’a aucune raison de réviser son modèle. La seconde c’est que l’Allemagne est la grande nation de culture « souche » du continent et qu’à ce titre le seul horizon collectif qu’elle est capable de penser est son propre cadre national. La France est dans une situation rigoureusement inverse. Sa crise d’identité et ses faiblesses économiques l’empêchent de se penser comme une puissance autonome, et son universalisme la pousse à penser le collectif à l’échelle la plus large possible, l’Europe quand ce n’est pas la Planète, l’Humanité ou l’Univers.
Si je ne suis pas l'auteur sur certains points énoncés précédemment et postérieurement à ce passage, en revanche je lui rend grâce d'avoir très bien cerné le ressort intrinsèque de chaque pays.
Pour résumer, l'Allemagne est une nation ethnique, la France une nation politique. La différence tient à ce que l'une persistera dans le temps même sans avoir d'Etat, tandis que l'autre est un bijou taillé par une construction de la pensée qui ne saurait survivre sans Etat. Fichte et Renan chacun de leur côté ont bien perçu quelle était la meilleure approche pour définir le plus rigoureusement possible leur propre nation.
C'est aussi ce pourquoi la France est plus angoissée d'un éventuel déclin que ses homologues d'outre-Rhin : son ressort messianique la tend à aller vers autrui, et à s'occuper des affaires du monde. L'Allemagne tend d'abord à resserrer ses tribus autour d'un espace difficilement délimitable, ses frontières ayant été fort fluctuantes au cours des siècles.

Beaucoup plus centralisée que l'Allemagne (das Land der Dichter und Denker), la France (die Große Nation) est de facto plus sensible à l'action de ses dirigeants. Qu'un individu arrive au sommet de l'Etat et s'empresse d'y exercer son autorité de façon extrêmement désordonnée, quand ce n'est attentatoire à l'intérêt du peuple, et c'est un affaissement national comme international qui la minerait inéluctablement. En Allemagne, tout dirigeant est amené à promouvoir l'unité tout en respectant les particularismes régionaux, que le dirigeant fasse défaut et ce sont les forces centrifuges qui reprendraient le dessus. L'on remarquera aussi la plus grande prégnance du pragmatisme hors de ses frontières là où la France fait de la politique étrangère une question d'honneur et de prestige.

Filles de Charlemagne, la France et l'Allemagne sont de fait deux entités au destin imbriqué mais à l'approche et aux modalités politiques fort différentes. Elles n'en demeurent pas moins complémentaires sur le sol Européen, et leur synergie est la promesse de grandes ambitions et réalisations.

[1] Peu de gens en ont connaissance mais Renan fut aussi l'auteur d'un ouvrage très remarquable intitulé La Réforme intellectuelle et morale de la France écrit après la défaite Française de 1871 en observant comment l'Allemagne unifiée sous la férule Prusienne avait pu remonter la tête en cette moitié de XIXème siècle et ébauchant dans la foulée de sa réflexion les pistes pour que la France se redresse rapidement par un bouleversement de ses schèmes de pensée. Le choc de 1871 stimulera en effet les esprits de chaque côté du Rhin dans de nombreuses disciplines, telle la sociologie qui verra Emile Durkheim et Max Weber lui donner ses lettres de noblesse bien que feignant de s'ignorer totalement.

4 commentaires:

egea a dit…

Yannick
j'aime beaucoup ton billet, stimulant. Pourrais-tu l'approfondir ? il y a de la place pour un article... 110 000 signes ?
égéa

Yannick Harrel a dit…

Bonjour,

Je me dois de terminer en priorité l'article pour le prochain cahier AGS mais promis je vais y plancher très prochainement ;-)

Cordialement

égéa a dit…

Bien évidemment, il fallait lire 10.000 signes. Ce sera un bon début....

Yannick Harrel a dit…

Bonjour,

Ah mais j'avais rectifié de moi même... à 1 000 signes cependant.

Cordialement