mercredi 19 janvier 2011

Pas de sayonara pour les territoires du nord

Chers visiteurs,

Le présent article avait été préalablement publié sur Alliance GéoStratégique.
Cependant en raison de problèmes techniques inhérents à une migration de serveur capricieuse, l'article a été purement et simplement effacé.
Je le reproduis ici en attendant de le remettre plus tard sur le site de l'Alliance. Peut-être même avec d'éventuelles informations complémentaires si cela s'avère nécessaire.

Article publié sur Alliance Géostratégique le 10 novembre 2010 (MAJ 14 mars 2011)

Le rappel d’un ambassadeur est une de ces subtilités diplomatiques prenant leur origine dans la volonté de signifier au pays cible un mécontentement prononcé.
C’est de la sorte que le Japon a tenu à manifester envers la Russie sa désapprobation la plus vive suite à la venue du Président Russe en titre, Dmitri Medvedev, dans les îles Kouriles. Ce dernier n'hésita pas à répliquer en annonçant intensifier l'aide économique à destination des territoires en question, complétée par un renforcement militaire à quelques kilomètres des côtes nippones.

Un conflit rémanent du XIXème siècle

Les tensions persistantes entre le Japon et la Russie ne sont pas une nouveauté géopolitique. Elles sont le fruit de deux facteurs prenant leur source en plein XIXème siècle : l’ère Meiji amorçant une modernisation accélérée de l’archipel nippon avec des velléités de plus en plus évidentes de jouer un rôle régional [1] ; l’Extrême-Orient Russe conquis depuis le XVIIème siècle (1647 si l’on s’en tient à la jonction avec la côte Pacifique et à la fondation d’Okhotsk) et mis en valeur progressivement, avec un intérêt croissant pour la zone Pacifique jusqu’à s’implanter en Amérique du Nord.

C’est le traité de Shinomoseki de 1895 qui mettra le feu aux poudres en faisant craindre à la puissance Russe une fermeture de son accès à l’Extrême-Orient en général et au monde Chinois en particulier à travers la péninsule du Liaodong Mandchou attribuée à Tokyo (capitale du pays du soleil levant depuis 1868). Cette pression très forte de la Russie aboutira finalement à limiter les gains attendus de la victoire militaire obtenue contre les forces Chinoises par l’intervention passée dans l’Histoire sous la dénomination de Triple Intervention (où Français et Allemands avaient tout autant intérêt à limiter l’expansion Japonaise comme de s’approprier pour eux mêmes des territoires dans cette zone géographique).

Port Arthur deviendra un abcès purulent pour les ambitions nippones brutalemen freinées au profit de la Russie et accouchera à la première occasion sérieuse de rétablir l’équilibre à la guerre russo-japonaise de 1904-1905. Une victoire d’un peuple non-blanc sur une puissance Européenne qui aura autant de répercussion que celle d’Adoua en 1896 [2]. Au final la péninsule du Liadong reviendra sous drapeau Japonais, la Russie ayant dû baisser piteusement pavillon devant la préparation et l’exécution très poussées de leurs adversaires par trop sous-estimés. Le traité de Portsmouth, bien que plus clément que souhaité par les vainqueurs, aboutira aussi à l’obtention de la moitié de l’île de Sakhaline. La Russie engoncé dans des troubles sociaux néés de cette défaite militaire, allait par la suite remiser ses visées extrême-orientales pour se consacrer aux affaires Européennes.

Ces évènements ne seront néanmoins pas oubliés, et près de quarante ans plus tard, alors que l’Allemagne nazie a définitivement abdiqué et que le Japon continue à mener une guerre désespérée puisque perdue contre les Américains et les forces Chinoises, l’Union Soviétique sur ordre de Staline décide de frapper un grand coup. Et ce aux fins de reprendre possession de Sakhaline et de la totalité des îles Kouriles, alerté il est vrai par les bombardements atomiques de Nagasaki et Hiroshima qui annonçaient la capitulation prochaine du pays au profit des Américains. Mais aussi parce que le traité de neutralité signé entre les deux Etats en avril 1941 avait pris fin, laissant les mains libres à Staline de déclarer la guerre sitôt l’expiration de celui-ci.

La moitié du mois d’août de l’année 1945 verra les forces Soviétiques forcer le passage jusqu’à proximité de l’île d’Hokkaido. L’humiliation de 1905 était lavée par le Tsar rouge et les objurgations des hiérarques nippons ne pesaient que bien peu de poids face à la soldatesque soviétique.

Depuis lors, les autorités Japonaises n’auront de cesse de réclamer le retour à la ligne de démarcation de 1855 issue du traité de Shimoda, et revendiquer comme possession propre quatre îles (Itouroup, Kunashir, Shikotan, Habomai).

Une réorientation de la politique étrangère de Tokyo

Concomitament à la démission de Yukio Hatoyama s’est engagée une nouvelle politique étrangère. Là où le précédent Premier Ministre avait fait de son bras de fer avec les Etats-Unis le credo de sa politique étrangère [3], le nouveau maître du Japon, Naoto Kan, a préféré adopter une autre position. Position il est vrai énormément dictée par l’échec de son prédécesseur, comprenant que toute nouvelle discussion tournant de près ou de loin sur je sujet d’Okinawa obtiendra la même fin de non recevoir de la part de Washington.

Tentant de conserver l’équilibre avec les deux autres puissances régionales, la Corée du Sud et surtout la Chine, Kan ne pouvait guère bouger sur ces dossiers déjà trop sensibles du fait de la controverse des livres scolaires accusés de révisionnisme historique et des revendications territoriales (rochers Liancourts / Dokdo/ Takeshima et archipel Senkaku) ainsi que de l’absence de soutien Américain.

Malgré tout, restait au Premier Ministre une « patate chaude » : les îles Kouriles. Un sujet brûlant, flattant la fierté nationale, défendable juridiquement et bénéficiant cette fois-ci de l’appui bienveillant Américain par sa neutralité affichée.

Seulement Moscou n’en a guère cure, et Dmitri Medvedev que l’on a connu en certaines occasions très ferme et péremptoire n’a pas hésité à confirmer et exécuter sa venue sur ces îles contestées, et plus particulièrement Kunashiri, située juste en face de l’archipel Japonais. Déclenchant on s’en doute l’ire des officiels nippons.

Précisons avec à propos que la venue le 1er novembre du Président Russe était une première depuis 1945 (si l’on transpose bien entendu avec la fonction de dirigeant de l’exécutif sous l’Union Soviétique). Ce qui n’en rajoute que davantage à ce déplacement placé comme un symbole.

«Extrêmement regrettable» aurait déclaré Naoto Kan [4], suivi par le rappel de son ambassadeur à Moscou : un geste tout aussi symbolique que le déplacement du chef d’Etat Russe à l’origine de la résurgence du contentieux et significatif de la tension palpable entre les deux pays.

Situation peu favorisée il est vrai par la présence de Seiji Maehara, Ministre des Affaires Etrangères pro-Américain. Ce dernier ayant annoncé devant la diète que la Russie investissait plus vigoureusement en ces territoires que par auparavant, rendant de facto caduc l’appui économique Japonais lié à une stratégie dite de soft power. Cet aveu annonçant l’obligation pour Tokyo de revoir les modalités de sa stratégie de reconquête.

Du reste, si le politique garde clairement la main sur cette affaire, l’économique donne aussi le la. Medvedev a ainsi rappelé qu’il attendait que les Coréens investissent davantage en Extrême-Orient Russe. Une sérieuse pique à l’attention de Tokyo puisque les échanges font du Japon le 6ème fournisseur de la Fédération de Russie (4,5% des importations en 2009), suivi à la culotte par la Corée du Sud qui se place en 8ème position.

La bicéphalie géographique de la Russie et la prescience d’un glissement du dynamisme mondial de l’Atlantique au Pacifique aboutissent à ce que les autorités Moscovites fassent de cette fixation sur ces îles le padélin de leurs ambitions dans le secteur. Sachant que tout recul serait particulièrement mal considéré par l’opinion publique Russe très attachée à ne céder aucun pouce de terre et empêcherait de garantir efficacement une fenêtre ouverte sur le Pacifique. Quant aux dirigeants Japonais conditionnés eux aussi par leur opinion publique, cette réaction est une manière de détourner l’attention des autres sujets géopolitiques embarrassants sans cette fois mettre en porte-à-faux l’allié Américain.


Le sommet de coopération Asie-Pacifique (APEC) des 13 et 14 novembre prochains n'aboutit à aucune avancée significative sur la question en dépit des opportunités offertes par une telle plate-forme de rencontres internationales. Ce faisant, la situation prit au contraire une orientation plus volontariste de la part des autorités Russes qui en sus de l'intensification du développement économique des territoires visés, en vint désormais par la voix de son ministre de la Défense, Anatoli Serdioukov, à envisager très prochainement un déploiement de troupes. Tout en exprimant le souhait de ne pas s'en arrêter à cette intention, en désirant établir une ligne côtière puissamment armée, notamment par le système mobile Bastion équipé de missiles de croisière antinavires Yakhont [5]. La récente allocution du porte-parole du département d'Etat américain Philip Crowley n'a pas il est vrai contribué à radoucir la tension entre les deux pays en déclarant que les Etats-Unis soutenaient les revendications nippones [6].

Pour l'heure, le récent cataclysme naturel ayant frappé le Japon puis déclenché un accident nucléaire dont on ne peut encore à ce jour évaluer les réelles conséquences, rappelant les tristement célèbres épisodes de Three Mile Island et Tchernobyl, a placé au second plan ces vicissitudes diplomatiques. La Russie faisant même partie des pays acheminant leur personnel et expérience des situations d'urgence pour appuyer autant que possible les autorités du pays meurtri.
Si ce litige est ajourné par l'immixtion des forces de la nature, il n'est pas exclu qu'il ressurgira une fois les plaies de l'archipel nippon pansées.

[1] Le monde de Clio : L’ère Meiji : le Japon s’ouvre à l’Occident
[2] Sur cette étrange similitude qui favorisera un temps l’exotique rapprochement nippo-éthiopien, lire l’article Guerres oubliées : La Guerre d’Ethiopie et Mikhail Ivanovich Babitchev sur Ice Station Zebra.
[3] Cf La nouvelle bataille d’Okinawa
[4] Le Monde du 03/11/2010
[5] Lenta.ru du 01/03/2011
[6] Le représentant Américain précisa cependant que l'article 5 du traité de sécurité américano-japonais ne saurait être invoqué dans le cadre de la survenance d'un conflit à ce sujet. Le texte visé : Each Party recognizes that an armed attack against either Party in the territories under the administration of Japan would be dangerous to its own peace and safety and declares that it would act to meet the common danger in accordance with its constitutional provisions and processes. Any such armed attack and all measures taken as a result thereof shall be immediately reported to the Security Council of the United Nations in accordance with the provisions of Article 51 of the Charter. Such measures shall be terminated when the Security Council has taken the measures necessary to restore and maintain international peace and security.

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