jeudi 13 janvier 2011

Julien, le dernier Empereur voué aux Dieux et à la philosophie


Une lecture des plus instructives sur un Empereur Romain et son époque de la part d'un auteur au style enlevé, perlé de remarques judicieuses ou d'anecdotes permettant de donner vigueur au récit. Lucien Jerphagon que j'avais eu le plaisir de lire via Les divins Césars cible cette fois-ci un homme et les moeurs de son temps.

Pourquoi s'intéresser à Julien, Flavius Claudius Julianus (331 - 363 ap. JC), qui n'aura régné en tant qu'Empereur du monde Romain que deux années?
Tout d'abord parce que l'auteur s'est s'est attaché à la façon dont les idées, et plus principalement la philosophie, pénétraient les consciences et les modalités de gouvernance des dirigeants sous la Rome antique. Or, à l'instar de Marc Aurèle (121 - 180 ap. JC) , Julien était passionné de philosophie et ne jurait que sur par des auteurs anciens, notamment Platon, Plotin mais aussi Celse et Jamblique. Ensuite, parce que Julien fut aussi un général victorieux, nommé César des Gaules et par le cheminement des évènements fut sur le point d'en venir aux armes envers Constance II, l'Auguste qui l'avait placé à ce poste (mais qui avait aussi éradiqué l'ensemble de sa famille, dont son demi-frère Gallus lui aussi peu avant nommé César, à Antioche).
Ayant subi le règne des barbouzes (agentes in rebus) comme ayant été horrifié par les dépenses fastuaires grevant le budget de l'Empire, ses premières mesures furent on ne peut plus raisonnées : assainissement des corps d'état, réintroduction de la discipline dans les armées avec suppression des charges d'entretien pesant sur les populations locales, placement de grands commis intègres et compétents, réalisme en matière de pression fiscale... Julien déborda d'activité et aurait certainement pu aller encore plus loin si sa campagne contre les Perses n'avait pas tourné à la tragédie consécutive à sa mort alors qu'elle s'était déroulée sans accroc jusqu'à la capitale d'alors, Ctésiphon. Emportant même la victoire contre ses adversaires lors du premier grand affrontement qui s'offrit à lui.
Sa disparition laisse augurer de bien sombres suppositions car la lance qui l'aurait abattu lors d'une escarmouche semblerait bel et bien ne pas avoir été Perse (ces derniers malgré la récompense offerte par leur roi Sapor II ne revendiqueront jamais sa mise à mort fort étrangement) mais pourrait provenir de ses propres rangs. Il est vrai que Julien avait mécontenté les chrétiens nicéens par ses prises de position en faveur de l'égalité des cultes, redonnant par cette disposition impériale droit de cité aux dévotions consacrées aux Dieux anciens comme voix au chapitre pour les prédicateurs de l'arianisme. Une telle décision lui vaudra longtemps après son décès les imprécations tenaces d'un Grégoire de Nazianze ou d'un Cyrille d'Alexandrie.

Intellectuel lancé contre son gré sur les champs de bataille, il sera à l'origine et en dépit d'une infériorité numérique critique, compliquée par une surveillance narquoise imposée par Constance II, d'une victoire décisive envers les Alamans de Chnodomar (ou Chnodomaire) en 357 à Argentoratum (actuellement Strasbourg). Peuple germanique arrivé par à-coups successifs envers le limes aux abords du Rhin et qui menaçait gravement d'entrer encore plus en profondeur sur le territoire Romain d'Occident. La campagne de Perse quant à elle ne sera pas aussi glorieuse bien que victorieuse sur tout le parcours, la faute au décès de l'Empereur qui laissera ses troupes totalement hébétées et à la merci du souverain sassanide. Son successeur Jovien signera la paix en accordant des concessions véritablement désastreuses pour la présence Romaine au Moyen-Orient, tout en lâchant l'allié Arménien.
Nombre d'éléments liés à cet affrontement nous sont parvenus grâce à l'un des derniers grands historiens du Bas Empire Romain : Ammien Marcellin, un général passé du sabre à la plume sitôt la campagne de Perse sous Julien terminée.
C'est aussi après Julien la fin des armées constituées majoritairement de citoyens Romains, le monde militaire devenant une fonction de prédilection pour les fédérés, ou barbares engagés par Rome pour la défendre sur ses frontières.

Lucien Jerphagnon outre le mérite de nous faire plonger avec facilité dans un monde désormais disparu n'en demeure pas moins critique mais compréhensif envers son sujet d'étude. Son principal tour de force étant d'expliciter l'univers mental d'un Empereur tout occupé à se rêver de devenir l'un de ces rois philosophes donnés en exemple au sein de la République de Platon.
Du reste, le personnage est attachant par ses singularités : lettré Grec vivant à la dure en partageant le quotidien de ses auxiliaires germains et gaulois; déclaré Auguste en étant décoré d'un torque par l'un ses hommes puis étant hissé sur un bouclier tel un chef Celte; baptisé chrétien mais revenu à la religion de ses ancêtres; porteur de barbe soigneusement mal entrenue alors que le glabre avait désormais court... L'Empereur n'en finissait pas d'attiser l'intérêt comme les incompréhensions.
Julien est enrichissant en ce sens qu'il est le dernier avatar des souverains conditionnés par les écrits antiques au sein de la marée montante du christianisme, religion qui imposera une vision toute autre de l'univers et du devenir des hommes. C'est la fin d'un monde qui s'achève avec Julien, même si les Romains eux-mêmes n'en savaient pas grand chose encore...

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