mardi 30 novembre 2010

L’Allemagne, vaterland de la géopolitique

Article publié sur Alliance GéoStratégique le 10 septembre 2010

En cette fin du XIXème siècle, il est une contrée Européenne qui n’aura cessé depuis l’occupation Française jusqu’à la préparation du premier conflit mondial de se développer et de progresser dans l’ensemble des sphères de l’activité humaine : l’Allemagne, ou dans sa forme originelle la Confédération du Rhin, allait sous la férule de l’Etat Prussien être amenée à contester à la Grande Bretagne son statut de première puissance mondiale.

Et au sein de cette croissance accélérée, il ne saurait être passé sous silence la réforme intellectuelle et morale à la base de toute cette expansion. Et comme le sujet nous intéresse au premier plan, évoquer l’inventeur du concept de géopolitique (mais non du terme), Friedrich Ratzel.

Napoléon Ier, administrateur de la future puissance germanique

Il peut paraître surprenant de prime abord que l’Empereur des Français soit à l’origine de l’irrésistible croissance germanique sur le vieux continent.

Et pourtant, si la Révolution Française a clairement débordé de son lit national dès les premières années de guerre, elle provoqua en retour et à terme une réaction chez les peuples conquis. Et Napoléon joua à ce titre un rôle clef en remodelant la cartographie du défunt Saint Empire Romain Germanique remplacé par la Confédération du Rhin (Rheinbund) le 12 juillet 1806 : une simplification territoriale allant de pair avec une simplification administrative [1]. Autant dire que tout était en place pour donner un plein essor à une nouvelle entité. Tout? Presque, car il était nécessaire de réveiller la conscience nationale pour ce faire : ce sera l’oeuvre de deux courants s’entremêlant : le romantisme et le nationalisme.

En réaction aux Lumières Françaises qui se voulait un courant universel basé sur la raison, les romantiques Allemands redécouvrent le passé commun du peuple Allemand et le célèbre à travers leurs écrits. Pour preuve, la glorification d’Hermann, plus connu en France sous la dénomination latinisée d’Arminius par l’entremise du titre Die Hermannsschlacht (La bataille d’Hermann) sous la plume d’Heinrich von Kleist. Un thème déjà évoqué quelques années auparavant par Friedrich Gottlieb Klopstock en plein Sturm und Drang, mouvement précurseur du romantisme.

Mais les plus influents de tous seront Johann Gottlieb Fichte avec son fameux Reden an die deutsche Nation (Discours à la nation Allemande) en 1808 et Friedrich von Schlegel qui outre son activité littéraire s’occupera de questions politiques, et à la demande du Prince de Metternich s’attellera à la rédaction d’une constitution de Confédération Germanique. Un labeur qui ne sera pas perdu comme la suite des évènements l’attestera…

Du reste, et a contrario des exemples précédents, le sabre précèdera parfois la plume si l’on prend l’exemple de l’un des plus célèbres rédacteurs de traité militaire au monde avec Antoine de Jomini et Sun Tzu : Carl von Clausewitz et son fameux Vom Kriege (De la guerre), fruit de son expérience de terrain durant les guerres napoléoniennes.

Au final, la campagne d’Allemagne de l’Empereur en 1813, passée à la postérité par sa plus emblématique bataille dite des nations à Leipzig, aura vu se dresser contre lui l’entité qu’il avait créé.

De la Confédération Germanique au Zollverein, antichambre de l’unité Allemande

Sitôt l’ordre ancien restauré, les aspirations des peuples d’Allemagne furent rapidement étouffées, et la Confédération Germanique (Deutscher Bund) repassa sous la tutelle de l’Autriche et de son Prince. Seulement c’était rapidement faire fi à l’avenir de cette puissance qui renaquit de ses cendres et qui allait peser durablement sur le destin de l’Allemagne jusqu’en 1945 : la Prusse.

Pour l’heure, l’éveil intellectuel ne faiblissait pas : Hegel allait marquer de son empreinte plusieurs générations de penseurs nationaux. Sa vision de l’Etat comme nécessité et perfection historique inspirera nombre de penseurs postérieurs. Sa pensée sera d’ailleurs à l’origine de la justification d’une administration très hiérarchisée et militaire ayant pour vocation d’assurer l’intérêt collectif.

Ce sera aussi l’heure des grandes constructions économiques nationales, alors que ces dernières avaient été jusqu’au début du XIXème siècle l’apanage des Français (François Quesnay, Jean-Baptiste Say ou Frédéric Bastiat) ou des Anglo-saxons (David Hume [2], David Ricardo ou Adam Smith), voici qu’émergent des réflexions nationales avec le développement de l’Allemagne. Un souffle alimenté par deux hommes, ayant le point commun notable d’avoir été contactés par la Rheinische Zeitung : Karl Marx et Friedrich List.

Karl Marx loin de l’hagiographie lisse de bien des thuriféraires était un théoricien ne manquant pas de piquant dans sa vie quotidienne, et s’il visait une révolution mondiale, il n’en dédaignait pas moins pour autant une préférence nationale Allemande [3]. A ce titre pour lui le grand bouleversement attendu par le prolétariat ne pouvait débuter qu’en Allemagne, nation s’étant industrialisée à grande vitesse à partir de la seconde moitié du siècle : il n’en aurait été que dépité d’apprendre qu’une révolution d’obédience marxiste prit forme en Russie, pays qu’il méprisait. Des propos qui par ailleurs seront vite gommés par les responsables soviétiques tant ils étaient clairement peu amènes vis à vis du grand voisin Russe qui, il est vrai, connut le servage jusqu’en 1863 et n’avait pas encore atteint le stade de maturité du capitalisme nécessaire à la prise du pouvoir par le prolétariat.

Ce tropisme Allemand influencera jusqu’aux praticiens de la dictature du prolétariat puisque Lénine n’aura de cesse de clamer que l’incendie de la révolution mondiale ne peut prendre sa véritable ampleur qu’à partir du foyer germain. Ce sera l’une des raisons principales de la guerre Polono-Russe de 1919-20 où le chef bolchevique désira répondre au soulèvement spartakiste ayant essaimé depuis novembre 1918 en Allemagne, souhait se heurtant territorialement à la reconnaissance par les alliés de la Pologne de Józef Piłsudski, d’où la tentative de passage en force par les troupes de la nouvelle république des soviets.

Marx n’en restera pas moins l’un des auteurs du XIXème siècle les plus lu, écouté, commenté voire craint. Et s’il s’est exilé par la suite sur le sol Anglais, jamais il n’aura quitté des yeux les évènements du vaterland.

Le second apport à cette science sera la plus haute personnalité de l’école historique d’économie nationale Allemande (Historische Schule der Nationalökonomie) : Friedrich List. Grand contempteur des idées libérales, il fera son apprentissage de l’économie sur le sol Américain, en tant qu’entrepreneur et aura l’occasion de croiser les plus importantes sommités de l’époque : Henry Clay, James Madison et Andrew Jackson.

Alors qu’il avait participé à la fondation de la première société Allemande de l’industrie et du commerce puis nommé secrétaire de celle-ci, il sera contraint du fait de son opposition parlementaire (élu deux fois à la diète de l’Etat suivi de deux refus par les autorités) de quitter le Württemberg pour se réfugier à Strasbourg. Tentant de rentrer tout de même au pays, il sera emprisonné quelques mois à la forteresse d’Asperg et sommé de s’expatrier tout en étant déchu de sa nationalité. Ce sera la raison de son séjour aux Etats-Unis où il confortera ses vues sur le développement industriel national [4].

A son retour, il devint un propagandiste infatigable de l’affermissement des liens entre les Etats Allemands qu’il entrevoyait par une politique des petits pas et par des réalisations concrètes [5]. Et cette réalisation concrète lui est soufflée à l’esprit par l’émergence du chemin de fer en Angleterre et aux Etats-Unis et dont il perçoit très rapidement que ce serait le fer de lance idéal pour souder les différents territoires Allemands.

Enfin sur le sol Allemand, protégé par sa nationalité Américaine et pourvu d’un consulat à Leipzig (son poste à Hambourg ayant été refusé pour divergence de politique économique par les autorités locales), il verra naître le Zollverein (union douanière) en 1834 sous l’égide de la Prusse [6] qu’il avait abondamment appelé de ses voeux tout en continuant à vouloir désenclaver les territoires en militant pour l’expansion des voies ferrées sur le territoire.

De toutes ces réflexions et activités incessantes, il en tirera son ouvrage majeur, Das nationale System der politischen Ökonomie (Système national d’économie politique), qu’il débutera par ailleurs à Paris.

Cependant ses idées ne seront pleinement mises en pratique que bien après sa mort sous la main de fer du chancelier Otto von Bismarck.

Une autre explication complémentaire de la montée en puissance Allemande au XIXème siècle tiendrait à… la question si actuelle des droits d’auteur comme l’avance l’économiste Eckhard Höffner. Il semblerait selon ce chercheur que la multiplication des écrits et leur disponibilité à moindre coût aient participé très favorablement à l’essor intellectuel mais aussi industriel Allemand. Et de prendre l’exemple a contrario de l’Angleterre qui a vu sa puissance stagner et par conséquent son avance fondre au fil du siècle pour cause de restriction de circulation des oeuvres.

Une étude récente qui suscite déjà l’intérêt et la polémique au sein de la communauté scientifique [7].

Eclosion de la géopolitique sous férule Prussienne

La place de la Prusse à la veille de la guerre franco-prussienne était déjà prégnante et n’avait plus d’adversaire sur son pourtour : le Danemark en 1864 et l’Autriche-Hongrie en 1866 avaient été neutralisés, l’Italie choyée en attisant son courroux envers la politique incohérente de sa voisine Française et l’Angleterre bienheureuse d’observer les puissances du continent s’occupant à se combattre plutôt que de lui contester sa suprématie sur les mers.

L’on soulignera l’esprit matois du chancelier Otto von Bismarck qui avait pris soin de rassembler tous les Etats du nord en 1866 sous une seule entité appelée Norddeutscher Bund ou Confédération de l’Allemagne du nord sans y adjoindre les territoires du sud afin de ne pas éveiller l’inquiétude de Napoléon III. Ce dernier sera entraîné bien trop lestement par la suite dans un conflit qui se soldera par la proclamation de l’Empire Allemand le 18 janvier 1871 au château de Versailles. La boucle était bouclée : Bismarck avait réalisé son rêve de réunir les Etats Allemands autour de son roi et sa patrie Prussienne.

Toujours dans le prolongement de l’essor intellectuel né du début du siècle, les sciences Allemandes progressèrent et d’autres naquirent. Telle la géopolitique par un représentant haut en couleurs : Friedrich Ratzel.

En réalité, il ne fut pas le véritable inventeur du terme mais Rudolf Kjellén, un politologue Suédois très averti des travaux de Ratzel dont il fut l’étudiant qui employa et popularisa le premier la discipline sous ce vocable : Ratzel parlait pour sa part d’anthropogeographie (géographie humaine) et de politische geographie (géographie politique).

De même qu’il mit ses pieds dans la continuité des pas de la figure tutélaire de Carl Ritter tout en prenant néanmoins un chemin un peu moins académique puisqu’il effectua un apprentissage d’apothicaire (préparateur de médicaments et onguents pour malades) dans son jeune âge avant de bifurquer vers la zoologie puis enfin la géographie. Non sans avoir été très sensibilisé aux travaux du naturaliste Anglais Charles Darwin et de son compatriote Ernst Haeckel de même qu’aux théorie de l’Anglais Herbert Spencer. Ce qui l’amènera à s’interroger sur la vie et la mort d’un Etat, son cycle de vie. Son apport est essentiel en ce sens qu’il perçoit qu’un Etat peut être considéré comme une entité biologique évoluant au fil du temps car consistant en un ensemble d’individus. C’est à ce titre qu’il emploiera un terme qui fera son bout de chemin et prendra une acception plus radicale par les idéologues nazis : le lebensraum, ou espace vital. D’où un rapport triangulaire entre la population, le sol et l’entité étatique. Ratzel évoquera dans son ouvrage de politische geographie que le tort de l’Allemagne aura été d’avoir été trop tôt trop grande et qu’il en est résultée la dislocation du premier Reich en une multitude d’entités, en somme une croissance trop rapide, mal digérée et encore plus mal gérée.

Son organicisme géographique passera à la postérité sous les écrits de Karl Haushoffer, général et géopolitologue Allemand, et sera employé sans vergogne par les responsables nazis. Un sceau politique sur son legs qui causera un tort certain à l’étude de la géopolitique après la seconde guerre mondiale. La discipline ne reviendra en grâce que très lentement au début des années 80 pour ensuite connaître un nouvel essor une décennie plus tard, libérée de la pesante surveillance des sentinelles du bien penser.

La géopolitique trouva par conséquent sa voie dans un terreau de développement industriel et intellectuel très favorable au sein d’une Allemagne en voie de réunification : cette aire qui n’avait été autrefois qu’une dénomination purement géographique était devenue une réalité politique, fût-ce sous la bride de l’Etat Prussien. De cette soif de savoir naquit cette discipline balbutiante qui n’aura de cesse de s’imposer et promise à un long avenir tant de nouveaux territoires restent à découvrir et à appréhender par l’homme, tels le cyberespace ou à plus longue échéance, l’univers car comme le disait fort bien Constantin Tsiolkovski (qui n’était, lui, pas d’origine Allemande je vous le concède) : La Terre est le berceau de l’humanité, mais on ne passe pas sa vie entière dans un berceau.


[1] L’on notera avec attention que restèrent départements Français une ceinture de territoires allant des Bouches de l’Elbe au Mont Tonnerre (grosso modo selon un redécoupage régional plus ou moins prononcé de nos jours, la Sarre, la Rhénanie-Palatinat, la Rhénanie du Nord-Westphalie, la Basse Saxe ainsi que Brême et Hambourg).
[2] Si ce penseur Ecossais est souvent répertorié en tant que philosophe sur le continent, il n’a n’en pas moins développé des écrits portant sur l’économie, micro comme macro. L’un d’eux étant passé à la postérité sous l’appellation de price specie flow mechanism (mécanisme de flux des prix en numéraire).
[3] On lui doit aussi cette phrase savoureuse datée du 20 juin 1870 au sein d’une lettre adressée à son ami Engels alors que la guerre vient tout juste d’être déclarée entre la France et la Prusse : « La France a besoin d’être rossée. Si les Prussiens sont victorieux, la centralisation du pouvoir de l’État sera utile à la centralisation de la classe ouvrière allemande. La prépondérance allemande, en outre, transportera le centre de gravité du mouvement ouvrier européen de France, en Allemagne. La prépondérance sur le théâtre du monde du prolétariat allemand sur le prolétariat français sera, en même temps, la prépondérance de notre théorie sur celle de Proudhon ».
[4] Le blocus continental imposé par Napoléon à ses alliés Européens eut au sein de la Confédération du Rhin un effet bénéfique puisqu’il favorisa et protégea les industries naissantes de la prédation de leurs homologues Anglaises. La fin de l’épopée Napoléonienne mit un terme à cette politique et en corollaire à cette protection, posant crûment la question de la pérennité des industries des Etats Allemands.
[5] Cette politique fut reprise avec succès par les projeteurs de l’unité Européenne d’après-guerre comme l’atteste le discours du 9 mai 1950 prononcé par Robert Schuman.
[6] Cette prédominance Prussienne s’illustre sur la monnaie commune qui ne sera autre que le thaler Prussien employé dans les échanges commerciaux entre membres de cette communauté.
[7] Pour ceux que le sujet intéresserait au premier plan, je leur suggère cet entretien paru dans Der Spiegel. Höffner hat die frühe Blütezeit des Gedruckten hierzulande beleuchtet und kommt zu einem überraschenden Befund: Anders als in den Nachbarländern England und Frankreich habe sich in Deutschland im 19. Jahrhundert eine beispiellose Explosion des Wissens vollzogen.
Deutsche Autoren schrieben sich damals die Finger wund. Allein im Jahr 1843 erschienen etwa 14.000 neue Publikationen - gemessen an der damaligen Bevölkerungszahl, war das fast schon heutiges Niveau. Gedruckt wurden Romane, vor allem aber wissenschaftliche Fachaufsätze. Ganz anders die Lage in England: “Man sieht in Großbritannien einen für die Zeit der Aufklärung und bürgerlichen Emanzipation kläglichen Verlauf”, konstatiert Höffner
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mercredi 24 novembre 2010

Sviatoslav de Kiev, souverain prométhéen

Article paru sur Agoravox le 12 avril 2010

Reconnaissable entre tous à son port altier, à sa houppe solitaire portée si caractéristiquement par sa seule personne, ses généreuses moustaches pendantes, son grand anneau d’or pendant effrontément au lobe de l’une de ses oreilles, le souverain de Kiev faisait nonchalamment déambuler son destrier sur le sol de la victoire. Autour de lui des soldats tantôt gémissants à terre tantôt peinant à se remettre debout. Les narines encombrées de l’odeur du sang à peine épongé par le sol mêlé à ce goût de cendre émanant des tisons rougeoyants des bâtiments incendiés. Les chevaux de ses gardes du corps hennissant sporadiquement de nervosité après cette tumultueuse bataille.
A Atil, Sviatoslav venait de remporter une grandiose victoire sur la plus puissante civilisation du cours de la Volga, tout autre que lui s’en serait contenté, revenant dans la capitale pour se satisfaire des honneurs dus. Mais il n’était pas ces autres là : il était tout au contraire mû par une vitalité toute prométhéenne, celle qui font les êtres de légende.

Une enfance placée sous l’ombre du régicide et de la régence


Depuis la fondation de la Rus’ de Kiev par la lignée du premier des Rurikides si l’on en croit les chroniques [1], le territoire des slaves orientaux progressa bon an mal an et aggloméra diverses tribus sous la férule de son élite guerrière scandinave (connue localement par la dénomination de varègues).

Cette expansion territoriale ne pouvait que tôt ou tard heurter les intérêts de peuples disposant de structures déjà bien établies et le cas échéant, tel l’Empire Byzantin, d’un rayonnement civilisationnel très étendu. Il faut préciser à ce stade historique que les Rus’ et les Byzantins étaient loin d’être de parfaits inconnus, ayant établi de profitables coopérations commerciales entrecoupées par de sanglantes confrontations [2]. Il en découlera même une curieuse habitude par la suite : les Empereurs Byzantins tendant à s’entourer de mercenaires varègues jusqu’au tout début du XIIIème siècle, ces derniers devenant de plus en plus essentiels quant aux affaires Etatiques non seulement en tant que troupe d’élite mais aussi comme garde personnelle [3].

Nous sommes au milieu du Xème siècle, et c’est au retour d’une d’une collecte d’impôts que la tribu slave des Drevliens mit à mort le père de Sviatoslav, Igor (le même que célébré dans la geste éponyme mise en strophes), laissant sa mère assurer seule la régence à partir de 945. Femme énergique et rusée, Olga de Kiev mit sa patience et son intelligence au service de sa vengeance qui trouvait sa justification dans la nécessité de ne pas relâcher la bride de l’Etat de Kiev sur les peuples la composant, sans quoi celui-ci se déliterait rapidement. Elle trouva le moyen de satisfaire son ambition vengeresse en invitant les notables Drevliens dans un bateau porté à bout de bras par ses sujets puis déposé et enseveli au fond d’une fosse au moyen d’un stratagème destiné à les amadouer puis à les amener auprès d’elle. Olga venait par là même de signifier combien la colère des souverains de Kiev pouvait être terrible si leur autorité et intégrité physique venaient à être menacées. Elle comprit cependant qu’il fallait non seulement user de la coercition mais aussi réformer l’administration, et prioritairement la perception des tributs, d’où la mise en place du poliudie (полюдье) avec des agents appointés spécialement par elle.

C’est à travers cet exemple de matrone très inspirée que grandira le jeune Sviatoslav, et s’il n’embrassera pas la religion de sa mère, le christianisme de rite byzantin [4], il assimilera toutefois auprès d'elle les qualités nécessaires pour la conservation de son pouvoir.

Alors que la priorité d’Olga fut de préserver puis consolider le pouvoir Kiévien, le souci de Sviatoslav fut de l’agrandir et d’éradiquer les menaces extérieures se présentant à lui. Cette obsession allait faire de lui l’un des guerriers les plus redoutés de son temps, comme causer sa propre perte par sa soif inextinguible d’absolu.

La druzhina à l’assaut du monde

Homme de terrain, volontariste, Sviatoslav une fois la majorité atteinte et son intronisation officialisée put se défaire de la régence pesante de sa mère et enfin porter ses yeux, et surtout ses armes, vers le premier de ses ennemis, et non le moindre : le formidable empire Khazar.

Immense territoire peuplé de la mer d’Aral jusqu’à la Crimée par un peuple d’origine Turc converti au judaïsme (une particularité remarquable dans un tel espace conflictuel entre musulmans, chrétiens et païens), les Khazars s’étaient assurés du contrôle de la Volga et de toutes les marchandises y transitant jusqu’à la mer Caspienne, de même que les échanges circulant de part et d’autre du Caucase ne pouvaient se passer de leur assentiment. Voilà qui en était trop pour Sviatoslav qui, très certainement poussé par les Byzantins trouvant de substantiels avantages à se débarrasser d’un concurrent gênant sur les rives de la Mer Noire, décida de se mettre en ordre de marche vers l’Est.

De par l’immensité de leur territoire et la qualité de leurs forces armées, les Khazars étaient des ennemis coriaces et susceptibles de créer d’énormes difficultés. En outre, les Bulgares de la Volga l’empêcheraient raisonnablement de profiter pleinement de toute conquête par leur position stratégique sur le cours supérieur de ce fleuve. Il fut par conséquent décidé de frapper les ennemis désignés l’un après l’autre, tout en enrôlant des mercenaires parmi les tribus de la steppe pour profiter de la sorte de leur habilité sans pareille dans le domaine équestre.


La capitale Bolgar mise à sac et les autorités acceptant de payer tribut à Kiev, Sviatoslav pouvait décemment se tourner une fois pour toute vers le voisin Khazar après ce début de campagne prometteur.

Dans une conquête folle de par les distances à parcourir, le roi guerrier aidé de sa fidèle druzhina (la garde personnelle du Grand Prince) descendit le cours de la Volga et porta les plus féroce de ses coups sur la capitale des Khazars située sur le delta dudit fleuve : Atil. Une fois ce centre névralgique pris d’assaut, pillé et laissé sciemment exsangue, la campagne pouvait reprendre de plus belle car trop conscient que les Khazars demeuraient capables de se redresser, le Grand Prince voulut partir en direction du Don et de leur principale forteresse : Sarkel.

Peu d’informations nous sont parvenus quant au déroulement du siège, en revanche le caractère belliqueux du souverain Kiévien comme l’absence de réaction des Khazars suite à cette campagne laissent à penser que l’endroit fut sévèrement touché [5] au point de ne susciter aucune réaction d’envergure. Au même lieu fut érigée une nouvelle cité défensive, Bielaja Vieja (Белая Вежа) ou Forteresse Blanche en français.

Ce fut la défaite de trop pour cet Empire si longtemps opulent comme craint. Pacifiant le nord Caucase de la même manière qu’il réduit au silence la puissance Khazare, Sviatoslav était devenu le maître incontesté de toute la Volga jusqu’aux rives de la Mer Noire.

La campagne du Danube et l’affrontement inéluctable avec Byzance

Béni par Svarog, le souverain de Kiev ébauchait déjà ses futurs exploits sitôt de retour dans sa capitale. Cette fois, il était acquis que la sécurisation de son territoire passait par la maîtrise du Danube et la déchéance du grand roi Bulgare Boris II. Le patricien Kalokyros envoyé par l’Empereur Byzantin à la cour de Sviatoslav joua vraisemblablement un rôle de premier plan en poussant au conflit dans les Balkans non sans étaler de précieux et rutilants "arguments".

Pourvu de pléthoriques supplétifs de la steppe avec les fonds Byzantins, Sviatoslav et ses soixante mille hommes en armes écrasèrent une fois de plus à la bataille de Silistra / Dorostolon (968) leurs adversaires et devinrent maîtres de tout le royaume de Bulgarie en s’emparant de nombreuses forteresses. Malgré cette victoire initiale, nécessité fut de s’y reprendre à deux fois à la suite d’une attaque surprise de la tribu des Pétchénègues assiégeant Kiev (vraisemblablement stipendiés pour ouvrir un deuxième front et forcer le souverain Rus’ à suspendre sa campagne). Cette interruption involontaire fut par ailleurs l’objet d’une décision de sa part de transférer la capitale de Kiev à Pereyaslavets pour éviter pareille réédition de situation, non sans s’être préalablement attiré les réprimandes de sa mère Olga quant à son impétueuse nature mettant en danger les siens et son peuple.

Refusant de céder les terres chèrement acquises sur les Bulgares, désormais alliés par contrainte, le fougueux Rus’ s’attira de facto la colère des instances Byzantines. Débuta alors une longue guerre d’usure entre les deux puissances : Kiev une nouvelle fois défiait Constantinople.

La poussée inexorable de Sviatoslav sur les terres Byzantines provoqua une révolution de palais au coeur de l’Empire Romain d’Orient, et Jean Ier Tzimiskès remplaça Nicéphore II Phocas de façon particulièrement brutale et définitive... Cela n’eut aucune conséquence sur la détermination de l’envahisseur de Kiev, au contraire ce dernier s’empara de la ville stratégique d’Andrinople [6] en 970, provoquant un début de panique à Constantinople même.

Cependant le vent commençait à tourner, et la bataille d’Arcadiopolis allait signifier le début de la fin pour l’épopée du souverain Rus’. Manoeuvrant habilement et surtout employant la ruse, les forces Byzantines dépecèrent l’armée disparate adverse composée de Magyars, de Pétchénègues, de Rus’ et de Bulgares. Sviatoslav n’eut d’autre choix que de retraiter pour recomposer ses forces, et s’enferma dans la forteresse de Silistra, celle la même qui accueillit le roi Boris II deux ans auparavant. Décision fort peu judicieuse puisque les forces ennemies convergèrent rapidement vers le lieu dit, renforcées par une flotte dépêchée pour établir un blocus fluvial.

Mal préparé à cette éventualité, et après soixante-cinq jours de siège et de cruelles pertes, Sviatoslav n’eut d’autre choix la mort dans l’âme que d’admettre sa défaite et accepter les conditions draconiennes de celle-ci. A savoir : le retrait de toute son armée restante de la zone des Balkans et la renonciation à une zone d’influence en Crimée (par la remise de l’antique cité de Chersonèse). Durant cette épreuve, il lui fut loisible d’observer combien la loyauté de ses auxiliaires avait été toute relative sans parler de leur efficacité lors des batailles décisives. Cette attitude sujette à caution allait toucher au paroxysme lors du chemin de retour à Kiev.

Trahison et trophée d’exception

Par trop conscient que le Grand Prince était indocile et ne manquerait pas nanti de sa jeunesse et de son incompressible énergie de reconstituer à terme une armée digne de ses ambitions, l’Empereur Jean Ier Tzimiskès employa l’arme favorite de ses coreligionnaires : la perfidie. Il enjoigna en soudoyant le Khan des Pétchénègues Kurya de se débarrasser de son rival régional en profitant de l’anémie de son armée remontant vers Kiev. A Khortytsia, île située sur le Dniepr, l’embuscade des redoutables Pétchénègues, des maîtres en la matière, fut létale à celui qui les avait défaits puis employés lors des années précédentes.

Les chroniques rapportent que la tête de Sviatoslav servit par la suite de calice au Khan Kurya en signe de respect vis à vis de son adversaire. Singulière fin pour un être au destin tout autant singulier et qui demeurera à jamais le Grand Prince Sviatoslav (Великий князь Святослав).

Cette disparition soudaine laissa néanmoins le royaume de Kiev dans une position éminemment précaire, le tout aux mains de ses trois fils, dont l’un d’eux, Vladimir, allait connaître un destin tout aussi exceptionnel. Mais ceci est déjà une autre histoire...


[1] Appelée Chronique des temps passés ou plus généralement Chronique de Nestor du nom du moine auquel ces écrits sont attribués, elle a été rédigée en vieux-slave : langue propre à la liturgie orthodoxe.
[2] Le dit de la campagne d’Igor, long poème épique exhumé à la fin du XVIIIème siècle relate notamment l’une de ces campagnes par le souverain de Kiev, Igor. Pour plus d’informations, se reporter à l’article de Wikipédia.
[3] L’un des épisodes de la saga d’un Harald III Hardrada étant particulièrement éclairant quant à cet aspect de la vie Byzantine.
[4] Citons en autres une mission envoyée en 961 par Otton Ier, dit le Grand, avec à sa tête l’archevêque de Magdebourg, futur Saint Adalbert et grand connaisseur des peuplades slaves.
[5] Les fouilles ne sont malheureusement plus possibles à la suite de l’ordre des autorités soviétiques d’inonder l’endroit archéologique pour y créer le lac artificiel de Tsimlyansk.
[6] La ville ayant été surtout l’objet en 378 d’une bataille aux conséquences particulièrement désastreuses pour l’Empire Romain d’Orient confronté aux invasions barbares.
 


Les parcours de couleur rose étant ceux des campagnes de Sviatoslav.

lundi 22 novembre 2010

Stuxnet, tueur d'API

Dans la continuité de mon article intitulé Stuxnet, bombe logique de nouvelle génération, je vous recommande cette démonstration d'un ingénieur de chez Symantec démontrant quelle est la nocivité de ce programme exceptionnel.
Pour information, PLC, Programmable Logic Controller = API en bon français, soit Automate Programmable Industriel.
Visionnez bien la vidéo jusqu'à son terme, et vous saisirez mieux pourquoi il y a tout de lieu d'évoquer une nouvelle génération de bombe logique et de ses conséquences, d'autant que l'objet de démonstration n'est qu'une simple pompe à air...

samedi 20 novembre 2010

Résilience et cyberstratégie


Pour la provenance de ce terme nouveau dans le lexique des sciences sociales, je ne résiste pas au plaisir de citer M. Cadiou, intervenant régulier sur EGEA, à travers ce passage non dénué d'humour La résilience se définit d’abord dans le domaine de la physico-chimie, où l’on sait exactement ce que ça veut dire parce qu’elle est mesurable. Puis ce mot des sciences dures a été copié par les sciences molles, psychologie, psychiatrie, sociologie, qui espéraient peut-être ainsi acquérir la dureté qui leur manque.
A titre personnel, et pour être parfaitement honnête, je dois l'apprentissage de ce mot à Alliance GéoStratégique (comme quoi je ne fais pas qu'y écrire en pur autiste) après la lecture de l'article Résilience : les sociétés occidentales face à la violence du monde. Il revient d'autant plus à la charge avec la sortie du livre de Joseph Henrotin, La résilience dans l’antiterrorisme aux éditions L'Esprit du livre.

Le rapport avec la choucroute, ou la cyberstratégie de préférence?
A priori si l'on s'en tenait à la surface des évènements, pas grand chose. A y regarder de plus près, l'on peut déjà comprendre que les deux vont être amenés à s'entremêler. Faisons par exemple un retour en arrière récent avec le petit bijou qu'était Stuxnet et imaginons-nous ce qu'il pourrait advenir dans le cas d'une attaque majeure paralysant nombre d'installations stratégiques du pays (je vise en particulier la source de toute notre vie économique, l'énergie). Imaginons-nous les conséquences que pourraient avoir une interruption prolongée du trafic (routier, ferroviaire, aéroportuaire), des services d'urgence (disposant certes de groupes d'électricité autonomes mais restant limités en terme de délivrance de charge comme d'activité prolongée dans le temps), de la conservation des aliments, du chauffage ou plus basiquement de l'éclairage. Un simple effort en ce sens permet de se rendre compte combien une telle éventualité serait catastrophique.

Or, si elle aurait pu être une simple conjecture issue d'un esprit paranoïaque voici quelques années ou le fruit de la florissante et délirante vaticination d'un auteur de science-fiction, ce n'est plus le cas actuellement avec l'importance prise par les réseaux numériques, la convergence des applications tout-en-un dans des appareils nomades (renseignez-vous sur les dernières fonctionnalités des mobiles qui sont effarantes par rapport à ce qui était proposé voici ne serait-ce que dix ans) et disons-le tout de tout go, notre dépendance de plus en plus aliénante à ces nouvelles formes de technologie.
Car cette volonté de favoriser par assistance informatique la vie de tous les jours et d'optimiser rendement de productivité et gestion du temps fait de la population une cible d'autant plus fragile en cas de dysfonctionnement. Dysfonctionnement bien évidemment purement accidentel, cela arrive et cela arrivera de nouveau par un fait humain ou un bogue de programmation, mais aussi, et c'est tout autant plausible désormais, dysfonctionnement malententionné à dessein d'ébranler sérieusement une société donnée.

Nous entrons là effectivement dans le domaine de la protection des serveurs, ou SCADA (pas uniquement, d'autres infrastructures matérielles étant tout autant stratégiques) que l'on commence grâce à certains alliés tels que Pour convaincre, la vérité ne saurait suffire ou encore Electrosphère à mieux cerner et dans la continuité à comprendre que le danger n'est plus du domaine de la fiction.
Quelle serait alors la résilience de la population frappée de plein fouet par un tel évènement? Ce serait difficilement évaluable, tant l'intensité et la durée conditionnent les effets d'un tel acte. L'on peut suggérer cependant que la population mal préparée car habituée à un certain niveau de confort quotidien et rendue trop confiante dans l'assistance électro-informatique pour assurer la bonne marche sociale serait fortement désemparée. Si ces attaques devaient perdurer ou se répéter, elles pourraient aboutir très vraisemblablement à des troubles intérieurs et majeurs de mécontentement auxquels s'agrégeraient des groupes de délinquants/criminels profitant du désordre engendré.
L'autre versant du dommage causé au territoire visé, outre sa population, serait l'impact durable et extrêmement nocif sur l'économie nationale.

Alors quelle serait la résistance du corps social envers une cyberattaque d'envergure ou en série? Nul ne le sait. Ce qui n'est pas une raison pour ne plus l'envisager.

mardi 16 novembre 2010

Revolution under siege, les blancs et les rouges

J'ai déjà évoqué le studio multimédia Français AGEOD, spécialisé dans les jeux de stratégie pointus (pourtant l'apanage des anglo-saxons). Or il y a de cela plusieurs mois (juin 2009 pour être plus exact) j'avais commencé à converser avec Philippe Thibaut, son responsable, sur la possibilité d'un ludiciel consacré à la guerre civile Russe entre Blancs et Rouges, le tout en prenant pour base le moteur de World War One qui me semblait parfaitement indiqué pour un tel sujet. Au final il m'apprit qu'une équipe de moddeurs était déjà à l'oeuvre sur le moteur d'American Civil War, et ce à un stade avancé comme dotée d'une solide documentation.

Puis j'eus récemment l'heureuse surprise de découvrir la sortie imminente d'un certain Revolution Under Siege (donnant l'acronyme RUS vous l'aurez noté). Nous offrant en lieu et place d'une modification couplée à un ludiciel d'origine un stand-alone (produit séparé et vendu commercialement). Et le résultat, attendu d'un jour à l'autre, est fort alléchant par les possibilités et le terrain de jeu offert. Il l'est d'autant plus que le sort de cet évènement mondial aurait très bien pu basculer de façon tout à fait différente, et ce à plusieurs reprises. Est aussi prévu un scénario sur la guerre polono-russe dont le dossier avait été rappelé au bon souvenir de ses homologues Polonais par le Premier Ministre Russe Poutine voici quelques mois : un épisode très peu connu en Occident, pourtant gros de plusieurs conséquences, comme l'inimitié létale entre Staline et Toukhatchevski, l'un des chefs militaires les plus si ce n'est le plus capable et progressiste de son époque, ainsi que la reconnaissance par les autorités soviétiques de la Pologne comme Etat souverain dans le concert des nations.

Sur cette période, je puis vous recommander trois ouvrages qui m'ont été singulièrement utiles pour situer au mieux évènements et personnages :
  • La guerre civile Russe 1917 - 1922, Jean-Jacques Marie, Autrement
  • Interventions alliées pendant la guerre civile Russe 1918 - 1920, Jean-David Avenel, Economica
  • Les Blancs et les Rouges, histoire de la guerre civile russe, 1917-1921, Dominique Venner, Editions du Rocher

Niveau filmographie Française, un titre me vient d'office à l'esprit, connexe à cette période : le poignant Capitaine Conan du réalisateur Bertrand Tavernier. Certes les troupes Françaises ne seront pas acheminées sur le front Russe (les mutins de la flotte de la Mer Noire marqueront nettement le gouvernement Français qui s'abstiendra de réitérer toute tentative en ce sens) mais telle était la volonté de départ des instances politiques, à tout le moins de favoriser un cordon sanitaire entre la Russie révolutionnaire et les Alliés. Indiquons aussi un long métrage d'animation, Corto Maltese, la cour secrète des arcanes issu d'une oeuvre d'Hugo Pratt : Corto Maltese en Sibérie. Cette production ayant le grand avantage de placer les fameux trains blindés sillonnant les territoires en guerre en avant (вперед!) de même que les tous autant fameux chefs Blancs d'Extrême-Orient tels que Semionov et von Ungern-Sternberg.
Côté russophone, je puis vous conseiller Tchapaev (Чапаев), l'un des héros rouges de cette période et propulsé au rang de martyr sitôt la victoire des bolcheviques acquise. Et côté blanc, il faut regarder du côté de L'Amiral (Адмиралъ) suivant le parcours d'Alexandre Koltchak sorti en 2008 et ayant bénéficié d'une distribution en France (ce qui est suffisamment rare pour être souligné et apprécié). Une curiosité très symptomatique de la qualité des séries Russes (hélas absentes en France, les directeurs de programmation préférant abêtir la population avec leur soupe télévisuelle lyophilisée) est Le déclin de l'Empire (Гибель империи) , plongeant le spectateur dans les arcanes de l'Okhrana, la police secrète du Tsar durant les vicissitudes du début du siècle jusqu'à la guerre civile.
Un coup d'oeil, et même plus, sur Le Docteur Jivago (Доктор Живаго) du roman éponyme de Boris Pasternak et tourné par David Lean permet tout autant de se replonger durant cette période. Bien que le métrage fasse l'impasse sur une grande partie de l'oeuvre qui justement s'attardait sur certains passages très descriptifs de la guerre civile.

Côté littérature, je tiens à recommander Les Temps sauvages du brillant Joseph Kessel relatant sa propre expédition à Vladivostok en pleine tourmente révolutionnaire et du capharnaüm rencontré sur place, suivi de Nuits de princes contant le destin de ces anciens aristocrates réduits à des postes subalternes à Paris ou en tant d'autres lieux.
Et pour finir, un coup de coeur ne serait-ce que pour ma modeste mais chaleureuse correspondance entretenue avec cet écrivain d'origine Russe, Léon Troyat, ou de son vrai nom Lev Tarassov, ancien membre de l'Académie Française. Son cycle Tant que la terre durera étant de ce point de vue la magnifique illustration romanesque relatée de l'intérieur de ce que fut la révolution bolchevique au sein de la population civile et le déracinement de ces familles dépossédées de tout ce qu'elle avait, surtout de leur terre.
Il est regrettable que feu Alexandre Soljenitsyne n'ait pu prolonger sa suite romanesque historique, La roue rouge (Красное колесо) comme il en avait eu l'intention au départ en englobant les vicissitudes de la guerre civile. Ce qui n'enlève rien à l'oeuvre déjà existante, mais peut laisser quelques regrets au regard de ce qui a déjà été produit...

Une époque troublée, fascinante par les hommes qu'elle généra et terrifiante par les atrocités sans nom dont ils accouchèrent.

L'annonce officielle sur le forum AGEOD ICI.

MAJ : une version de démonstration est désormais disponible sur le site officiel, veuillez bien prendre connaissance de la configuration requise avant de lancer le téléchargement (avertissement à l'attention des possesseurs de portables non récents).

dimanche 14 novembre 2010

Agora ou l’extinction du phare de la connaissance d’Alexandrie

Chers visiteurs,

Agora que je présente ci-après est une vraie perle. Non seulement sur le plan de la réalisation technique mais aussi dans son approche atypique en se focalisant sur cette femme, Hypatie, qui symbolise la fin d'un monde, celui de l'Antiquité. En tout cas la fin de l'essor intellectuel, et l'entrée dans une ère de régression.

Je recommande fortement la lecture des Divins Césars de Lucien Jerphagnon en complément de cet article afin de mieux percevoir combien la philosophie d'essence païenne était intimement liée au développement intellectuel (certains penseurs tel Démocrite n'hésitant pas dans la foulée de leur pensée à relativiser, si ce n'est nier, toute intervention divine dans le grand ordonnancement de l'univers). Le sort d'Hypatie est encore plus cruel du fait de son statut de femme, et plus encore de femme savante, guère en adéquation avec la nouvelle donne religieuse en la matière. L'on devine bien entendu le sous-entendu du réalisateur et la contemporanéité de son propos...

A lire aussi ce billet paru sur EGEA relatif au même sujet et avec le même enthousiasme. Et puisque nous en sommes à évoquer les billets des alliés, n'omettons pas le compte-rendu effectué sur Historicoblog.

Article publié sur Agoravox le 29 mars 2010

Il est de ces films épiques qui sans travestir la réalité historique ne manquent pas de placer le spectateur dans un monde du passé dont les éléments de réflexion demeurent intemporels. Agora est de ceux-là sans conteste, et bien qu’il passa malheureusement inaperçu lors de sa sortie sur les écrans Français au début de cette année, ce film hispano-maltais dirigé par Alejandro Amenábar est une véritable perle qu’il ne faudrait pas manquer lors de sa diffusion sur d’autres supports. La maîtrise cinématographique aidant, l’histoire d’Hypatie d’Alexandrie ne peut laisser indifférente de par le message délivré à travers les siècles.

Un contexte religieux tumultueux

Théodose Ier, dernier Empereur d’un Empire Romain autrefois unifié s’étendant des colonnes d’Hercules à l’Ibérie caucasienne, scella en l’an 391 le sort des communautés païennes en promulguant l’édit intitulé nemo se hostiis polluat insontem victimam caedat. Les cultes païens devinrent du jour au lendemain interdits et les temples fermés à la vénération publique des Dieux Anciens [1]. Si Rome était de par sa place symbolique dans l’Histoire de l’Empire la première visée par ces mesures brusques comme discriminatoires, c’est Alexandrie, un foyer civilisationnel riche des trésors contenus au sein de sa bibliothèque qui devait subir le plus durement les conditions de cette disposition impériale.

Or à la même période professait au sein de la rayonnante cité méditerranéenne une femme dont l’on saluait tout autant la grande beauté que l’étendue des connaissances scientifiques : Hypatie. Fille de Théon directeur du musée d’Alexandrie, institut de savoir à travers sa fameuse bibliothèque comme lieu de cérémonie puisque servant à célébrer les cultes d’Osiris, d’Isis et de Sérapis (d’où le nom de sérapéum pour désigner les temples lui étant dédiés).

Hypatie en tant qu’adepte de la pensée néoplatonicienne [2] s’employait à propager la connaissance antique à ses disciples tout en menant ses travaux sur les mathématiques, l’astronomie et la philosophie. Pendant que sur l’Agora la tension montait crescendo entre chrétiens et païens. Les premiers enhardis par leur force numérique de plus en plus consistante et les gestes conciliants puis adjuvants du pouvoir politique, les seconds de plus en plus anémiés et inconscients du ressort fondamental de ce monothéisme à vocation universelle (le confondant à tort sur ce point avec le judaïsme qu’ils connaissaient depuis longue date).

C’est à ce moment précis que le réalisateur Chilien décide de nous emmener dans une Alexandrie magnifiquement reconstituée offrant pour le plus grand plaisir des yeux son phare grandiose et son impressionnante bibliothèque.

Bataille pour les âmes et la connaissance

Le parti pris d’Amenábar l’emmène à s’immiscer dans l’intimité des relations entre Hypatie et ses disciples dont on sait par des sources vérifiées que l’un deviendra évêque de Ptolémaïs (cité sise en Cyrénaïque) et l’autre préfet d’Alexandrie (gouverneur de l’Egypte), continuant malgré leur conversion à entretenir de très respectueuses relations avec leur ancien professeur. Tout le talent du réalisateur est justement de ne pas franchir la ligne rouge versant dans la fiction en proposant une oeuvre collant aux faits et (nombreux) personnages historiques. Non sans amener le spectateur à s’interroger sur plusieurs thèmes sans pour autant tomber dans une logorrhée intellectuellisante à l’extrême. Tout comme il nous amène à se replonger avec délice dans les recherches scientifiques et philosophiques fondamentales de cette époque où l’explication de l’univers pouvait être la quête d’une vie. C’est notamment l’un des temps forts du film où Hypatie sommée par les dignitaires de l’Eglise de choisir quelle religion elle doit embrasser répondra que son seul choix ne saurait être que la philosophie.

Îlot de réflexion au sein d’une Alexandrie en proie à la pression comminatoire d’une religion rompant avec la tolérance habituelle des païens, le musée édifié par Ptolémée Ier sera comme une flamme vacillante au milieu d’un tourbillon de fanatisme illustré par les imprécations du patriarche Théophile puis de son neveu l’évêque Cyrille fort de la mobilisation de ses moines du désert de Nitrie, appelés parabolani (ou parabolants en français). Le couvercle qui menace d’étouffer Alexandrie s’avance inexorablement tout le long du film, provoquant chez le spectateur un sentiment latent d’asphyxie qui trouvera un achèvement symbolique en fin de métrage.

Autour de ce décor, les acteurs s’en donnent à coeur joie tant on les sent bien en phase avec le sujet : que cela soit Michael Lonsdale que l’on retrouve avec plaisir dans le rôle clef de Théon, Max Minghella campant de façon efficace un esclave christianisé mais torturé en son for intérieur, Oscar Isaac interprétant avec réussite le gouverneur Romain esseulé au centre de l’intrigue et bien entendu Rachel Weisz que la lourde tâche d’endosser le rôle principal n’a pas écrasé pour notre plus grand plaisir de cinéphile. Hypatie ne peut dès lors que nous apparaître comme une femme séduisante à plusieurs égards dépassant le strict cadre de la beauté physique en dégageant ce charisme hors pair de par sa liberté de pensée comme par sa soif de culture le tout couronné par la fermeté de son courage et ce alors que le monde bascule autour d’elle.

Extinction des feux du savoir

Que l’on songe au saccage de la bibliothèque d’Alexandrie par les chrétiens du Bas Empire Romain ou au dynamitage des Bouddhas de Bâmiyân par les talibans au XXème siècle, l’on ne peut s’empêcher d’opérer un parallèle qui n’a au fond rien de troublant.

La destruction des savoirs de la bibliothèque d’Alexandrie restera une des plus profondes pertes pour l’humanité par la volatilisation de la somme de savoirs qu’elle contenait. Encore que cette catastrophe n’est pas clairement datée, ainsi le grand érudit Arabe Ibn Khaldoun imputera de nombreux siècles plus tard la destruction de cette même bibliothèque au calife Omar ibn al-Khattâb. Cependant la fermeture de l’école puis le saccage du temple autorisent à envisager des atteintes préjudiciables d’une certaine ampleur étendues aux autres annexes du musée.

Difficile de réellement trancher quant au destin de cet entrepôt de la connaissance (à tout le moins fut-il sérieusement malmené en ce début de Vème siècle) mais il est clair que dans le délabrement généralisé de l’Empire Romain, le rideau se fermait sur une page de l’Histoire pour entrer dans une nouvelle ère pleine d’incertitudes comme de repli intellectuel.

Drame historique efficace, humaniste et esthétique le tout servi par la richesse des thèmes traités, Agora a bien droit à une session de rattrapage sur DVD, Blu-Ray (sortie sur ces supports en mai 2010) ou lors de quinzaines du cinéma hispanophone.




[1] Précisons que Théodose Ier sera aussi le fossoyeur des Jeux Olympiques Antiques en proclamant leur interdiction pour prosélytisme païen en 393.
[2] Pour une meilleure compréhension du phénomène du néoplatonisme, lire cet article.

Le site officiel en version Espagnole et Anglaise

L’entretien d’Alejandro Amenábar réalisé par Sandra M.

jeudi 11 novembre 2010

Clim Way et la gestion des gaz à effet de serre


Les serious games sont des jeux en ligne ayant pour priorité l'aspect éducatif ou informationnel, traduisibles en français par jeux sérieux. D'une réalisation le plus souvent inférieure à leurs homologues commerciaux, ces programmes misent tout au contraire sur la profondeur de l'expérience offerte, et sur la plate-forme de distribution la moins coûteuse qu'il soit : le réseau Internet. D'où un succès perceptible et croissant.

Clim Way est de ceux-ci, obligeant le joueur à s'immiscer dans une mission de réduction drastique des gaz à effet de serre (GES). A chaque étape, un explicatif est donné quant aux implications de telle ou telle décision dont l'influence et les effets sont fluctuants. Le tout en se souciant de réduire le niveau d'énergie consommé et en accroissant la part des énergies renouvelables.
On le constate le défi n'est pas simple, mais les bulles d'aide et l'aspect très travaillé de la simulation aident à se plonger dans le jeu et à s'y maintenir. La profondeur du jeu et son ergonomie aident il est vrai énormément pour ce faire, De même que l'absence rébarbative d'installation préalable (tout s'effectuant à travers le navigateur).
Pour finir, indiquons que ce programme émane de l'association Cap Sciences située à Bordeaux.

Le site officiel

mercredi 10 novembre 2010

Les Cafés Stratégiques sur la défense anti-missile balistique

Pour leur seconde édition, les Cafés Stratégiques - organisés par AGS - auront le plaisir d'accueillir Corentin Brustlein qui est chercheur à l'IFRI, animateur de l'excellent blog Ultima Ratio et surtout spécialiste français de la défense anti-missile balistique (DAMB).  Ce débat libre et ouvert à tous aura lieu, comme pour la première fois, de 19h à 21h au Café le Concorde (239, boulevard Saint-Germain, Paris 6ème, Métro : Assemblée Nationale, plan).


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Le sujet est au cœur de la majorité des préoccupations stratégiques actuelles : défense contre l'Iran, sécurité européenne, lien transatlantique, maîtrise nucléaire, militarisation de l'espace, ....


Sur le même sujet, le 15 novembre, à Paris, lors du colloque Espace et Défense du Club participation et progrès (site et FB), venez écouter des interventions sur la défense anti missiles balistiques ou l'utilisation militaire de l'Espace. Pour vous inscrire par mail (avant le 10 novembre de préférence).

dimanche 7 novembre 2010

iPhone vs Android vs Blackberry

La bataille dans le monde des smartphones n'a rien à envier à celles se déroulant en d'autres secteurs comme l'informatique ou l'automobile, c'est à dire avec férocité.
Ce qui n'empêche pas pourtant un regard tout empreint d'humour sur les utilisateurs des trois principaux modèles actuels, je vous laisse savourer cette page humour...
Au delà de l'aspect humoristique, il y a toujours un fond de vérité qui fait que chaque possesseur de ces mobiles devrait être capable de se reconnaître dans les qualités comme les travers de son mobile fétiche : le côté ingénieux et foutrac du système Android, le côté classieux et sectaire du système Apple, le côté affairiste et antédiluvien du système Blackberry.



source : www.csectioncomics.com

vendredi 5 novembre 2010

Regard vers l’Est, nouvelle frontière ludicielle

Chers visiteurs,

Dans le cadre du thème du mois sur Alliance GéoStratégique consacré aux jeux stratégiques, outre une analyse de ces jeux centrés sur le moyen-âge et tâchant de rendre au mieux l'ambiance et la complexité de l'époque, je désirais démontrer combien le potentiel des studios de pays de l'Est était en plein essor depuis la chute du mur de Berlin. Et d'amorcer une réflexion sur l'emploi des jeux vidéos en tant que vecteur culturel. 

L'illustration ne fut pas choisie par pur hasard : fruit de développeurs Ukrainiens (GSC Game World), S.T.A.L.K.E.R. est une expérience ludique à l'intensité rare en ces temps de produits difficilement différentiables les uns des autres et de fait sans réelle identité. Une trilogie dont le premier opus s'est fait longtemps attendre (au point d'être assimilé à un vaporware, ou fumiciel pour désigner des projets annoncés mais sans aucune consistance) mais qui n'aura guère déçu les attentes de joueurs en manque de rélles sensations vidéoludiques nouvelles. Un engouement exponentiel au fil de cette aventure qui débouchera sur une série d'ouvrages sous la plume de différents auteurs (je n'ai toutefois pas l'impression que ces derniers aient été traduits en français pour l'heure).

Pour en revenir à ces ludiciels venu de l'Est, j'ose espérer que le présent article vous donnera une vision plus dynamique de ces développeurs audacieux... et inventifs!

Bonne lecture

Article paru sur Alliance GéoStratégique le 19 août 2010

Quel est le dénominateur commun entre Silent Hunter, Sniper Ghost Warrior, Imperium Romanum ou encore S.T.A.L.K.E.R.? Réponse : ce sont toutes des productions ludicielles issues de cette aire géographique que l’on désigne communément par « pays de l’Est ».
Timidement au départ après la chute du mur de Berlin, le flot des créations de studios de développement s’est accéléré dès les années 2000. Pourquoi un tel engouement à la courbe exponentielle et surtout quelle raison y aurait-il de les distinguer de leurs homologues occidentaux?

Un vivier vivace d’ingénieurs qualifiés

La première raison de cette croissance de productions en provenance des pays de l’Est et à destination des marchés occidentaux (voire asiatiques en ce qui concerne l’univers des consoles mais nous nous en tiendrons dans le cadre de cet article aux seuls ordinateurs) tiendrait principalement à un élément humain de prime importance : la qualité des ingénieurs informaticiens.

Car durant l’époque soviétique, y compris dans le bloc du Pacte de Varsovie, il était une constante de favoriser les diverses filières scientifiques, et fort logiquement celle touchant à la programmation [1]. Programmation qui bien évidemment ne cadrait pas avec une optique ludique mais prioritairement militaire.

Précisons à ce stade que les pays du bloc socialiste faisaient l’objet d’un embargo concernant tout le matériel informatique en provenance des pays du bloc capitaliste. Ce qui n’empêcha pas relativement tôt l’émergence d’unités de recherche sous l’égide du célèbre Sergueï Lebedev (Сергей Алексеевич Лебедев).

Avec la chute du mur deux données s’imposèrent à ces étudiants/chercheurs : il devenait possible de se procurer du matériel informatique occidental, par voie officieuse puis officielle chemin faisant et d’accéder à un univers plus étendu que celui de l’ancien COMECON [2] ; les anciennes structures étaient mises à bas et l’avenir apparaissaient dès lors fort précaire car les instituts publics paient peu et le peu qui était payé subissait la dévaluation.

De là plusieurs choix s’offrirent à eux : 1) l’expatriation vers les pays occidentaux, ce qu’effectuera par exemple le père de Tetris, Pajitnov 2) le chemin de la cybercriminalité [3] 3) la création de SSII (sociétés de services d’ingénierie informatique) permises désormais par la libéralisation du régime.

Pour la dernière option, et comme l’on peut s’en douter aisément, les moyens modestes ne pouvaient rivaliser avec les énormes studios du monde vidéoludiques pour la frange se spécialisant dans ce domaine. Et pourtant sursum corda le marché de l’Est commença tout doucement à envahir les étals consacrés aux ludiciels. Pourquoi une telle percée?

Les jeux de l’Est, des jeux pas comme les autres

D’office, rappelons que la qualité des programmeurs est déjà une donnée à mettre au premier plan car elle ne saurait sans elle conférer aux productions leur (très) bonne réception.

Et énonçons, bien que cela puisse paraître une lapalissade, que le coût attractif de la main d’oeuvre incite certains gros studios à ouvrir une filiale avec recrutement local en lieu et place d’acheter un studio préexistant, tel fut le cas d’Ubi Soft Roumanie [4].

Une fois ce rappel effectué, il y a l’aspect singulier de ces productions dans le sens où elles apportent une touche spécifique, à l’instar de ce que l’on nomme la french touch pour désigner les productions de studios Français (de moins en moins vrai puisque standardisés dorénavant, les petits studios ayant été avalés, formatés quand ce n’est pas tout simplement liquidés). Il est justifié d’évoquer certaines facettes esthétiques comme la sobriété (loin des artifices des réalisations Américaines par exemple [5] ), les développeurs préférant prioritairement se focaliser sur l’optimisation des mécanismes de jeu et/ou le réalisme technique des éléments constitutifs comme l’exactitude historique des situations. Une approche moins grand public de facto. Le côté spartiate étant souvent lissé lors des opus suivants.

Ensuite, un aspect prospectif, avec des innovations pouvant être plus facilement osées que pour un logiciel en développement réclamant plusieurs millions d’euros/dollars. Innovations qui bien que pas toujours heureuses, ont le mérite d’explorer de nouveaux chemins ludiques. Lesdites innovations pouvant être reprises et peaufinées ultérieurement [6].

Et enfin, l’exotisme des localisations des ludiciels dont certains mettent en avant une approche géographiquement ou historiquement plus décentrée les produits occidentaux ordinaires : SU-27 Flanker et Flanker 2.0 emmènent le pilote virtuel survoler la Crimée, une zone hautement stratégique qui fut même l’objet de tensions géopolitiques récentes [7], Gorky 17 avec la notable (et peut-être unique) apparition de la ville de Lublin (Pologne) dans un jeu ou encore le fabuleux Operation Flashpoint dont la topographie des lieux virtuels s’inspire énormément des paysages Tchèques (certains noms de bourgs étant en outre clairement d’inspiration locale) ; Reign : conflict of nations propose au joueur de s’immiscer dans les soubresauts de l’Europe de l’Est entre 1350 à 1550, Cossacks: European Wars introduit des unités Ukrainiennes (de même que Polonaises et Russes) dans son jeu simulant les combats tactiques aux XVIIème et XVIIIème siècle, la trilogie S.T.AL.K.E.R. [8] mêle l’histoire de Tchernobyl et sa géographie proche (la petite ville de Pripiat étant modélisée par exemple)…

Du divertissement au relais culturel

Il est loisible de relever que les jeux issus de l’ex-Union Soviétique font plus souvent référence à leur propre culture que les productions issues des autres pays de l’Est (Bulgarie / Hongrie / Pologne pour les plus actifs), ces dernières travaillant généralement sur des projets propres ou de commande très occidentalisés.

Cet aspect n’est clairement pas anodin : au même titre que les autres disciplines artistiques, les jeux vidéos sont aussi considérés comme un vecteur culturel : lorsqu’un IL-2 Sturmovik, un The Golden Horde ou encore un XIII Century : Blood of Europe / Real Warfare 1242 sont mis à la disposition du public, l’aspect didactique n’est pas absent.

Plus prégnant encore est la mise à jour du simulateur de vol très pointu Lock On (héritier de la série des Flanker) avec un module additionnel Горячие Скалы 2 (Flaming Cliffs 2) permettant de « revivre » le conflit russo-géorgien d’août 2008 depuis les airs en intégrant les données militaires de chaque belligérant (pour les trois armes) ainsi que leur localisation géographique au premier jour de guerre.

Le témoin le plus instructif de cette volonté, à mi-chemin entre le ludique et le documentaire est à ce titre Правда о девятой роте ou La vérité à propos de la 9ème compagnie [9] (relatif à l’énorme succès commercial du film consacré aux vétérans de l’Afghanistan, 9 Рота ou La neuvième compagnie). Titre aspirant à immerger historiquement le joueur dans l’ambiance de ce qui fut appelé la bataille pour la colline 3234 ayant duré du 7 au 8 janvier 1988 et s’étant soldée par une victoire soviétique héroïque en dépit de la supériorité écrasante des moudjahidin lancés à l’assaut du réduit. Ce FPS (First Person Shooter / jeu de Tir à la Première Personne) n’est au fond que le pendant de ce qui s’élabore déjà dans les studios occidentaux : incarner un soldat Américain lors du D-Day (Jour J) dans Medal of Honor ou lancer un America’s Army permettant de sensibiliser les amateurs de FPS à la lutte contre le terrorisme tout en les incitant à contacter les bureaux de recrutement de l’US Army à travers un module en ligne (précisons pour les béotiens que ce ludiciel est entièrement financé et codé par cet organe d’Etat) ne sont pas des éléments nouveaux même s’ils sont plus familiers aux joueurs de l’Ouest du fait d’une certaine affinité culturelle.

Pour terminer, il est appréciable dans le cadre de ces jeux de pouvoir prendre connaissance d’un armement rarement mis à disposition sur les autres productions d’essence occidentale, tel le fusil VSS Vintorez dans S.T.A.L.K.E.R. ou le bombardier Petliakov Pe-2 dans IL-2 Sturmovik entre autres exemples.

Ne détournons pas nos regards de l’Est car leurs ludiciels n’ont pas fini de faire parler d’eux…


[1] Que l’on songe par exemple à ce phénomal succès planétaire que fut Tetris, le résultat d’un seul homme, Alexeï Pajitnov, qui travaillait au centre informatique de l’Académie des Sciences de Moscou (Вычислительный центр РАН) en 1985.
[2] Conseil d’assistance économique mutuelle, un espace économique commun à plusieurs pays d’obédience socialiste avec planification des productions nationales pour éviter toute concurrence.
[3] On lira ou relira le cas échéant, l’article de Charles Bwele quant au devenir de ces génies du code avec Cybercrimes et châtiments en Russie.
[4] Lire avec grande attention ce témoignage de Sébastien Delen responsable d’Ubi Soft Roumanie qui outre le fait d’évoquer la genèse de cette filiale, expose les raisons d’un tel choix pour ses employés que sont le haut niveau de qualification et leur motivation de travailler pour une société étrangère (source d’un salaire plus conséquent qu’une firme du cru). Le studio ayant été à l’origine de jeux ayant souvent eu droit aux gros titres dans les revues spécialisées comme les Silent Hunter ou les Tom Clancy’s H.A.W.X.
[5] L’un des exemples les plus symptomatiques est le choc entre IL-2 Sturmovik et Combat Flight Simulator 3: Battle for Europe, deux simulations aériennes : le premier moins spectaculaire fut loué unanimement pour la modélisation 3D des aéronefs comme pour l’extrême soin apporté au réalisme de pilotage tandis que le second fut salué pour son côté très chatoyant façon grand divertissement.
[6] Les développeurs sont généralement très à l’affût du retour des utilisateurs sur les forums dans le souci de corriger les bogues résiduels, s’autorisant le cas échéant à réemployer des mods de passionnés dans l’optique de proposer une suite plus stable et plus aboutie.
[7] En 2008 le refus par les autorités Ukrainiennes d’allouer des fonds pour un projet d’infrastructure commune avec leurs homologues Russes dans le détroit de Kertch-Taman raviva les tensions dans cette zone où la délimitation des frontières maritimes reste en suspens.
[8] Les cinéphiles auront reconnu l’allusion au film éponyme d’Andreï Tarkovski, bien que la trame diffère largement et que seuls quelques éléments épars de l’intrigue aient été conservés.
[9] Indiquons aussi qu’un autre jeu sur le même thème intitulé sobrement 9 Рота existe mais développé par un autre studio Russe, Lesta, et étant un RTS (Real Time Strategy / Stratégie en Temps Réel).

mardi 2 novembre 2010

Le Bélarus, nouvelle nation de football


La fédération de football du Bélarus est une jeune venue sur le continent Européen et mondial puisque son enregistrement date de 1992 à la FIFA et de 1993 pour l'UEFA.

Depuis 1992 et son premier championnat indépendant du fait de la disparition de l'Union Soviétique, le Dynamo de Minsk (Динамо Минск) autrefois si puissant perdit de sa superbe et laissa la place au sortir des années 90 à d'autres champions tels que le Slavia de Mozyr (Славия Мозырь) ou au Shakhtior de Soligorsk (Шахтер Солигорск). Ces noms très exotiques n'avaient pour l'heure pas encore résonné sur la scène Européenne, faute de réelle performance sportive au plus haut niveau. Du moins jusqu'en 2002 où le BATE Borisov (ФК БАТЭ Борисов) [1] se fit remarquer positivement en éliminant le club Danois Akademisk Boldklub et surtout le club Allemand TSV 1860 München en coupe Intertoto avant d'échouer contre les Italiens du Bologna FC 1909 avec les honneurs.

C'est toutefois en 2008-2009 que le BATE se fait un nom en accédant (une première pour un club Bélarusse) à la phase de groupe de la Ligue des Champions après avoir franchi avec succès trois tours préliminaires consécutifs. Et obtiendra par cet exploit d'affronter le Real Madrid, la Juventus Turin et le Zénit Saint Pétersbourg : excusez-du peu! Certes trop tendre, le club n'arrivera pas à obtenir une victoire malgré une réelle abnégation sur le terrain. Mais il engrangera de l'expérience qui lui servira l'année suivante en Ligue Europa avec notamment deux victoires retentissantes, l'une contre l'AEK Athènes et une autre contre Everton FC : deux vétérans de ces compétitions. Sans malheureusement arriver à dépasser la phase de groupe. Néanmoins le club s'installe parmi les habitués et cette année, malgré un échec d'entrée en Ligue des Champions, le club Bélarusse reversé en Ligue Europa fait des étincelles en dominant son groupe, notoirement contre l'AZ Alkmaar avec un très probant 4-1 à domicile.

Ce faisant, l'équipe nationale n'est pas en reste et ce n'est pas l'équipe de France qui prétendra le contraire puisqu'en phase de qualifications pour l'Euro 2012, le Bélarus s'est imposé au stade de France sur le score de 1-0. Un score qui ne tient pas qu'à la reconstruction d'une équipe Française repartie de zéro après l'épisode tragi-comique en Afrique du Sud, il est aussi le résultat d'une amélioration continue du football Bélarusse et surtout de l'expérience acquise par les joueurs nationaux dans les coupes Européennes (exemple outre le BATE Borisov, participèrent aussi le Dynamo de Minsk, le Dniepr de Moguilev et le Torpedo de Zhodino). Fait d'importance et démontrant la qualité du championnat et de ses joueurs : Aleksandr Hleb, Vitaly Kutuzov ou encore Youri Zhevnov sont des produits du BATE et évoluent désormais dans les plus grandes formations Européennes en sus de leur équipe nationale.

Evidemment le chemin est encore très long à parcourir et ce n'est pas la folie des grandeurs qui irrigue le championnat Bélarusse, plutôt à l'image du pays : équilibre et rigueur sans tomber dans l'excès. On est très loin des fabuleuses montagnes de roubles déversées par Gazprom aux fins d'assurer au Zénith un rayonnement Européen. Nonobstant ce fait incontestable en matière de disparité budgétaire, la progression est certaine, en outre ne dit-on pas que l'appétit vient en mangeant ?

MAJ : L'équipe nationale des moins de 21 ans vient d'éliminer l'équipe d'Italie en barrages pour l'accession en phase finale du championnat d'Europe. En se penchant sur cet exploit, l'on ne saura toutefois pas surpris de retrouver une fois encore un des joueurs du BATE Borisov ayant joué un rôle majeur dans la qualification, Pavel Nekhaychik.

[1] FK BATE étant un acronyme signifiant club de football de l'usine d'équipement électrique d'auto-tracteur de Borisov, soit футбольный клуб Борисовского завода автотракторного электрооборудования.