vendredi 30 avril 2010

Novgorod la Grande, 1150 ans d'Histoire

Chers visiteurs,

Le présent article fut l'occasion de dresser le panorama d'une ville méconnue à l'étranger et faisant l'objet de méprises en Russie (souvent confondu avec Nijni): Veliky Novgorod.

L'année dernière s'offrit à elle l'occasion de se rappeler aux bons souvenirs de tous en fêtant avec faste, et en présence du Président Dmitri Medvedev, les 1150 ans de son existence officielle. Précisons en outre que peu avant ce jubilé en mai se sont déroulés les Jours de la Hanse (Ганзейские дни), car Novgorod fut l'une des cités partenaires de ce lacis commercial en Europe du Nord.


Article paru sur Agoravox le 26 août 2009

La plus ancienne cité Russe va en septembre fêter ses 1150 ans d’existence. L’occasion pour elle de manifester positivement sa présence et de réveiller l’intérêt d’acteurs du tourisme ou d’investisseurs économiques. Veliky Novgorod est emblématique de l’Histoire Russe et à ce titre mérite tout l’intérêt qui lui est dû. Petite plongée dans les origines singulières d’une localité au destin mouvementé...

Le sceau des vikings
 
Eructée des profondeurs d’une brume matinale flirtant avec la surface du Volkhov, l’annonce puissamment entonnée par la corne de brume reçut aussitôt l’approbation véhémente des fiers gaillards occupant le quai. Les exclamations ponctuées épisodiquement de rires francs et gutturaux furent subitement noyées par le signal sonore du détenteur d’une autre corne de brume à l’autre bout de la jetée. L’échange dura ainsi encore quelques minutes avant que ne se détache de l’épais brouillard la proue terrifiante comme majestueusement ciselée d’une tête de dragon. Annonciatrice d’un ensemble plus vaste sourdant clairement des rudes efforts des rameurs impatients de se rapprocher de leur objectif.

Une fois solidement amarré, le dreki déversa dans un flot désordonné ses occupants vociférants qui s’employèrent une fois débarqués à prodiguer de viriles accolades à leurs compères les attendant goguenards sur le quai.

Ces mâles effusions arrivant à leur terme, la foule cliquetante de moult armes et cottes de mailles quitta le ponton en bois en se dirigeant vers un autre groupe se dressant entre eux et la forteresse dont la fière masse se détachait à peine de la nébuleuse laiteuse et floue l’enserrant. L’aspect pacifique de cet autre rassemblement ne laissait planer que peu de doute sur leurs intentions, ce qui déclencha une série de rires sonores et de remarques en vieux norrois parmi les guerriers qui s’avançaient prestement vers eux.

Arrivé à distance suffisante pour pouvoir se parler, et le cas échéant porter une attaque, l’un des varègues se détacha de son groupe puis releva son casque à lunette afin d’inviter ses visiteurs à plus de confiance, non sans toutefois laisser sa main droite à proximité de sa hache de combat attachée sur le flanc droit. Le plus ancien de ses interlocuteurs, habillé lui aussi de ces accoutrements de lin teintés en rouge et blanc typiques des peuplades locales, fit un pas en avant, appuyé sur un bâton bien qu’il était perceptible pour un homme averti qu’il disposait encore d’une grande énergie physique. Il commença par s’exprimer en quelques mots, certainement de bienvenue. Prenant acte de l’absence de réaction notable de ses hôtes, l’homme âgé fit signe à un adolescent de venir prendre place à ses côtés et recommença son allocution. Le garçon s’exprima alors en norrois, ce qui lui fit obtenir rapidement l’écoute attentive des formes massives se dressant devant lui, toujours parasité cependant par quelques murmures et ricanements de fond.

A la fin de l’échange, le chef des varègues leva d’un geste vif et vigoureux son arme contondante devant la communauté lui faisant face, faisant reculer la majeure partie de ses membres, exceptés l’adolescent pétrifié de peur et le patriarche à la posture stoïque. D’une suite de mots prononcés de façon semblable au roulement du tonnerre, le fier guerrier imposa un silence à toute personne présente. Lorsque le vieil homme eut connaissance de la traduction des propos tenus quelques secondes après que le jeune homme eu repris ses esprit, il acquiesça de la tête puis tendit la main vers l’horizon tandis que la tête de l’homme du nord se tourna en cette identique direction, un sourire conquérant en coin.

Nous étions en l’an 862, et sur les berges de l’Ilmen, Rurik venait de gagner un territoire qu’il pressentait sans limite, et dont Holmgard, l’inexpugnable forteresse le toisant derrière le rideau brumeux, serait le premier jalon.

Une situation géographique enviable

Cette rencontre quelque peu romancée, trouve sa source dans la chronique de Nestor qui énonce cette rencontre entre des tribus slaves désemparées par l’anarchie régnantes entre elles et l’opportunité de faire appel à une force tierce, celle des varègues (appelés vikings au-delà de la Baltique) pour y mettre fin. La controverse n’a jamais cessé, y compris lorsque la Russie fut placé sous la férule des autorités Soviétiques, pour déterminer quelle était la part de légende et la part de réalité historique. Un des sujets où les débats s’enflamment, comme pour l’appellation de ces guerriers et commerçants scandinaves par la dénomination de Rus’, et qui étymologiquement serait à l’origine des mots Russe et Russie : une fois encore les esprits s’échauffent facilement sur ces questions divisant âprement les experts. 

Il n’en est pas moins resté qu’au sein de cette première chronique Russe, la première mention de la ville fut fixée en 859.

Ce qui est avéré historiquement en revanche c’est la richesse et l’importance croissante de la cité s’étant déployée autour de la fortification varègue qui fut vraisemblablement la première édification permanente du secteur, d’où l’appellation de ce nouvel ensemble Novgorod signifiant Nouvelle Ville.

Et cette implantation relevait de tout sauf du hasard puisqu’elle permettait un contrôle et un ravitaillement se situant sur la fameuse route des Varègues aux Grecs (trajet en violet sur la carte), un axe commercial nord-sud à la fois fluvial et terrestre particulièrement lucratif pour ce peuple de marchands qu’étaient les varègues et dont les qualités guerrières furent appréciées à leur juste valeur jusqu’à la cour de l’Empereur Byzantin : ce dernier fort ravi de disposer de sa garde varangienne, une unité de choc et d’élite qu’eurent à craindre les adversaires de l’Empire Romain d’Orient pendant près de deux cents ans jusqu’à leur dissolution par les nouveaux maîtres croisés de Constantinople en 1204.

Une République opulente, indépendante... et convoitée

Si Novgorod passa au second plan avec l’émergence de Kiev en tant que nouveau pouvoir central de l’élite rurikide après sa prise en 882, Veliky Novgorod ne déclina aucunement en terme d’importance stratégique comme en terme économique puisque la cité s’embellit progressivement et vit sa population s’accroître. Du reste, les liens demeuraient fort ténus dynastiquement parlant entre les deux cités puisque le fils le plus âgé était tenu d’exercer le pouvoir à Novgorod en endossant le titre de Kniaz’ (Князь) ou Prince en nos contrées occidentales.

La richesse et l’émergence d’une classe de marchands très entreprenante ainsi que l’apport très reconnaissant de Iaroslav le Sage [1] envers la cité pour sa conquête du pouvoir contre son frère Sviatopolk renforcèrent l’autonomie de plus en plus effective vis-à-vis de Kiev. La plus ancienne cité Russe disposait désormais d’une classe dirigeante assurée de ses arrières par des textes confirmant son autonomie à l’égard du pouvoir central. La suite suivit dès lors un cours logique : prenant conscience qu’ils étaient devenus les véritables maîtres de la cité, les boyards (des aristocrates au sommet de l’échelle sociale) décidèrent de rompre l’allégeance en 1136 en élisant eux-mêmes leur propre prince après avoir chassé Vsevolod Mstislavitch. C’est à cette occasion que naquit une expérience démocratique en plein XIIème siècle : le vétché (вече), que l’on peut désigner comme étant une assemblée populaire se réunissant au son des cloches de l’impressionnante cathédrale Sainte Sophie [2]. Une expérience unique en son genre en plein monde médiéval ! Ladite assemblée pouvant le cas échéant se muer en cour de justice pour les cas les plus graves devant être tranchés impérativement.

L’organisation exacte est fort mal connue, l’on sait principalement qu’elle se composait d’une assemblée de boyards, d’un archevêque (архиепископ) à l’autorité prégnante, d’un maire (посадник) assisté d’un tysiatski (тысяцкий) pour les affaires commerciales comme pour la tenue d’une affaire devant le tribunal de commerce et enfin du Prince de la cité. La répartition des compétences et l’influence des uns et des autres étant sujette à caution du fait de leur délimitation quelque peu floue, et il apparaît évident que de 1136 à 1478 les jeux de pouvoir ont fait osciller le fléau du pouvoir à de nombreuses reprises. L’essentiel étant de saisir que le pouvoir n’appartenait plus non à un seul homme, et que le vétché devint le centre de l’activité politique et même juridique de la communauté.

Seulement l’indépendance doublée d’une richesse insolente ne pouvaient qu’enflammer les convoitises les plus diverses. Comme le voulait la tradition, et comme le relate le fameux conte Russe Sadko (Садко) [3] en débarquant sur les quais et devant la majestuosité du kremlin s’offrant à lui tout comme la partie haute des bâtiments visibles, les visiteurs saluaient la cité elle-même d’un « Je te salue Seigneur Souverain Grand Novgorod » (Здраствуи Государь Господин Великий Новгород), ce qui en dit long sur une localité qui deviendra une place d’échange majeure de la Ligue Hanséatique.

Pour ce faire, il lui faudra lutter pendant de nombreuses décennies contre des ennemis implacables, faisant du pourtour de la Baltique une terre de feu et de glace [4]. Il est vrai que l’immensité de son territoire s’étendant d’un seul tenant de la Baltique aux contreforts de l’Oural suscitait les convoitises les plus vives de ses voisins immédiats.

Très peu connue en revanche est l’audace des ushkuiniki (ушкуйники), corsaires Novgorodiens qui à l’instar de leurs ancêtres varègues n’hésitèrent pas à opérer commerce et rapine sur les terres plus méridionales le long de la Volga, provoquant à plusieurs reprises l’ire de l’orgueilleuse Horde d’Or [5].

Arriva pourtant l’heure du déclin, et de la fin du particularisme Novgorodien avec l’émergence de la puissance Moscovite. Alors que Novgorod demeurait toute entière tournée vers le commerce, et accessoirement vers les choses de la guerre, Moscou qui avait considérablement agrandie son territoire depuis Iouri Dolgorouki, demeurait toute entière tournée vers la guerre, et accessoirement vers les choses du commerce. Les efforts de Marfa Boretskaïa, femme du dernier maire de la ville et âme de la résistance locale, furent vains et Ivan III supprima toute indépendance potentielle en déportant les familles les plus riches en 1478 non sans omettre de détruire archives et autres textes. Cette décapitation des élites ainsi que cette volonté de consumer l’histoire d’une entité par le feu n’est que le dénouement prévisible résultant de sa catastrophique défaite à la bataille de Shelon en 1471, un échec militaire ayant amorcé le compte à rebours de la fin de la République de Novgorod en la privant de la majeure partie de ses forces armées, la laissant à la merci du Grand Prince de Moscou.

Nouvelles catastrophes et redressement soviétique

Veliky Novgorod plongea en totale léthargie les siècles suivants, réduite au rôle d’observatrice et non plus d’actrice des évènements historiques liés à l’histoire Russe. Elle fut même occupée pendant six années (1611-1617) par les troupes Suédoises qui profitèrent des troubles consécutifs à la mort du Tsar Féodor Ier : nouvelle humiliation suprême pour cette ancienne puissance qui avait toujours repoussé avec vigueur ses ennemis dans les temps médiévaux.

Plus destructrice encore fut l’invasion par les troupes nazies de la ville en 1941 : la violence des combats fut telle que la ville fut démolie méthodiquement, ne laissant que de rares bâtiments sur pied, tel un véritable cimetière de ruines. Une fois sa libération effective trois années plus tard, les autorités soviétiques firent de sa reconstruction un impératif dont s’exécuta le célèbre architecte de l’époque Alekseï Shchusev (responsable entre autres de l’édification du mausolée de Lénine). Une réussite au vu du repeuplement et de la restauration des bâtiments anciens permettant à l’ancienne cité de voir ressurgir les prémisses de sa gloire passée.

Une ville au potentiel réel à 200 kilomètres de Saint-Pétersbourg

Car Grand Novgorod ne s’est pas redressée qu’architecturalement, elle a aussi pris acte de l’effondrement de l’Union Soviétique pour entrer de plain-pied dans l’économie fédérale en délaissant ses activités anciennement dédiées à l’effort militaro-industriel pour se reconvertir dans des secteurs plus en pointe, voire en attirant les investisseurs occidentaux pouvant être séduits par sa position stratégique et le coût plus que raisonnable du niveau de vie.

Au passage, elle obtint en 1992 son inscription sur la liste des monuments historiques du patrimoine mondial à l’UNESCO. Et l’on ne peut que le saluer au vu de l’incroyable effort de remise en état général, ainsi est-il possible d’admirer la magnificence du Kremlin actuel, de la rutilante et virginale cathédrale Sainte Sophie, de relever tous les détails du monument du Millénaire exposé en 1862 où sont gravés tous les personnages d’importance de la Russie du IXème siècle jusqu’à la moitié du XIXème siècle comme de s’extasier devant les icônes de Théophane le Grec.

Et profiter de sa visite pour découvrir et apprécier au Detinets cette boisson des Dieux qu’est l’hydromel, à la qualité rarement égalée pour un tel produit le tout accompagné de blinis au miel, pour finir de dîner au restaurant Holmgart qui s’est spécialisé dans la confection de plats traditionnels Novgorodiens à base de poissons.

N’hésitez pas non à converser avec les locaux et défiez vous de leur rudesse apparente : les Novgorodiens aux moeurs moins policées que leurs homologues Pétersbourgeois ne se livrent pas aussi facilement mais n’en sont pas moins fiers de leur héritage et très attachés à l’histoire de leur ville et s’ouvriront davantage pour peu que vous manifestiez un réel intérêt à ce sujet.

Avec 216 000 habitants, Veliky Novgorod est une ville à taille humaine servie par un centre historique restauré de toute beauté et aux quartiers pavillonnaires en plein essor (avec l’apparition notable et récente de cottages en briques).

Sur le plan des échanges économiques, signalons que par un singulier raccourci temporel, Veliky Novgorod a été désignée maître de cérémonie de la Hanse des nouveaux temps lors du XXIXème forum International, accueillant plus de 14 pays participants à travers 83 municipalités invitées pour un total de 2 500 personnes. 

Du 19 au 21 septembre prochain se tiendront les festivités de la ville qui accueilleront nombre de représentants fédéraux comme étrangers pendant que l’ancienne capitale de la République se présentera sous ses plus beaux atours, tournée autant vers son riche passé que vers un avenir qu’elle entend être aussi radieux que lorsqu’elle était un centre de commerce incontournable au Moyen-Âge.

Petit aparté : l’office du tourisme appelé Isba Rouge (Красная Изба) est le fruit d’un programme Européen de type TACIS entre les municipalités de Strasbourg et de Veliky Novgorod pour promotionner l’image de cette dernière à l’étranger. Outre le bâtiment cité, il existe désormais un site Internet disponible en plusieurs langues, dont le français.


Site officiel de 1150 ans de Veliky Novgorod

Site en français de l’office du tourisme


 
[1] Un des monarques Rus’ les mieux connus en occident, et plus particulièrement en France puisque sa fille, Anne de Kiev, deviendra l’épouse du roi de France Henri Ier en 1051, apportant dans ses bagages une bible en slavon d’église sur laquelle prêteront serment tous les souverains jusqu’à la Révolution Française. Accessoirement, elle popularisera le prénom Philippe jusqu’alors inconnu au royaume de France en nommant de la sorte le premier fruit de son union.
[2] Certaines sources disponibles au sein de la bibliothèque de Novgorod semblent favoriser l’hypothèse d’une oligarchie formée des trois cents plus riches marchands de la cité.
[3] Signalons à cet effet l’existence d’un film Le tour du monde de Sadko relatant ce conte à la beauté esthétique et aux effets spéciaux remarquables au vu de son année de sortie, 1952.
[4] Je me permets de vous renvoyer à mon article La Baltique, terre de croisade afin de prendre connaissance de la majeure partie des détails de cette période épique.
[5] Selon Janet Martin, ces actes de course (les autorités Novgorodiennes voyant de nombreux avantages à contrôler la Volga) furent effectifs entre 1360 et 1375.

mercredi 28 avril 2010

1821, la Grèce s'ébroue et ébranle l'Empire Ottoman


1821, c'est le nom d'un ludiciel de stratégie qui outre le fait d'être entièrement gratuit a le grand mérite d'être particulièrement poussé dans ses options de gestion des troupes.
Le cadre en outre, bien qu'Européen, a le mérite d'être particulièrement exotique, tant sur le plan de la date (1821 pour rappel) que sur le plan du théatre d'opérations (la Grèce). La guerre d'indépendance Grecque a surtout été popularisée au XIXème siècle par le Romantisme, mouvement artistique en plein essor combiné à l'Hellénisme revivifié. Peu de raisons de s'étonner que l'une des plus grandes figures de cette guerre sera aussi l'un des plus éminents représentants du genre romantique, Lord Byron, et y laissera la vie tout en provoquant l'intervention définitive des puissances étrangères.

Au sein du présent jeu, seul le camp Grec est disponible mais il se révèle particulièrement ardu durant les premiers mois car il conviendra non seulement de gérer la levée des troupes mais aussi leur entraînement puis leur approvisionnement tout en évaluant l'opportunité d'assauts (avec le choix le cas échéant du terrain, une donnée de prime importance pour ne pas avoir à déplorer de trop nombreuses pertes). Ne pas omettre de prendre en compte l'aspect naval qui sera déterminant quant à certaines opérations de transport ou plus ambitieuses de débarquements de troupes d'insurgés. Plus tard, une fois le mouvement bien installé, il sera permis aux joueurs de faire appel à une intervention étrangère.
Le tout égayé par des graphismes sobres et lisibles, complété par quelques animations bienvenues et des musiques d'ambiance tout à fait dans le ton.

Le site officiel

dimanche 25 avril 2010

Le juteux business des données personnelles


Les données personnelles ont toujours été un facteur éminemment sensible, et la rémanence numérique que nous laissons sur les divers sites commencent seulement à alerter les pouvoirs publics (j'en veux pour preuve l'une des rares innovations positives de la loi LOPSSI en la création d'un délit d'usurpation d'identité [1] ).

Facebook est une jeune pousse née du Web 2.0 dont la croissance engendre les plus folles spéculations, ce faisant par l'entremise de son fondateur, Président et CEO (chief executive officer) Mark Zuckerberg qui entend bien monnayer au plus fort sa forte évolution par l'entremise d'un nouvel outil singulièrement ambigu : Open Graph. Pour résumer très brièvement et faire comprendre en quoi l'avenir du net risque d'être bouleversé, c'est tout simplement des interconnexions multiples qui permettront de vous proposer intelligemment et non abstraitement des produits ou des services par rapport à ce que vous êtes le plus susceptible d'apprécier, avec si besoin est recommandations d'amis. On le constate, l'interaction déborde du seul Facebook pour envahir d'autres services (lucratifs) de la toile mondiale et mieux cerner les desiderata des internautes. Si cela peut favoriser le rapprochement entre communautés ou prévenir de la survenance de tel ou tel évènement susceptible de vous intéresser, cela peut tout aussi bien dresser de manière formidable le profil le plus pointu qu'il soit d'un individu lambda. Et Facebook serait le noeud de connexion incontournable de ce système.

Or de manière quasi-simultanée vient d'être dévoilée sur le forum antichat.ru une nouvelle peu rassurante : le piratage par un certain Kirllos d'un million cinq cent mille comptes de Facebook dont les données ont été mises aux enchères [2]. Car nombre d'organismes privés comme publics seraient fortement intéressés par de telles données personnelles en disposant a minima de l'adresse électronique de la personne concernée et a maxima d'une pléthore d'informations relatives à sa personnalité et à son réseau de connaissances.
L'on peut aussi conjecturer sur cette étrange coïncidence temporelle entre l'annonce relative à l'emploi d'Open Graph et celle mentionnant la subtilisation frauduleuse des données.

L'exposition sur les réseaux va désormais devenir consubstantielle d'une existence numérique liée aux dangers de son exploitation sans consentement ou sans même connaissance de cet état de fait par les intéressés.

[1] « Art. 222-16-1. - Le fait de faire usage, sur un réseau de communications électroniques, de l'identité d'un tiers ou de données de toute nature permettant de l'identifier, en vue de troubler la tranquillité de cette personne ou d'autrui, est puni d'un an d'emprisonnement et de 15 000 € d'amende.
« Est puni de la même peine le fait de faire usage, sur un réseau de communications électroniques, de l'identité d'un tiers ou de données de toute nature permettant de l'identifier, en vue de porter atteinte à son honneur ou à sa considération. ».
[2] Le site 3DNews.ru donnant une évaluation des prix pour ces données : Причем, продавец варьировал цену учетных записей в зависимости от их значимости. Чем больше было у владельца аккаунта в списке друзей, тем дороже было предложение. За 1000 аккаунтов хакер просил от $25 до $45.

jeudi 22 avril 2010

Hail to the Cyberchief


Ce vieux serpent de mer qu'est l'US Cyber Command, annoncé depuis novembre 2006, pourrait peut-être bien finalement éclore. Le lieutenant-général Keith Alexander directeur de la National Security Agency ayant été pressenti puis auditionné récemment par le Sénat Américain pour prendre place dans le fauteuil de celui qui contrôlera cette nouvelle entité rattachée à l'US Air Force.

Tout comme son homologue Russe Dmitri Medvedev, Barack Obama est un dirigeant particulièrement concerné par le cyberespace, l'un et l'autre ayant compris l'importance stratégique de ce nouveau medium et des enjeux sous-jacents lors de conflits d'envergure menés par des Etats concurrents, voire hostiles comme des organisations privées ou terroristes cherchant à miner l'efficacité des services nationaux ou des fleurons de l'économie. Comme le Washington Post du 14 avril le précise Lawmakers have questioned whether the head of the NSA should lead a military unit and what, exactly, that new unit will be empowered to do. Alexander is set to testify before the Senate Armed Services Committee on Thursday but has already provided written responses to questions from lawmakers...The ambiguity -- and the fact that there is no international consensus on what constitutes use of force in cyberspace -- means the risks of provoking international conflict are real, experts say...
Les élus souhaitèrent en effet vérifier d'une part que la personne en charge de ce qui est un poste potentiellement très sensible soit à la hauteur tant sur le plan technique que sur le plan psychologique, et d'autre part mieux cerner les menaces pesant sur la première puissance mondiale.

Ce faisant, ce fut aussi et surtout la légalité des actions susceptibles d'être menées tout comme la délimitation des pouvoirs attribués qui irriguèrent cette audition. Ce furent là l'obligation pour Alexander de joindre la détermination à la perspicacité afin de prouver qu'il saurait se montrer ferme dans la défense du territoire national numérique tout en sachant respecter les règles de droit et la hiérarchie. Une nomination encore loin d'être acquise tant les sénateurs désirent pousser dans ses retranchements le candidat et mieux être éclairés quant aux implications de la lutte destinée à être menée sur un espace considéré et revendiqué comme neutre.

A tout le moins, le lieutenant-général est clairvoyant quant à certaines nécessités de la guerre moderne : The unifying thread to Alexander's work is his desire to punch through bureaucracy and deliver useful intelligence to the battlefield, according to those who know him. During his 35-year career, most of which he spent in the Army, he tried to push the data down lower and lower on the chain of command. En somme un chantre de la numérisation de l'espace de bataille. Sachant que cette NEB comme tout réseau est vulnérable par tout mauvais traitement de l'information reçu, par son infiltration et son dévoiement par une puissance belligérante. Une cybermenace certainement déjà dans la liste des priorités de l'officier Américain.

To be continued...

samedi 17 avril 2010

Au-delà de la tragédie, l'espoir né de Katyn


Le terrible drame ayant emporté le Président Polonais, Lech Kaczyński comme d'autres représentants politiques nationaux ainsi qu'une grande partie de l'Etat-Major ne doit cependant, et en dépit de sa gravité, occulter le geste historique opéré par les Premiers Ministres de Russie et de Pologne. Ces derniers en ce 7 avril dernier convinrent d'un geste à l'unisson pour rendre hommage à tous les disparus de Katyn. Signe de croix, genou ployé, les deux représentants de leurs Etats respectifs adressèrent un signe fort comme émouvant à l'adresse non seulement du peuple Polonais mais aussi de l'Histoire. 
Le discours de Vladimir Poutine fut aussi un de ces grands moments chargés d'émotion où il insista sur la nécessaire obligation de ne pas faire insulte aux victimes comme à la vérité.
Путин подчеркнул, что обязательно нужно хранить память о прошлом, какой бы горькой ни была эта правда. "Нам не дано ее изменить, но в наших силах сохранить, восстановить правду и историческую справедливость", - сказал он. По словам Путина, этот тяжкий кропотливый труд взяли на себя историки России и Польши, представители общественности и духовенства. "Десятилетиями циничной ложью пытались замарать правду о катынских расстрелах, но такая же ложь - возлагать вину за эти преступления на российский народ", - подчеркнул глава российского правительства...
Source : Newsru.com
Tout en ajoutant que cette même vérité devra s'appliquer concernant les conditions de la disparition des 32 000 soldats soviétiques dans les camps Polonais en 1920, internés à la suite de la guerre russo-polonaise.
Он сообщил о своей встрече с учеными, на которой узнал, что военной операцией в советско-польской войне руководил лично Иосиф Сталин. Путин напомнил, что тогда Красная армия потерпела поражение, в плен были взяты множество бойцов и, по последним данным, от голода и болезней в польском плену умерли 32 тысячи бойцов. В связи с этим Путин и выдвинул предположение о том, что Сталин мог руководствоваться мотивами мести, отдавая приказ о расстреле польских военнослужащих, передает "Интерфакс"...
Source : Newsru.com

Et il semblerait que la catastrophe aérienne n'ait pas reterni les relations polono-russes, bien au contraire si l'on en juge les retours de correspondants étrangers et plusieurs signes diplomatiques très forts et appréciés de part et d'autre de la frontière : 
« L'attitude des Russes est irréprochable », salue Waclaw Radziwinowicz, correspondant à Moscou du quotidien polonais Gazeta Wyborcza... Le premier ministre, Vladimir Poutine, s'est mis au diapason : nommé à la tête d'une commission d'enquête gouvernementale spéciale, il était la nuit même à Smolensk, où il a serré dans ses bras son homologue, Donald Tusk, avant de s'engager à « fournir toute l'aide nécessaire aux familles des victimes »... Lundi, tous les drapeaux étaient en berne pour une journée de deuil national. « C'est totalement inédit. Jamais la Russie n'avait officiellement porté le deuil de citoyens étrangers », relève Masha Lipman, du centre Carnegie de Moscou. « C'est une percée émotionnelle », a reconnu le ministre polonais des Affaires étrangères, Radoslaw Sikorski... Fait exceptionnel, les Polonais ont pu se rendre en Russie sans visa. La mairie de Moscou a pris à sa charge leurs frais d'hébergement, de transport et de nourriture.
Source : Courrier International
Une impression partagée par Aleksander Kwaśniewski (ancien Président Polonais) et relayée par le quotidien Le Monde :
J'estime beaucoup ce que les Russes font, par leurs mots, leurs gestes, leurs actes intentionnés... Ils [les dirigeants Russes] ont fait ce qu'il fallait mais, en plus, ils y ont mis du coeur. Les Russes et les Polonais, par leur sensibilité, sont proches : ce sont des Slaves. A l'avenir, le climat sera changé, nous parlerons entre nous avec davantage d'ouverture et de confiance...

Reste dorénavant à déterminer les causes exactes de ce sombre évènement, bien que les premiers éléments rendus publics attestent d'une erreur humaine et non d'une complication technique létale.
Selon l’enregistrement, les aiguilleurs du ciel biélorusses auraient été les premiers à avertir l’équipage des conditions météorologiques défavorables. Samedi matin, la piste de l'aéroport militaire de Smolensk était en effet cachée par un épais brouillard. Malgré ce premier avertissement, l’avion aurait tout de même poursuivi sa route jusqu’à ce que les aiguilleurs du ciel de Smolensk lui demandent, à leur tour et à plusieurs reprises, d’aller se poser ailleurs. "Ce conflit a duré jusqu’au bout, rapporte Madeleine Leroyer. Jusqu’à la quatrième et dernière tentative de descente, voyant que l’avion se présentait bien trop bas, ils ont demandé au pilote de se remettre à l’horizontal, en vain." L’appareil a accroché la cime d'arbres avant de s'écraser à quelques centaines de mètres de la piste... 
Source : France24

En outre, la portée émotionnelle à son acmé en Pologne fait désormais place à une certaine contestation quant au choix de sépulture pour le récent défunt Président Polonais : en effet, la crypte du château du Wawel à Cracovie est le pendant du Panthéon Français et n'accueille que les grandes gloires nationales. Or de plus en plus de voix s'élèvent contre ce choix opéré promptement et dicté uniquement par l'émotion et non l'étude raisonnée a posteriori, tel le célèbre cinéaste Andrzej Wajda (producteur du film Katyn) demandant à l'Eglise de revenir sur sa décision.

En complément de cette analyse, vous pouvez aussi prendre connaissance de l'approche géopolitique d'Olivier Kempf sur son espace numérique EGEA : le propos me paraissant être éminemment juste, notamment quant à cette solidarité dans le deuil née des suites de la tragédie et soudant exceptionnellement les peuples slaves. En effet, de la Pologne à la Russie en passant par l'Ukraine et d'autres pays, il y eut une réaction unanime troublante par son mimétisme.

jeudi 15 avril 2010

On n'a toujours pas retrouvé l'Octobre Rouge



C'est à la suite d'un très bon article de Stéphane Mantoux paru sur Alliance GéoStratégique, faisant référence à Tom Clancy, que j'ai décidé de me replonger dans le visionnage d'Octobre Rouge (ou plutôt The Hunt for Red October en version originale) tiré de l'oeuvre éponyme dudit romancier Américain. La version DVD étant disponible pour une dizaine d'euros, bien que malheureusement totalement dépourvue de bonus.et c'est en cela l'aspect le plus regrettable sur un tel support. Sur le contenu en lui même, c'est un vrai régal de retrouver Sean Connery campant un magistral officier de la marine soviétique aux dialogues difficilement compréhensibles puisque le russe coupé à l'accent écossais donne un phrasé très exotique mais peu intelligible.

Ce petit bijou de John McTiernan a très bien vieilli et permet, malgré l'outrancièreté du propos (en pleine guerre froide le passage à l'Ouest d'un commandant de sous-marin nucléaire lanceur d'engins avec ses officiers), de profiter d'un plus qu'agréable moment tout en se remémorant ce passé guère si lointain où le monde pouvait être expliqué grossièrement par une grille de lecture bipolaire. S'il ne saurait prétendre être un objet d'analyse géopolitique crédible, le métrage n'en conserve pas moins un substrat suscitant l'intérêt quant au grand jeu politico-militaire que se jouait voici encore 20 ans l'Union Soviétique et les Etats-Unis d'Amérique.

En outre, la pensée la plus profonde de ce film très orienté action est énoncée gravement par Sean Connery himself où il évoque cette guerre sous-marine sans relâche, ses héros inconnus et l'absence de toute plaque commémorative dans les hauts-fonds quant aux souvenirs de leurs actes. Que l'on songe aux expériences malheureuses du K-19 ou du K-141 pour n'évoquer que la seule marine russo-soviétique pour prendre toute la mesure des sacrifices de ce combat des profondeurs. 

dimanche 11 avril 2010

D'apéro tu ne boiras point


C'est la mode du moment propulsée par les réseaux sociaux surfant sur l'incroyable succès de celui de Rennes (pour rappel 5 000 participants en ce 25 mars) : je veux bien entendu parler des apéros géants. A Brest ce furent près de 7 000 personnes qui répondirent à l'appel et l'on pouvait s'attendre à un succès grandissant dans les autres villes de province, sauf que... Rien n'est simple et les exemples d'annulation, celui du 12 mai à Montpellier comme ceux de Redon et Nancy, illustrent bien le différentiel de traitement par les pouvoirs publics paraissant bien embarrassés, si ce n'est réfractaires, par le phénomène.

Les implications il faut le souligner sont diverses : sociales, juridiques, politiques, sécuritaires et sanitaires. Une preuve de plus, s'il en fallait, que les nouveaux moyens de télécommunications bouleversent le paysage et les habitudes de chacun. Et Facebook a joué (et continue) de jouer un rôle de premier plan de ce point de vue, permettant de transmettre puis d'agréger un nombre exponentiel de participants à ces rassemblements bien qu'il semblerait que l'initiateur en France de ce genre d'évènement soit à l'initiative du réseau communautaire reseaumarseillais.com. Ledit réseau organisant en août sous l'appellation Apéro Marseille Record une désaltération publique avec le soutien de partenaires privés comme publics à la grande différence des apéros géants actuels que l'on pourrait qualifier de "sauvages".

Pour les municipalités concernées, ces utilisations du domaine public sont un véritable casse-tête sécuritaire et sanitaire mais aussi politique. Peu connectées sur la toile, et disposant le plus souvent d'une veille lacunaire (voire inexistante), elles n'apprennent souvent que très tardivement l'existence ou l'imminence de telles initiatives. Les dernières réactions et annulations d'apéros géants le doivent à une prise de conscience née des expériences récentes et d'un éclairage médiatique fort de la part des relais informationnels traditionnels que par la mise en place d'une structure d'analyse du flux d'informations numériques.

Rappelons que les rassemblements, comme les manifestations, doivent faire l'objet d'une demande d'autorisation auprès de la préfecture sur la base d'une utilisation temporaire du domaine public. L'un des principaux intérêts de cette déclaration tenant à disposer d'un interlocuteur et le cas échéant de garanties concernant les modalités de l'organisation d'un tel rassemblement. Or les apéros géants par l'emploi de réseaux externes aux autorités administratives court-circuitent toute prévention et possibilité d'interaction avec le responsable désigné du mouvement.
Profitons-en le Code Pénal est limpide sur point en l'article 431-9 :
Est puni de six mois d'emprisonnement et de 7500 euros d'amende le fait :
1° D'avoir organisé une manifestation sur la voie publique n'ayant pas fait l'objet d'une déclaration préalable dans les conditions fixées par la loi ;
2° D'avoir organisé une manifestation sur la voie publique ayant été interdite dans les conditions fixées par la loi ;
3° D'avoir établi une déclaration incomplète ou inexacte de nature à tromper sur l'objet ou les conditions de la manifestation projetée.

Et là nous touchons à la difficulté (mais pas impossibilité) de désigner le responsable d'un de ces apéros pour peu qu'il emploie un pseudonyme. Ne négligeons pas aussi l'incitation à l'ivresse sur la voie publique faisant pour sa part l'objet d'une infraction au sein du Code de la Santé Publique aux articles L 3351-1 et suivants.
La réplique des derniers apéros proposés est désormais établie puisqu'il est mentionné que le lieu ne sera indiqué que la veille! L'éternel jeu du chat et de la souris comme au temps des rave parties...

En dehors des considérations purement juridico-administratives, ce sont aussi des considérations sociales qui ne manquent pas de surgir et de faire naître la réflexion par le besoin apparent de tisser des liens réels partant des réseaux virtuels. Puisant sa genèse dans le désir d'initier un moment de convivialité collectif, sur le modèle de sites tels que OVS (On Va Sortir). La réaction des pouvoirs publics si elle peut se tenir sur le plan légal est plus sujette à discussion sur le plan social, voire politique (les accusations de ville morte ne manquant pas de ressurgir en cas d'annulation). Tout ne peut être dès lors qu'affaire de juste appréciation de la situation, des moyens de sécurisation à disposition et de maîtrise potentielle des risques de débordement. En matière de cyberstratégie l'on soulèvera que l'imbrication des plans virtuel et réel démontre toute sa consistance en s'imposant sur le devant de la scène. 

jeudi 8 avril 2010

Discussion autour de la Russie


Chers visiteurs,

Heureux évènement pour moi que de vous annoncer mon intégration au sein de l'Alliance GéoStratégique, où j'eus l'occasion d'oeuvrer à quatre reprises depuis sa création. Pour rappel, Alliance GéoStratégique est une plate-forme dynamique collaborative où un certain nombre de contributeurs (membres ou invités) sont amenés à réfléchir et exposer leur analyse sur un sujet précis (de prédilection), éventuellement dans le cadre du thème du mois. Le tout dans une recherche constante d'ouverture comme de qualité.

En dehors de mes interventions comme membre généreusement invité, je me permets de reproduire ici une causerie avec JGP Défense sur la Russie à la suite de la lecture de l'ouvrage de Jean-Sylvestre Mongrenier "La Russie menace-t-elle l'Occident?". Il en est ressorti de cet échange datant du 13 janvier dernier, et fort sympathique au demeurant, ma vision de la situation au vu des éléments à ma disposition et de ma propre expérience, le tout aiguillé par mon intuition.
Je vous laisse en prendre connaissance plus en avant...

Suite à la lecture de « La Russie menace-t-elle l’Occident » de Jean-Sylvestre Mongrenier, j’ai souhaité recueillir l’avis d’un blogueur spécialiste du sujet. Le résultat en est une discussion avec Yannick Harrel, auteur du blog Cyberstratégie Est-Ouest.

Mon Blog Défense : L’ouvrage de Jean-Sylvestre Mongrenier explique que l’échec des réformes sous Eltsine est largement imputable non pas au gouvernement central et aux oligarques mais principalement aux 89 « sujets » de la Fédération, « mauvais élèves » et soucieux avant tout de s’accaparer les richesses. Qu’en pensez-vous ?


Yannick Harrel : En réalité, les sujets de la Fédération (en tête : le Tatarstan et la Tchétchénie) n’ont fait que suivre le mot d’Eltsine qui avait déclaré « prenez autant de souveraineté qu’il soit possible ». Dans le but évident d’affaiblir les structures de l’Union Soviétique. Seulement le calcul était erroné puisque c’était aussi porter atteinte aux structures de la Fédération de Russie naissante. Mon point de vue est que le fiasco des réformes tient pour une partie (c’est multi-factoriel) à une incapacité de penser l’après-URSS de la part des dirigeants d’alors, réveillant et même initiant les orientations centrifuges de la Russie. Le calcul politique d’Eltsine fut très mauvais de ce point de vue.

Le terme « d’autoritarisme patrimonial », tranchant avec celui de « démocratie dirigée » avancé par Vladislav Sourkov, idéologue du Kremlin, est utilisé par Jean-Sylvestre Mongrenier pour décrire le « système Poutine » mis en place depuis la fin des années Eltsine : « C’est en accédant au pouvoir que l’on s’enrichit et l’on s’y maintient par l’utilisation des ‘ressources administratives ». S’applique-t-il bien à la Russie actuelle ? Qu’en est-il des contre-pouvoirs au sein de la société russe ?

Je pourrais citer certains exemples en Occident où cet « autoritarisme patrimonial » n’est pas exempt, disons qu’il est moins médiatisé car moins accepté. Cependant si la popularité des dirigeants de la Russie perdure c’est aussi parce qu’ils ont redistribué les cartes du pouvoir et de l’économie en opérant une meilleure répartition sociale des richesses (les oligarques demeurent détestés en Russie pour avoir accaparé puis privatisé les biens nationaux). Cela ne signifie pas que les séides du pouvoir n’en profitent pas, bien au contraire, mais ils savent qu’il y a une limite à ne pas franchir et que des actes concrets sociaux et matériels doivent être attestés (Medvedev ayant encore récemment soufflé dans les bronches de Sergueï Tchemezov, président de Rostekhnologuii en le traitant quasiment de « branleur », et ce en public !).

Quant aux contre-pouvoirs c’est une vision typiquement anglo-saxonne, du genre checks and balances qui n’est guère connue en Russie disposant surtout d’une verticalité de l’autorité (avec cependant une volonté manifeste de redonner une plus grande importance au pouvoir civil, timidement sous Poutine, fortement sous Medvedev). Il faut cependant prendre en compte que les régions ont paradoxalement plus d’autonomie au sein de la Fédération de Russie que par exemple les régions françaises, on ne peut certes pas les considérer comme un contre-pouvoir mais comme une dilution de ce même pouvoir (et qui dispose par ricochet d’une caisse de résonance au sein du Conseil de la Fédération, le Sénat Russe pour simplifier).

Quelle est, dans la Russie de Medvedev, l’influence des siloviki et leur niveau de pénétration des sphères de pouvoir ?

Toujours aussi forte que sous Vladimir Poutine pour la simple et bonne raison que l’administration n’a que très peu évolué. Si ce n’est par des touches homéopathiques, et malgré quelques changements de postes cosmétiques. Disons que Medvedev de son côté constitue son propre réseau qui n’est pas celui des forces de l’ordre, mais plutôt des gens issus du monde civil bien que lui étant dévoués cela va sans dire. Ne pas oublier Sergueï Lavrov qui semble aussi placer des pions à lui de son côté : cet homme a poursuivi une carrière rectiligne dans les coulisses du pouvoir malgré les bouleversements, et vient d’arriver à un poste d’importance. Toutefois Poutine le tient à l’oeil et n’a pas hésité à le « remettre en place » suite à des déclarations malheureuses.

Passons aux aspects internationaux. Les concepts d’Eurasisme et de Néo-eurasisme (particulièrement les écrits de Lev Goumilev) ont-ils une quelconque influence sur la politique étrangère de la Russie et son désir de puissance, notamment dans « l’étranger proche », c’est-à-dire principalement les anciennes républiques soviétiques d’Europe de l’Est et d’Asie Centrale ? Quid de l’importance du Heartland hérité de McKinder, support de la vision d’une Russie-Eurasie et qui semble avoir les faveurs des dirigeants russes ?

En réalité, et sans nier l’apport de Lev Goumilev, il semblerait qu’un Alexandre Douguine ait eu une prégnance intellectuelle certaine sur les instances dirigeantes du temps où Poutine était Président. Exemple : il a popularisé le terme de multipolarisme qui a été repris à satiété depuis. De plus, et pour ce que j’en observe ça devient très clair, Poutine a clairement réorienté sa vision vers l’Asie Centrale et l’Extrême-Orient depuis quelques années suite aux rebuffades des Européens. Medvedev lui garde le cap avec les Occidentaux, Européens en tête; mais comment interpréter le fait que ses deux premiers voyages officiels auront été le Kazakhstan et la Chine ? Sans omettre la mise en chantier de nouveaux réseaux énergétiques avec la Chine et le Japon, loin d’être parfaitement anodins.

L’Eurasisme effectivement reprend les bases des théories géopoliticiennes de la fin du XIXème et début XXème quant à cet Heartland. Mais en partant plus d’un postulat culturel / civilisationnel que territorial (même si la profondeur stratégique demeure). Le Kazakhstan à travers son Président Nazarbaïev y est très sensible, et certaines élites Russes de même. L’union douanière et économique qui s’avance devrait lui donner une meilleure consistance à terme si les volontés politiques sont maintenues. Ce faisant, elle poserait en corollaire la place de l’Europe vis à vis ou au sein de ce nouvel espace de pouvoir.

On met souvent en avant le soft power chinois. A contrario, la Russie est dépeinte comme plus ouvertement conquérante et montrant ses muscles. Tourne-t-elle le dos, comme l’écrit Jean-Sylvestre Mongrenier, au soft power ?

Non, elle ne tourne pas le dos au soft power. Encore moins avec Medvedev qui est un homme bien moins veule qu’on ne tente de le faire croire. Cependant il est net que la Russie accuse une réelle déficience en matière communicationnelle. Les changements s’opèrent mais très lentement. De plus dans les médias occidentaux il y a un effet de rémanence : l’on conserve encore une vision soviétique d’une société russe qui a énormément évolué depuis (il faut avoir une expérience du terrain pour s’en rendre compte), ce qui donne des papiers parfois abracadabrantesques décalés par rapport à une certaine réalité. La diplomatie russe est très active, même discrète, mais elle n’a plus les moyens de l’URSS, alors elle doit clairement consacrer ses énergies à des cibles prioritaires que sont l’Asie Centrale, la Chine, l’Inde, la Syrie, l’Iran, le Venezuela et quelques autres pays où il y aurait moyen d’influence (Cuba où la Russie revient petit à petit, de même que la Turquie qui va bénéficier d’un rôle énergétique majeur à l’avenir de par les tuyaux de Samsun-Ceyhan, Blue Stream, Nabucco et même South Stream pour lequel les autorités ont publiquement déclaré leur intérêt quant à une participation).

La Russie essaie-t-elle de semer la discorde au sein de l’UE afin de provoquer une impuissance collective, notamment par des relations bilatérales poussées avec certains « grands » comme l’Allemagne, l’Italie et la France ?

Pour les relations bilatérales avec les membres de l’Union Européenne, et l’avènement d’un Président de l’UE n’y changera rien pragmatiquement, la Russie continuera à traiter séparemment car les intérêts des pays sont divers : exemple, le Royaume-Uni n’a pas la même approche diplomatique ni les mêmes intérêts financiers en Russie que l’Italie qui est très présente par ses PME, sans parler de l’Allemagne qui elle pose d’abord des mastodontes économiques pour asseoir virilement sa présence sur place. Penser faire parler l’Europe d’une seule voix est utopique à 27 dès lors qu’un ou des intérêts stratégiques de l’un des pays est touché par une mesure potentielle. Pensons par exemple à Nabucco, projet adoubé pour la Commission Européenne mais délaissé d’office par l’Italie (ENI) et postérieurement par la France (EDF) suite à sa candidature rejetée, GDF-Suez échaudé par cette avanie prit soin de rejoindre le tracé concurrent South Stream piloté par Gazprom.

dimanche 4 avril 2010

Les Guignols de l'info version 3D Russe

Ce sont de vrais petits bijoux d'humour que nous offrent les Russes avec ces scénettes en trois dimensions appelées Мульт личности. Ce lundi sera diffusé le 8ème numéro sur la chaîne Первый канал.
Pour les russophones et les habitués du monde Russe contemporain ce n'est que du bonheur et du rire...
A signaler la présence aussi d'invités étrangers tels que Nicolas Sarkozy, Carla Bruni, Angela Merkel, Barack Obama ou Hillary Clinton lors de certains épisode.








vendredi 2 avril 2010

Son nom restera Personne

Chers visiteurs,

Cette page culture publiée sur Agoravox m'est très chère car relative à un de ces films ayant durablement laissé une empreinte dans ma mémoire, et dont je découvris avec plaisir que j'étais loin d'être le seul à ce sujet. Il fut l'occasion non seulement d'alimenter une causerie sur le cinéma des années 70 et du genre western en particulier, mais aussi une compréhension de cette période tumultueuse mythifiée par le 7ème art.

Article paru sur Agoravox le 12 août 2009

Emblématique de la culture Américaine, le western est devenu un genre à part entière du septième art, et si son âge d’or est désormais révolu malgré quelques tentatives sporadiques de le revivifier, il n’en demeure pas moins qu’il aura légué aux jeunes générations cinéphiles de somptueux monuments cinématographiques.
Mon nom est personne (Il mio nome è Nessuno dans sa version originale) peut à ce titre être considéré comme un symbole à lui tout seul : digne représentant du western crépusculaire, oscillant entre comédie et drame, il offre au spectateur un tableau sordide de cette épopée qui par un effet miroir annonce la fin de la grande chevauchée du genre sur grand écran.

La conquête de l’Ouest, l’Histoire d’un peuple

Contrairement à ce que l’on serait amené à penser, la conquête de l’Ouest ne commence pas véritablement au XIXème siècle mais en réalité au… XVIIIème !

Vision iconoclaste du phénomène je le reconnais, elle trouve cependant sa justification dans la proclamation royale de 1763 lorsque Georges III, roi d’Angleterre d’alors et récent vainqueur de la Guerre de Sept ans consacrant la perte des colonies Américaines Françaises, interdit aux colons des treize colonies d’étendre leur présence au-delà des Appalaches.

Cette injonction sera l’une des causes du ressentiment des futurs Américains envers la couronne Britannique : tant de terres fertiles à portée de main mais leur étant interdites d’exploitation à la suite de l’engagement royal à ne pas spolier les peuples Indiens s’étant placés sous la protection de Georges III. L’avenir des populations indiennes ne pouvaient qu’être scellé une fois effectif la fin de la présence Britannique par le Traité de Paris de 1783.

L’indépendance chèrement acquise, l’achat de la Louisiane effectif et le retour de l’expédition de Lewis et Clark couronnée de succès, plus rien ne pouvait s’opposer à une colonisation en masse au-delà du Mississippi. Cette progression territoriale ne se faisant pas sans heurts, non seulement vis-à-vis des populations autochtones comme des voisins immédiats (Mexique, Canada) mais aussi à l’intérieur des communautés ayant fleuri sur ces nouvelles terres. Ces grands espaces où la réglementation de Washington parvenait étouffée allaient offrir aux Américains une période tumultueuse et riche, y compris dans le domaine culturel (cf les oeuvres du romancier James Fenimore Cooper).

Toutefois, de même qu’il y eut un début, la conquête de l’Ouest se devait d’avoir une fin. Non pas brutale à l’image de son existence, plutôt imposée par l’entremise d’une régularisation latente et inexorable des autorités fédérales sur les territoires colonisés.

Au début du XXème siècle, l’épopée était arrivée à son terme et la légende prenait la relève, consacrée à travers cette nouvelle forme d’expression artistique venue du vieux continent qu’était la cinématographie.

C’est précisément à la jointure entre les deux siècles que se situe l’action du film cité (juin 1899 pour être parfaitement exact), élément d’importance puisque ce choix procéda d’une volonté de mieux faire ressortir la symétrie temporelle scellant la fin de deux époques.

La fin de la conquête de l’Ouest, la fin du western spaghetti

Porté au faîte du succès par le talent de réalisateurs doués tels que John Ford ou John Sturges, le genre s’essoufflera par lassitude après vingt années de bons et loyaux services au début des années 60 avant qu’une relève improbable ne provienne de l’autre rive de l’Atlantique.
 
Désigné avec condescendance par la dénomination de western spaghetti, le terme fut au contraire la marque de fabrique d’une génération de réalisateurs, acteurs et compositeurs d’origine Italienne de grand talent dynamitant le genre par des procédés techniques et scénaristiques totalement novateurs. Sergio Leone, Gian Maria Volontè, Ennio Morricone passèrent à la postérité pour leurs prestations mondialement reconnues.

D’autres firent leur chemin, baignés d’un moindre éblouissement par les projecteurs mais en engrangeant leur part du succès, notamment Terence Hill (de son vrai nom Mario Girotti) ainsi que Tonino Valerii.

Lorsque Tonino Valerii décida de réaliser Mon nom est Personne, il le fit dans un contexte où le genre avait déjà posé son empreinte à destination du grand public, devinant très certainement que le regain du genre western n’aura été que temporaire et voué à court terme à retomber dans le déclin (ce qu’il adviendra effectivement postérieurement à cette production).

Epaulé par Sergio Leone lui-même, le réalisateur Italien décida d’opter pour un tandem disparate qui fera le succès du film : un vétéran de la période dite classique, Henry Fonda, et un jeunot star du western parodique avec On l’appelle Trinita et On continue à l’appeler Trinita. La dichotomie au lieu d’engendrer l’anarchie créera bien au contraire un équilibre savant au sein du film en faisant alterner la grave figure d’Henry Fonda dans le rôle d’un pistolero en préretraite (Jack Beauregard) avec celui de Terence Hill en tant qu’adulte n’arrivant pas à sortir de l’enfance (Personne) et adulant Beauregard comme un héros en qui placer sa foi d’une société plus juste.

Le procédé permit surtout d’effectuer un passage de témoin annonçant le déclin irrémédiable du western spaghetti.

Une richesse technique, musicale et… philosophique

Tous les canons du genre se retrouvent condensés dans le film. Chemin de fer, saloon, grands espaces désertiques, indiens, chevauchée sauvage, mine d’extraction aurifère, duel un contre un, cowboy solitaire sur fond de soleil couchant. La technique elle-même s’en donne à cœur joie : contre-plongées, gros plans, instantanés en rafale, incrustations etc. L’accompagnement musical loin d’être en reste fait appel à toute la maestria d’Ennio Morricone en offrant des compositions tantôt à consonance badine, tantôt orientées vers le dramatique.

Hors la technique, c’est l’effet scénaristique et même philosophique qui détonne. Henry Fonda endossant le rôle du "bon" qui dans la plus pure tradition du western spaghetti n’est pas toujours animé des meilleurs sentiments et ne respecte pas à la lettre le code du héros propre sur lui quand bien même aurait-il un bon fond. Là en revanche où il y a novation c’est par la présence de Terence Hill qui malgré son aptitude au maniement du révolver ne dédaigne pas s’amuser de ses adversaires avec des procédés relativement enfantins (le duel de claques dans le saloon étant un passage emblématique). Ce refus de se prendre au sérieux tranche nettement avec les scènes où Henry Fonda fait son apparition, et les rencontres entre les deux personnages sont souvent l’occasion pour eux de confronter leur vision de la vie. L’idéalisme et l’insousiance de la nouvelle génération répondant à la fatigue et au désabusement de l’ancienne dépassée par l’évolution sociale.

Paradoxalement, le duel final qui clôture d’ordinaire chaque production du genre est au contraire démystifié. Un trompe-l’œil qui lorgne moins vers l’ironie (bien que présente) que vers la nostalgie d’une époque où toute empreinte de violence et de vices qu’elle était, elle n’en recelait pas une marque de sincérité où l’homme devait faire face à son destin par sa propre habilité. Le véritable duel voulu par Personne répond comme une bataille des temps anciens par son anachronisme en une période où le crime est devenu organisé au point qu’un homme seul ne peut plus faire la loi à force de balles comme le relèvera Beauregard à la toute fin de l’histoire. Cependant c’est paradoxalement cette volonté d’affronter l’adversité en dépit de la disproportion des forces en présence qui permet à Personne de croire en un héros capable de se dresser contre un tel rassemblement de bandits.

Du reste, bien que Personne se présente sous ses dehors infantiles il se dévoile aussi comme un individu plein de bon sens aux aphorismes cinglants du genre : « on rencontre parfois son destin sur la route qu’on a pris pour l’éviter ».

On relèvera aussi l’hommage malicieux rendu à Sam Peckinpah, d’une part par l’appellation de la horde sauvage tirée du titre d’un des films emblématiques du réalisateur Américain puis du fait de sa propre nomination sur l’une des tombes du cimetière indien par l’un des protagonistes du métrage.

Et pour finir, comment ne pas saluer l’épanadiplose de la scène du barbier ? Répondant chacune au trait de caractère du protagoniste la jouant.

La dernière cartouche

Moins parodique qu’il ne le laisse accroire, Mon nom est Personne est au contraire un émouvant monument réalisé et joué par des acteurs sachant que l’âge d’or est désormais révolu, et qu’à l’instar de la conquête de l’Ouest tout a une fin. Le récit d’adieu du vieux pistolero à la fin du film sonne comme une épitaphe du genre, à la fois désabusé et empreint d’une non moins véritable tendresse pour une période violente mais non exempte d’idéaux et de liberté. Une dernière cartouche en or massif tirée pour l’honneur et pour le plus grand plaisir des cinéphiles.