dimanche 12 décembre 2010

De Wikileaks à Wikilex


Wikileaks n'a cessé de faire parler de lui depuis son existence voici quatre ans déjà, en montant crescendo le degré des révélations sur les actions de certains Etats, à commencer par le plus puissant d'entre eux : les Etats-Unis.
2010 sera de ce point de vue l'acmé de son activité et de son retentissement mondial, à tel point que nombre de gazettes de par le monde auront repris les éléments distillés par le site, affichant même leur partenariat de façon officielle [1].

Le terme de Wiki [2] à ce titre est trompeur dans sa forme actuelle, et n'est plus qu'un lointain héritage de la genèse de ce type de média. Wikileaks en effet n'autorise plus la modification ou le commentaire des informations transitant par ce tuyau, mais offre la possibilité aux personnes intéressées de se servir de ses services pour révéler des données détenues entre leurs mains.

Julian Assange, journaliste Australien qui tenta de trouver refuge en Suède afin de bénéficier d'une protection plus étendue sur la base de son statut professionnel mais refusé par les autorités, a été appréhendé au Royaume-Uni le 7 décembre dernier. Il fait l'objet de poursuites pour violences sexuelles en Suède sur deux femmes (lire cet article du Dailymail à ce sujet) : une réactivation d'une procédure lancée en été dernier sur le même motif mais retiré peu après de façon inexpliquée par le procureur de Stockholm. Pour l'heure il demeure confiné en cellule d'isolement.

Il serait par trop long de procéder à la biographie du fondateur le plus emblématique de Wikileaks, il est néanmoins utile de préciser que ce dernier est un enfant né de la révolution informatique : en attestent ses débuts dans le hacking, ses programmes, le lancement d'un service de fourniture d'accès Internet. En somme Assange n'est pas un noob (débutant en argot américain) en ce qui concerne son appréhension de la puissance et la manière d'employer les réseaux numériques et leurs services afférents.

Il y aurait aussi énormément à dire sur cette frénésie de révélation par l'emblématique Julian Assange. La traque dont il fait l'objet depuis plusieurs mois, avec les prémices de menaces d'ouverture d'enquête pour violences sexuelles sur ces deux femmes en Suède ont vraisemblablement pesé lourd dans sa décision de "tout balancer". Un animal blessé est d'autant plus dangereux qu'on lui ferme toute voie de fuite : que ne lui reste-t-il si ce n'est fondre en avant, crocs et griffes de sortis?

Mais moins qu'une extradition vers la Suède, c'est aussi une procédure identique qui est envisageable vers les Etats-Unis. Or l'acceptation d'une telle demande par les autorités du Royaume-Uni poserait peut-être plus de soucis au Ministère de la Justice Américain que de solutions. L'Attorney General serait confronté au délicat premier amendement de la constitution Américaine qui demeure le sanctuaire de la liberté de parole et de la presse [3]. L'accusation d'espionnage serait une possibilité envisageable, mais non garantie d'efficacité. Du reste, le côté un peu romanesque de l'espion persistant dans l'esprit du public est largement moins avilissant que l'accusation de viol. D'où l'intérêt de cibler judicieusement les charges à retenir envers le potentiel prévenu.
Toutefois comme incarcérer le meneur de ces fuites ne suffit pas, d'évidentes pressions ont été effectuées pour clore les comptes PayPal, Mastercard, Visa et contraindre les hébergeurs, dont le plus notoire est Amazon, à lâcher Wikileaks. Certaines déclarations malheureuses, notamment en France, ont permis surtout de démontrer l'état de panique dans les états-majors politiques des alliés de l'Amérique [4]. Récemment par ailleurs deux décisions de justice, l'une émanant du Tribunal de Grande Instance de Lille et l'autre de Paris ont rejeté les requêtes de l'hébergeur Français OVH (avec au passage un rappel de la Loi pour la Confiance dans l'Economie Numérique et ses modalités). Ce qui n'a pas empêché le Ministre de l'Economie Numérique de déclarer que les magistrats avaient refusé l'hébergement dudit site en France : une lecture très particulière, pour ne pas dire erronée, de ces deux décisions qui ne statuèrent en rien sur le fond mais sur la procédure de saisine inadaptée.
Autre problème juridico-technique à surmonter : le nom de domaine Wikileaks.org a été "gelé" du fait du retrait précautionneux de Dynadot et EveryDNS.

La guerre de l'information va se transposer désormais dans les prétoires, et devenir une bataille juridique d'importance.

Pour finir, quelques soutiens de haut vol ont pu sourdre durant cette affaire, soit par opportunisme de politique internationale soit par réelle volonté de défendre l'opération menée par Wikileaks ou de façon plus générale la liberté d'expression : Luiz Inacio Lula da Silva (Lula) ; Dmitri Medvedev ; Hugo Chavez ; Navi Pillay ou encore Daniel Ellsberg.
Ce dernier nom n'est pas anodin car il est bon de rappeler que si Wikileaks affole actuellement le landerneau, d'autres affaires peu ou prou similaires et non moins sérieuses ont parsemé l'histoire récente, et singulièrement avec les fameux Pentagon Papers. Le dénomé Ellsberg subira lui même de terribles pressions suite aux fuites de son propre fait. 

Un souci majeur persiste pourtant, de nature à ternir l'aura de telles actions : la protection des sources. C'est ce qui avait attiré des critiques acerbes non sur le fond de l'opération Wikileaks sur les révélations de la guerre en Afghanistan mais sur la forme en omettant de flouter certaines identités sensibles. Un oubli lourd de conséquences puisque susceptible de mettre directement en danger les auteurs à l'origine ou cités par les documents.
Cette donne très sensible va très certainement donner naissance à Openleaks fondé par d'anciens membres de Wikileaks déçus de l'absence de filtrage préalable lors de la mise en circulation de l'Afghan war documents leak.

L'un des enseignements à retenir de cette nouvelle affaire Wikileaks sera la façon dont se comportent les démocraties occidentales et de savoir si elles sont prêtes à défendre sur leur propre territoire les principes qu'elles entendent imposer par les baïonnettes à l'étranger.

MAJ : Pour avoir un aperçu des réactions dans le monde après l'écoulement d'un nombre déjà conséquent de documents, je vous recommande cet article du Guardian. Très succinct mais hautement instructif.

[1] New York Times ; Le Monde ; Der Spiegel ; The Guardian; El Pais pour les principaux.
Suite aux tracas fomentés en haut-lieu en France, le quotidien Libération s'est porté le 11 décembre 2011 à la rescousse du site Wikileaks pour un hébergement national.
[2] Un wiki est un site Web dont les pages sont modifiables par les visiteurs afin de permettre l'écriture et l'illustration collaboratives des documents numériques qu'il contient : source Wikipédia
[3] Congress shall make no law respecting an establishment of religion, or prohibiting the free exercise thereof; or abridging the freedom of speech, or of the press; or the right of the people peaceably to assemble, and to petition the Government for a redress of grievances.
[4] Cf article du Post où M. Baroin, Ministre du Budget n'hésite pas à énoncer qu'une société transparente serait une société totalitaire. A contrario, devrions-nous penser qu'une société opaque serait une société démocratique?

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