mercredi 24 novembre 2010

Sviatoslav de Kiev, souverain prométhéen

Article paru sur Agoravox le 12 avril 2010

Reconnaissable entre tous à son port altier, à sa houppe solitaire portée si caractéristiquement par sa seule personne, ses généreuses moustaches pendantes, son grand anneau d’or pendant effrontément au lobe de l’une de ses oreilles, le souverain de Kiev faisait nonchalamment déambuler son destrier sur le sol de la victoire. Autour de lui des soldats tantôt gémissants à terre tantôt peinant à se remettre debout. Les narines encombrées de l’odeur du sang à peine épongé par le sol mêlé à ce goût de cendre émanant des tisons rougeoyants des bâtiments incendiés. Les chevaux de ses gardes du corps hennissant sporadiquement de nervosité après cette tumultueuse bataille.
A Atil, Sviatoslav venait de remporter une grandiose victoire sur la plus puissante civilisation du cours de la Volga, tout autre que lui s’en serait contenté, revenant dans la capitale pour se satisfaire des honneurs dus. Mais il n’était pas ces autres là : il était tout au contraire mû par une vitalité toute prométhéenne, celle qui font les êtres de légende.

Une enfance placée sous l’ombre du régicide et de la régence


Depuis la fondation de la Rus’ de Kiev par la lignée du premier des Rurikides si l’on en croit les chroniques [1], le territoire des slaves orientaux progressa bon an mal an et aggloméra diverses tribus sous la férule de son élite guerrière scandinave (connue localement par la dénomination de varègues).

Cette expansion territoriale ne pouvait que tôt ou tard heurter les intérêts de peuples disposant de structures déjà bien établies et le cas échéant, tel l’Empire Byzantin, d’un rayonnement civilisationnel très étendu. Il faut préciser à ce stade historique que les Rus’ et les Byzantins étaient loin d’être de parfaits inconnus, ayant établi de profitables coopérations commerciales entrecoupées par de sanglantes confrontations [2]. Il en découlera même une curieuse habitude par la suite : les Empereurs Byzantins tendant à s’entourer de mercenaires varègues jusqu’au tout début du XIIIème siècle, ces derniers devenant de plus en plus essentiels quant aux affaires Etatiques non seulement en tant que troupe d’élite mais aussi comme garde personnelle [3].

Nous sommes au milieu du Xème siècle, et c’est au retour d’une d’une collecte d’impôts que la tribu slave des Drevliens mit à mort le père de Sviatoslav, Igor (le même que célébré dans la geste éponyme mise en strophes), laissant sa mère assurer seule la régence à partir de 945. Femme énergique et rusée, Olga de Kiev mit sa patience et son intelligence au service de sa vengeance qui trouvait sa justification dans la nécessité de ne pas relâcher la bride de l’Etat de Kiev sur les peuples la composant, sans quoi celui-ci se déliterait rapidement. Elle trouva le moyen de satisfaire son ambition vengeresse en invitant les notables Drevliens dans un bateau porté à bout de bras par ses sujets puis déposé et enseveli au fond d’une fosse au moyen d’un stratagème destiné à les amadouer puis à les amener auprès d’elle. Olga venait par là même de signifier combien la colère des souverains de Kiev pouvait être terrible si leur autorité et intégrité physique venaient à être menacées. Elle comprit cependant qu’il fallait non seulement user de la coercition mais aussi réformer l’administration, et prioritairement la perception des tributs, d’où la mise en place du poliudie (полюдье) avec des agents appointés spécialement par elle.

C’est à travers cet exemple de matrone très inspirée que grandira le jeune Sviatoslav, et s’il n’embrassera pas la religion de sa mère, le christianisme de rite byzantin [4], il assimilera toutefois auprès d'elle les qualités nécessaires pour la conservation de son pouvoir.

Alors que la priorité d’Olga fut de préserver puis consolider le pouvoir Kiévien, le souci de Sviatoslav fut de l’agrandir et d’éradiquer les menaces extérieures se présentant à lui. Cette obsession allait faire de lui l’un des guerriers les plus redoutés de son temps, comme causer sa propre perte par sa soif inextinguible d’absolu.

La druzhina à l’assaut du monde

Homme de terrain, volontariste, Sviatoslav une fois la majorité atteinte et son intronisation officialisée put se défaire de la régence pesante de sa mère et enfin porter ses yeux, et surtout ses armes, vers le premier de ses ennemis, et non le moindre : le formidable empire Khazar.

Immense territoire peuplé de la mer d’Aral jusqu’à la Crimée par un peuple d’origine Turc converti au judaïsme (une particularité remarquable dans un tel espace conflictuel entre musulmans, chrétiens et païens), les Khazars s’étaient assurés du contrôle de la Volga et de toutes les marchandises y transitant jusqu’à la mer Caspienne, de même que les échanges circulant de part et d’autre du Caucase ne pouvaient se passer de leur assentiment. Voilà qui en était trop pour Sviatoslav qui, très certainement poussé par les Byzantins trouvant de substantiels avantages à se débarrasser d’un concurrent gênant sur les rives de la Mer Noire, décida de se mettre en ordre de marche vers l’Est.

De par l’immensité de leur territoire et la qualité de leurs forces armées, les Khazars étaient des ennemis coriaces et susceptibles de créer d’énormes difficultés. En outre, les Bulgares de la Volga l’empêcheraient raisonnablement de profiter pleinement de toute conquête par leur position stratégique sur le cours supérieur de ce fleuve. Il fut par conséquent décidé de frapper les ennemis désignés l’un après l’autre, tout en enrôlant des mercenaires parmi les tribus de la steppe pour profiter de la sorte de leur habilité sans pareille dans le domaine équestre.


La capitale Bolgar mise à sac et les autorités acceptant de payer tribut à Kiev, Sviatoslav pouvait décemment se tourner une fois pour toute vers le voisin Khazar après ce début de campagne prometteur.

Dans une conquête folle de par les distances à parcourir, le roi guerrier aidé de sa fidèle druzhina (la garde personnelle du Grand Prince) descendit le cours de la Volga et porta les plus féroce de ses coups sur la capitale des Khazars située sur le delta dudit fleuve : Atil. Une fois ce centre névralgique pris d’assaut, pillé et laissé sciemment exsangue, la campagne pouvait reprendre de plus belle car trop conscient que les Khazars demeuraient capables de se redresser, le Grand Prince voulut partir en direction du Don et de leur principale forteresse : Sarkel.

Peu d’informations nous sont parvenus quant au déroulement du siège, en revanche le caractère belliqueux du souverain Kiévien comme l’absence de réaction des Khazars suite à cette campagne laissent à penser que l’endroit fut sévèrement touché [5] au point de ne susciter aucune réaction d’envergure. Au même lieu fut érigée une nouvelle cité défensive, Bielaja Vieja (Белая Вежа) ou Forteresse Blanche en français.

Ce fut la défaite de trop pour cet Empire si longtemps opulent comme craint. Pacifiant le nord Caucase de la même manière qu’il réduit au silence la puissance Khazare, Sviatoslav était devenu le maître incontesté de toute la Volga jusqu’aux rives de la Mer Noire.

La campagne du Danube et l’affrontement inéluctable avec Byzance

Béni par Svarog, le souverain de Kiev ébauchait déjà ses futurs exploits sitôt de retour dans sa capitale. Cette fois, il était acquis que la sécurisation de son territoire passait par la maîtrise du Danube et la déchéance du grand roi Bulgare Boris II. Le patricien Kalokyros envoyé par l’Empereur Byzantin à la cour de Sviatoslav joua vraisemblablement un rôle de premier plan en poussant au conflit dans les Balkans non sans étaler de précieux et rutilants "arguments".

Pourvu de pléthoriques supplétifs de la steppe avec les fonds Byzantins, Sviatoslav et ses soixante mille hommes en armes écrasèrent une fois de plus à la bataille de Silistra / Dorostolon (968) leurs adversaires et devinrent maîtres de tout le royaume de Bulgarie en s’emparant de nombreuses forteresses. Malgré cette victoire initiale, nécessité fut de s’y reprendre à deux fois à la suite d’une attaque surprise de la tribu des Pétchénègues assiégeant Kiev (vraisemblablement stipendiés pour ouvrir un deuxième front et forcer le souverain Rus’ à suspendre sa campagne). Cette interruption involontaire fut par ailleurs l’objet d’une décision de sa part de transférer la capitale de Kiev à Pereyaslavets pour éviter pareille réédition de situation, non sans s’être préalablement attiré les réprimandes de sa mère Olga quant à son impétueuse nature mettant en danger les siens et son peuple.

Refusant de céder les terres chèrement acquises sur les Bulgares, désormais alliés par contrainte, le fougueux Rus’ s’attira de facto la colère des instances Byzantines. Débuta alors une longue guerre d’usure entre les deux puissances : Kiev une nouvelle fois défiait Constantinople.

La poussée inexorable de Sviatoslav sur les terres Byzantines provoqua une révolution de palais au coeur de l’Empire Romain d’Orient, et Jean Ier Tzimiskès remplaça Nicéphore II Phocas de façon particulièrement brutale et définitive... Cela n’eut aucune conséquence sur la détermination de l’envahisseur de Kiev, au contraire ce dernier s’empara de la ville stratégique d’Andrinople [6] en 970, provoquant un début de panique à Constantinople même.

Cependant le vent commençait à tourner, et la bataille d’Arcadiopolis allait signifier le début de la fin pour l’épopée du souverain Rus’. Manoeuvrant habilement et surtout employant la ruse, les forces Byzantines dépecèrent l’armée disparate adverse composée de Magyars, de Pétchénègues, de Rus’ et de Bulgares. Sviatoslav n’eut d’autre choix que de retraiter pour recomposer ses forces, et s’enferma dans la forteresse de Silistra, celle la même qui accueillit le roi Boris II deux ans auparavant. Décision fort peu judicieuse puisque les forces ennemies convergèrent rapidement vers le lieu dit, renforcées par une flotte dépêchée pour établir un blocus fluvial.

Mal préparé à cette éventualité, et après soixante-cinq jours de siège et de cruelles pertes, Sviatoslav n’eut d’autre choix la mort dans l’âme que d’admettre sa défaite et accepter les conditions draconiennes de celle-ci. A savoir : le retrait de toute son armée restante de la zone des Balkans et la renonciation à une zone d’influence en Crimée (par la remise de l’antique cité de Chersonèse). Durant cette épreuve, il lui fut loisible d’observer combien la loyauté de ses auxiliaires avait été toute relative sans parler de leur efficacité lors des batailles décisives. Cette attitude sujette à caution allait toucher au paroxysme lors du chemin de retour à Kiev.

Trahison et trophée d’exception

Par trop conscient que le Grand Prince était indocile et ne manquerait pas nanti de sa jeunesse et de son incompressible énergie de reconstituer à terme une armée digne de ses ambitions, l’Empereur Jean Ier Tzimiskès employa l’arme favorite de ses coreligionnaires : la perfidie. Il enjoigna en soudoyant le Khan des Pétchénègues Kurya de se débarrasser de son rival régional en profitant de l’anémie de son armée remontant vers Kiev. A Khortytsia, île située sur le Dniepr, l’embuscade des redoutables Pétchénègues, des maîtres en la matière, fut létale à celui qui les avait défaits puis employés lors des années précédentes.

Les chroniques rapportent que la tête de Sviatoslav servit par la suite de calice au Khan Kurya en signe de respect vis à vis de son adversaire. Singulière fin pour un être au destin tout autant singulier et qui demeurera à jamais le Grand Prince Sviatoslav (Великий князь Святослав).

Cette disparition soudaine laissa néanmoins le royaume de Kiev dans une position éminemment précaire, le tout aux mains de ses trois fils, dont l’un d’eux, Vladimir, allait connaître un destin tout aussi exceptionnel. Mais ceci est déjà une autre histoire...


[1] Appelée Chronique des temps passés ou plus généralement Chronique de Nestor du nom du moine auquel ces écrits sont attribués, elle a été rédigée en vieux-slave : langue propre à la liturgie orthodoxe.
[2] Le dit de la campagne d’Igor, long poème épique exhumé à la fin du XVIIIème siècle relate notamment l’une de ces campagnes par le souverain de Kiev, Igor. Pour plus d’informations, se reporter à l’article de Wikipédia.
[3] L’un des épisodes de la saga d’un Harald III Hardrada étant particulièrement éclairant quant à cet aspect de la vie Byzantine.
[4] Citons en autres une mission envoyée en 961 par Otton Ier, dit le Grand, avec à sa tête l’archevêque de Magdebourg, futur Saint Adalbert et grand connaisseur des peuplades slaves.
[5] Les fouilles ne sont malheureusement plus possibles à la suite de l’ordre des autorités soviétiques d’inonder l’endroit archéologique pour y créer le lac artificiel de Tsimlyansk.
[6] La ville ayant été surtout l’objet en 378 d’une bataille aux conséquences particulièrement désastreuses pour l’Empire Romain d’Orient confronté aux invasions barbares.
 


Les parcours de couleur rose étant ceux des campagnes de Sviatoslav.

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