mardi 30 novembre 2010

L’Allemagne, vaterland de la géopolitique

Article publié sur Alliance GéoStratégique le 10 septembre 2010

En cette fin du XIXème siècle, il est une contrée Européenne qui n’aura cessé depuis l’occupation Française jusqu’à la préparation du premier conflit mondial de se développer et de progresser dans l’ensemble des sphères de l’activité humaine : l’Allemagne, ou dans sa forme originelle la Confédération du Rhin, allait sous la férule de l’Etat Prussien être amenée à contester à la Grande Bretagne son statut de première puissance mondiale.

Et au sein de cette croissance accélérée, il ne saurait être passé sous silence la réforme intellectuelle et morale à la base de toute cette expansion. Et comme le sujet nous intéresse au premier plan, évoquer l’inventeur du concept de géopolitique (mais non du terme), Friedrich Ratzel.

Napoléon Ier, administrateur de la future puissance germanique

Il peut paraître surprenant de prime abord que l’Empereur des Français soit à l’origine de l’irrésistible croissance germanique sur le vieux continent.

Et pourtant, si la Révolution Française a clairement débordé de son lit national dès les premières années de guerre, elle provoqua en retour et à terme une réaction chez les peuples conquis. Et Napoléon joua à ce titre un rôle clef en remodelant la cartographie du défunt Saint Empire Romain Germanique remplacé par la Confédération du Rhin (Rheinbund) le 12 juillet 1806 : une simplification territoriale allant de pair avec une simplification administrative [1]. Autant dire que tout était en place pour donner un plein essor à une nouvelle entité. Tout? Presque, car il était nécessaire de réveiller la conscience nationale pour ce faire : ce sera l’oeuvre de deux courants s’entremêlant : le romantisme et le nationalisme.

En réaction aux Lumières Françaises qui se voulait un courant universel basé sur la raison, les romantiques Allemands redécouvrent le passé commun du peuple Allemand et le célèbre à travers leurs écrits. Pour preuve, la glorification d’Hermann, plus connu en France sous la dénomination latinisée d’Arminius par l’entremise du titre Die Hermannsschlacht (La bataille d’Hermann) sous la plume d’Heinrich von Kleist. Un thème déjà évoqué quelques années auparavant par Friedrich Gottlieb Klopstock en plein Sturm und Drang, mouvement précurseur du romantisme.

Mais les plus influents de tous seront Johann Gottlieb Fichte avec son fameux Reden an die deutsche Nation (Discours à la nation Allemande) en 1808 et Friedrich von Schlegel qui outre son activité littéraire s’occupera de questions politiques, et à la demande du Prince de Metternich s’attellera à la rédaction d’une constitution de Confédération Germanique. Un labeur qui ne sera pas perdu comme la suite des évènements l’attestera…

Du reste, et a contrario des exemples précédents, le sabre précèdera parfois la plume si l’on prend l’exemple de l’un des plus célèbres rédacteurs de traité militaire au monde avec Antoine de Jomini et Sun Tzu : Carl von Clausewitz et son fameux Vom Kriege (De la guerre), fruit de son expérience de terrain durant les guerres napoléoniennes.

Au final, la campagne d’Allemagne de l’Empereur en 1813, passée à la postérité par sa plus emblématique bataille dite des nations à Leipzig, aura vu se dresser contre lui l’entité qu’il avait créé.

De la Confédération Germanique au Zollverein, antichambre de l’unité Allemande

Sitôt l’ordre ancien restauré, les aspirations des peuples d’Allemagne furent rapidement étouffées, et la Confédération Germanique (Deutscher Bund) repassa sous la tutelle de l’Autriche et de son Prince. Seulement c’était rapidement faire fi à l’avenir de cette puissance qui renaquit de ses cendres et qui allait peser durablement sur le destin de l’Allemagne jusqu’en 1945 : la Prusse.

Pour l’heure, l’éveil intellectuel ne faiblissait pas : Hegel allait marquer de son empreinte plusieurs générations de penseurs nationaux. Sa vision de l’Etat comme nécessité et perfection historique inspirera nombre de penseurs postérieurs. Sa pensée sera d’ailleurs à l’origine de la justification d’une administration très hiérarchisée et militaire ayant pour vocation d’assurer l’intérêt collectif.

Ce sera aussi l’heure des grandes constructions économiques nationales, alors que ces dernières avaient été jusqu’au début du XIXème siècle l’apanage des Français (François Quesnay, Jean-Baptiste Say ou Frédéric Bastiat) ou des Anglo-saxons (David Hume [2], David Ricardo ou Adam Smith), voici qu’émergent des réflexions nationales avec le développement de l’Allemagne. Un souffle alimenté par deux hommes, ayant le point commun notable d’avoir été contactés par la Rheinische Zeitung : Karl Marx et Friedrich List.

Karl Marx loin de l’hagiographie lisse de bien des thuriféraires était un théoricien ne manquant pas de piquant dans sa vie quotidienne, et s’il visait une révolution mondiale, il n’en dédaignait pas moins pour autant une préférence nationale Allemande [3]. A ce titre pour lui le grand bouleversement attendu par le prolétariat ne pouvait débuter qu’en Allemagne, nation s’étant industrialisée à grande vitesse à partir de la seconde moitié du siècle : il n’en aurait été que dépité d’apprendre qu’une révolution d’obédience marxiste prit forme en Russie, pays qu’il méprisait. Des propos qui par ailleurs seront vite gommés par les responsables soviétiques tant ils étaient clairement peu amènes vis à vis du grand voisin Russe qui, il est vrai, connut le servage jusqu’en 1863 et n’avait pas encore atteint le stade de maturité du capitalisme nécessaire à la prise du pouvoir par le prolétariat.

Ce tropisme Allemand influencera jusqu’aux praticiens de la dictature du prolétariat puisque Lénine n’aura de cesse de clamer que l’incendie de la révolution mondiale ne peut prendre sa véritable ampleur qu’à partir du foyer germain. Ce sera l’une des raisons principales de la guerre Polono-Russe de 1919-20 où le chef bolchevique désira répondre au soulèvement spartakiste ayant essaimé depuis novembre 1918 en Allemagne, souhait se heurtant territorialement à la reconnaissance par les alliés de la Pologne de Józef Piłsudski, d’où la tentative de passage en force par les troupes de la nouvelle république des soviets.

Marx n’en restera pas moins l’un des auteurs du XIXème siècle les plus lu, écouté, commenté voire craint. Et s’il s’est exilé par la suite sur le sol Anglais, jamais il n’aura quitté des yeux les évènements du vaterland.

Le second apport à cette science sera la plus haute personnalité de l’école historique d’économie nationale Allemande (Historische Schule der Nationalökonomie) : Friedrich List. Grand contempteur des idées libérales, il fera son apprentissage de l’économie sur le sol Américain, en tant qu’entrepreneur et aura l’occasion de croiser les plus importantes sommités de l’époque : Henry Clay, James Madison et Andrew Jackson.

Alors qu’il avait participé à la fondation de la première société Allemande de l’industrie et du commerce puis nommé secrétaire de celle-ci, il sera contraint du fait de son opposition parlementaire (élu deux fois à la diète de l’Etat suivi de deux refus par les autorités) de quitter le Württemberg pour se réfugier à Strasbourg. Tentant de rentrer tout de même au pays, il sera emprisonné quelques mois à la forteresse d’Asperg et sommé de s’expatrier tout en étant déchu de sa nationalité. Ce sera la raison de son séjour aux Etats-Unis où il confortera ses vues sur le développement industriel national [4].

A son retour, il devint un propagandiste infatigable de l’affermissement des liens entre les Etats Allemands qu’il entrevoyait par une politique des petits pas et par des réalisations concrètes [5]. Et cette réalisation concrète lui est soufflée à l’esprit par l’émergence du chemin de fer en Angleterre et aux Etats-Unis et dont il perçoit très rapidement que ce serait le fer de lance idéal pour souder les différents territoires Allemands.

Enfin sur le sol Allemand, protégé par sa nationalité Américaine et pourvu d’un consulat à Leipzig (son poste à Hambourg ayant été refusé pour divergence de politique économique par les autorités locales), il verra naître le Zollverein (union douanière) en 1834 sous l’égide de la Prusse [6] qu’il avait abondamment appelé de ses voeux tout en continuant à vouloir désenclaver les territoires en militant pour l’expansion des voies ferrées sur le territoire.

De toutes ces réflexions et activités incessantes, il en tirera son ouvrage majeur, Das nationale System der politischen Ökonomie (Système national d’économie politique), qu’il débutera par ailleurs à Paris.

Cependant ses idées ne seront pleinement mises en pratique que bien après sa mort sous la main de fer du chancelier Otto von Bismarck.

Une autre explication complémentaire de la montée en puissance Allemande au XIXème siècle tiendrait à… la question si actuelle des droits d’auteur comme l’avance l’économiste Eckhard Höffner. Il semblerait selon ce chercheur que la multiplication des écrits et leur disponibilité à moindre coût aient participé très favorablement à l’essor intellectuel mais aussi industriel Allemand. Et de prendre l’exemple a contrario de l’Angleterre qui a vu sa puissance stagner et par conséquent son avance fondre au fil du siècle pour cause de restriction de circulation des oeuvres.

Une étude récente qui suscite déjà l’intérêt et la polémique au sein de la communauté scientifique [7].

Eclosion de la géopolitique sous férule Prussienne

La place de la Prusse à la veille de la guerre franco-prussienne était déjà prégnante et n’avait plus d’adversaire sur son pourtour : le Danemark en 1864 et l’Autriche-Hongrie en 1866 avaient été neutralisés, l’Italie choyée en attisant son courroux envers la politique incohérente de sa voisine Française et l’Angleterre bienheureuse d’observer les puissances du continent s’occupant à se combattre plutôt que de lui contester sa suprématie sur les mers.

L’on soulignera l’esprit matois du chancelier Otto von Bismarck qui avait pris soin de rassembler tous les Etats du nord en 1866 sous une seule entité appelée Norddeutscher Bund ou Confédération de l’Allemagne du nord sans y adjoindre les territoires du sud afin de ne pas éveiller l’inquiétude de Napoléon III. Ce dernier sera entraîné bien trop lestement par la suite dans un conflit qui se soldera par la proclamation de l’Empire Allemand le 18 janvier 1871 au château de Versailles. La boucle était bouclée : Bismarck avait réalisé son rêve de réunir les Etats Allemands autour de son roi et sa patrie Prussienne.

Toujours dans le prolongement de l’essor intellectuel né du début du siècle, les sciences Allemandes progressèrent et d’autres naquirent. Telle la géopolitique par un représentant haut en couleurs : Friedrich Ratzel.

En réalité, il ne fut pas le véritable inventeur du terme mais Rudolf Kjellén, un politologue Suédois très averti des travaux de Ratzel dont il fut l’étudiant qui employa et popularisa le premier la discipline sous ce vocable : Ratzel parlait pour sa part d’anthropogeographie (géographie humaine) et de politische geographie (géographie politique).

De même qu’il mit ses pieds dans la continuité des pas de la figure tutélaire de Carl Ritter tout en prenant néanmoins un chemin un peu moins académique puisqu’il effectua un apprentissage d’apothicaire (préparateur de médicaments et onguents pour malades) dans son jeune âge avant de bifurquer vers la zoologie puis enfin la géographie. Non sans avoir été très sensibilisé aux travaux du naturaliste Anglais Charles Darwin et de son compatriote Ernst Haeckel de même qu’aux théorie de l’Anglais Herbert Spencer. Ce qui l’amènera à s’interroger sur la vie et la mort d’un Etat, son cycle de vie. Son apport est essentiel en ce sens qu’il perçoit qu’un Etat peut être considéré comme une entité biologique évoluant au fil du temps car consistant en un ensemble d’individus. C’est à ce titre qu’il emploiera un terme qui fera son bout de chemin et prendra une acception plus radicale par les idéologues nazis : le lebensraum, ou espace vital. D’où un rapport triangulaire entre la population, le sol et l’entité étatique. Ratzel évoquera dans son ouvrage de politische geographie que le tort de l’Allemagne aura été d’avoir été trop tôt trop grande et qu’il en est résultée la dislocation du premier Reich en une multitude d’entités, en somme une croissance trop rapide, mal digérée et encore plus mal gérée.

Son organicisme géographique passera à la postérité sous les écrits de Karl Haushoffer, général et géopolitologue Allemand, et sera employé sans vergogne par les responsables nazis. Un sceau politique sur son legs qui causera un tort certain à l’étude de la géopolitique après la seconde guerre mondiale. La discipline ne reviendra en grâce que très lentement au début des années 80 pour ensuite connaître un nouvel essor une décennie plus tard, libérée de la pesante surveillance des sentinelles du bien penser.

La géopolitique trouva par conséquent sa voie dans un terreau de développement industriel et intellectuel très favorable au sein d’une Allemagne en voie de réunification : cette aire qui n’avait été autrefois qu’une dénomination purement géographique était devenue une réalité politique, fût-ce sous la bride de l’Etat Prussien. De cette soif de savoir naquit cette discipline balbutiante qui n’aura de cesse de s’imposer et promise à un long avenir tant de nouveaux territoires restent à découvrir et à appréhender par l’homme, tels le cyberespace ou à plus longue échéance, l’univers car comme le disait fort bien Constantin Tsiolkovski (qui n’était, lui, pas d’origine Allemande je vous le concède) : La Terre est le berceau de l’humanité, mais on ne passe pas sa vie entière dans un berceau.


[1] L’on notera avec attention que restèrent départements Français une ceinture de territoires allant des Bouches de l’Elbe au Mont Tonnerre (grosso modo selon un redécoupage régional plus ou moins prononcé de nos jours, la Sarre, la Rhénanie-Palatinat, la Rhénanie du Nord-Westphalie, la Basse Saxe ainsi que Brême et Hambourg).
[2] Si ce penseur Ecossais est souvent répertorié en tant que philosophe sur le continent, il n’a n’en pas moins développé des écrits portant sur l’économie, micro comme macro. L’un d’eux étant passé à la postérité sous l’appellation de price specie flow mechanism (mécanisme de flux des prix en numéraire).
[3] On lui doit aussi cette phrase savoureuse datée du 20 juin 1870 au sein d’une lettre adressée à son ami Engels alors que la guerre vient tout juste d’être déclarée entre la France et la Prusse : « La France a besoin d’être rossée. Si les Prussiens sont victorieux, la centralisation du pouvoir de l’État sera utile à la centralisation de la classe ouvrière allemande. La prépondérance allemande, en outre, transportera le centre de gravité du mouvement ouvrier européen de France, en Allemagne. La prépondérance sur le théâtre du monde du prolétariat allemand sur le prolétariat français sera, en même temps, la prépondérance de notre théorie sur celle de Proudhon ».
[4] Le blocus continental imposé par Napoléon à ses alliés Européens eut au sein de la Confédération du Rhin un effet bénéfique puisqu’il favorisa et protégea les industries naissantes de la prédation de leurs homologues Anglaises. La fin de l’épopée Napoléonienne mit un terme à cette politique et en corollaire à cette protection, posant crûment la question de la pérennité des industries des Etats Allemands.
[5] Cette politique fut reprise avec succès par les projeteurs de l’unité Européenne d’après-guerre comme l’atteste le discours du 9 mai 1950 prononcé par Robert Schuman.
[6] Cette prédominance Prussienne s’illustre sur la monnaie commune qui ne sera autre que le thaler Prussien employé dans les échanges commerciaux entre membres de cette communauté.
[7] Pour ceux que le sujet intéresserait au premier plan, je leur suggère cet entretien paru dans Der Spiegel. Höffner hat die frühe Blütezeit des Gedruckten hierzulande beleuchtet und kommt zu einem überraschenden Befund: Anders als in den Nachbarländern England und Frankreich habe sich in Deutschland im 19. Jahrhundert eine beispiellose Explosion des Wissens vollzogen.
Deutsche Autoren schrieben sich damals die Finger wund. Allein im Jahr 1843 erschienen etwa 14.000 neue Publikationen - gemessen an der damaligen Bevölkerungszahl, war das fast schon heutiges Niveau. Gedruckt wurden Romane, vor allem aber wissenschaftliche Fachaufsätze. Ganz anders die Lage in England: “Man sieht in Großbritannien einen für die Zeit der Aufklärung und bürgerlichen Emanzipation kläglichen Verlauf”, konstatiert Höffner
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