dimanche 14 novembre 2010

Agora ou l’extinction du phare de la connaissance d’Alexandrie

Chers visiteurs,

Agora que je présente ci-après est une vraie perle. Non seulement sur le plan de la réalisation technique mais aussi dans son approche atypique en se focalisant sur cette femme, Hypatie, qui symbolise la fin d'un monde, celui de l'Antiquité. En tout cas la fin de l'essor intellectuel, et l'entrée dans une ère de régression.

Je recommande fortement la lecture des Divins Césars de Lucien Jerphagnon en complément de cet article afin de mieux percevoir combien la philosophie d'essence païenne était intimement liée au développement intellectuel (certains penseurs tel Démocrite n'hésitant pas dans la foulée de leur pensée à relativiser, si ce n'est nier, toute intervention divine dans le grand ordonnancement de l'univers). Le sort d'Hypatie est encore plus cruel du fait de son statut de femme, et plus encore de femme savante, guère en adéquation avec la nouvelle donne religieuse en la matière. L'on devine bien entendu le sous-entendu du réalisateur et la contemporanéité de son propos...

A lire aussi ce billet paru sur EGEA relatif au même sujet et avec le même enthousiasme. Et puisque nous en sommes à évoquer les billets des alliés, n'omettons pas le compte-rendu effectué sur Historicoblog.

Article publié sur Agoravox le 29 mars 2010

Il est de ces films épiques qui sans travestir la réalité historique ne manquent pas de placer le spectateur dans un monde du passé dont les éléments de réflexion demeurent intemporels. Agora est de ceux-là sans conteste, et bien qu’il passa malheureusement inaperçu lors de sa sortie sur les écrans Français au début de cette année, ce film hispano-maltais dirigé par Alejandro Amenábar est une véritable perle qu’il ne faudrait pas manquer lors de sa diffusion sur d’autres supports. La maîtrise cinématographique aidant, l’histoire d’Hypatie d’Alexandrie ne peut laisser indifférente de par le message délivré à travers les siècles.

Un contexte religieux tumultueux

Théodose Ier, dernier Empereur d’un Empire Romain autrefois unifié s’étendant des colonnes d’Hercules à l’Ibérie caucasienne, scella en l’an 391 le sort des communautés païennes en promulguant l’édit intitulé nemo se hostiis polluat insontem victimam caedat. Les cultes païens devinrent du jour au lendemain interdits et les temples fermés à la vénération publique des Dieux Anciens [1]. Si Rome était de par sa place symbolique dans l’Histoire de l’Empire la première visée par ces mesures brusques comme discriminatoires, c’est Alexandrie, un foyer civilisationnel riche des trésors contenus au sein de sa bibliothèque qui devait subir le plus durement les conditions de cette disposition impériale.

Or à la même période professait au sein de la rayonnante cité méditerranéenne une femme dont l’on saluait tout autant la grande beauté que l’étendue des connaissances scientifiques : Hypatie. Fille de Théon directeur du musée d’Alexandrie, institut de savoir à travers sa fameuse bibliothèque comme lieu de cérémonie puisque servant à célébrer les cultes d’Osiris, d’Isis et de Sérapis (d’où le nom de sérapéum pour désigner les temples lui étant dédiés).

Hypatie en tant qu’adepte de la pensée néoplatonicienne [2] s’employait à propager la connaissance antique à ses disciples tout en menant ses travaux sur les mathématiques, l’astronomie et la philosophie. Pendant que sur l’Agora la tension montait crescendo entre chrétiens et païens. Les premiers enhardis par leur force numérique de plus en plus consistante et les gestes conciliants puis adjuvants du pouvoir politique, les seconds de plus en plus anémiés et inconscients du ressort fondamental de ce monothéisme à vocation universelle (le confondant à tort sur ce point avec le judaïsme qu’ils connaissaient depuis longue date).

C’est à ce moment précis que le réalisateur Chilien décide de nous emmener dans une Alexandrie magnifiquement reconstituée offrant pour le plus grand plaisir des yeux son phare grandiose et son impressionnante bibliothèque.

Bataille pour les âmes et la connaissance

Le parti pris d’Amenábar l’emmène à s’immiscer dans l’intimité des relations entre Hypatie et ses disciples dont on sait par des sources vérifiées que l’un deviendra évêque de Ptolémaïs (cité sise en Cyrénaïque) et l’autre préfet d’Alexandrie (gouverneur de l’Egypte), continuant malgré leur conversion à entretenir de très respectueuses relations avec leur ancien professeur. Tout le talent du réalisateur est justement de ne pas franchir la ligne rouge versant dans la fiction en proposant une oeuvre collant aux faits et (nombreux) personnages historiques. Non sans amener le spectateur à s’interroger sur plusieurs thèmes sans pour autant tomber dans une logorrhée intellectuellisante à l’extrême. Tout comme il nous amène à se replonger avec délice dans les recherches scientifiques et philosophiques fondamentales de cette époque où l’explication de l’univers pouvait être la quête d’une vie. C’est notamment l’un des temps forts du film où Hypatie sommée par les dignitaires de l’Eglise de choisir quelle religion elle doit embrasser répondra que son seul choix ne saurait être que la philosophie.

Îlot de réflexion au sein d’une Alexandrie en proie à la pression comminatoire d’une religion rompant avec la tolérance habituelle des païens, le musée édifié par Ptolémée Ier sera comme une flamme vacillante au milieu d’un tourbillon de fanatisme illustré par les imprécations du patriarche Théophile puis de son neveu l’évêque Cyrille fort de la mobilisation de ses moines du désert de Nitrie, appelés parabolani (ou parabolants en français). Le couvercle qui menace d’étouffer Alexandrie s’avance inexorablement tout le long du film, provoquant chez le spectateur un sentiment latent d’asphyxie qui trouvera un achèvement symbolique en fin de métrage.

Autour de ce décor, les acteurs s’en donnent à coeur joie tant on les sent bien en phase avec le sujet : que cela soit Michael Lonsdale que l’on retrouve avec plaisir dans le rôle clef de Théon, Max Minghella campant de façon efficace un esclave christianisé mais torturé en son for intérieur, Oscar Isaac interprétant avec réussite le gouverneur Romain esseulé au centre de l’intrigue et bien entendu Rachel Weisz que la lourde tâche d’endosser le rôle principal n’a pas écrasé pour notre plus grand plaisir de cinéphile. Hypatie ne peut dès lors que nous apparaître comme une femme séduisante à plusieurs égards dépassant le strict cadre de la beauté physique en dégageant ce charisme hors pair de par sa liberté de pensée comme par sa soif de culture le tout couronné par la fermeté de son courage et ce alors que le monde bascule autour d’elle.

Extinction des feux du savoir

Que l’on songe au saccage de la bibliothèque d’Alexandrie par les chrétiens du Bas Empire Romain ou au dynamitage des Bouddhas de Bâmiyân par les talibans au XXème siècle, l’on ne peut s’empêcher d’opérer un parallèle qui n’a au fond rien de troublant.

La destruction des savoirs de la bibliothèque d’Alexandrie restera une des plus profondes pertes pour l’humanité par la volatilisation de la somme de savoirs qu’elle contenait. Encore que cette catastrophe n’est pas clairement datée, ainsi le grand érudit Arabe Ibn Khaldoun imputera de nombreux siècles plus tard la destruction de cette même bibliothèque au calife Omar ibn al-Khattâb. Cependant la fermeture de l’école puis le saccage du temple autorisent à envisager des atteintes préjudiciables d’une certaine ampleur étendues aux autres annexes du musée.

Difficile de réellement trancher quant au destin de cet entrepôt de la connaissance (à tout le moins fut-il sérieusement malmené en ce début de Vème siècle) mais il est clair que dans le délabrement généralisé de l’Empire Romain, le rideau se fermait sur une page de l’Histoire pour entrer dans une nouvelle ère pleine d’incertitudes comme de repli intellectuel.

Drame historique efficace, humaniste et esthétique le tout servi par la richesse des thèmes traités, Agora a bien droit à une session de rattrapage sur DVD, Blu-Ray (sortie sur ces supports en mai 2010) ou lors de quinzaines du cinéma hispanophone.




[1] Précisons que Théodose Ier sera aussi le fossoyeur des Jeux Olympiques Antiques en proclamant leur interdiction pour prosélytisme païen en 393.
[2] Pour une meilleure compréhension du phénomène du néoplatonisme, lire cet article.

Le site officiel en version Espagnole et Anglaise

L’entretien d’Alejandro Amenábar réalisé par Sandra M.

14 commentaires:

Stéphane Mantoux. a dit…

Excellent film en effet, que j'essaierai d'acheter bientôt en DVD. A voir au cinéma, c'est grandiose.

Une BD est même sortie sur le fond historique qui sert d'intrigue au film.

Des ouvrages de référence sur le sujet existent également... c'était un des premiers billets d'Historicoblog (3) en début d'année (janvier 2010).

A bientôt.

Yannick Harrel a dit…

Bonjour,

Ah je ne savais pas pour la BD, je vais me renseigner à son sujet. Merci pour l'info!

Cordialement

Stéphane Mantoux. a dit…

Voici le lien vers la BD sur Amazon :

http://www.amazon.fr/Sorci%C3%A8res-2-Hypathie-Christelle-P%C3%A9cout/dp/2800146494/ref=sr_1_1?s=books&ie=UTF8&qid=1289761619&sr=1-1

A bientôt.

EGEA a dit…

Salut Yannick : tu peux ajouter dans tes références mon billet que j'avais écrit lors de la sortie du film,; il y a dix mois :
http://www.egeablog.net/dotclear/index.php?post/2010/01/07/Agora-%3A-%C3%A0-voir-aboslument-%21
Je suis aussi enthousiaste que toi
égéa

Anonyme a dit…

Lire également le superbe Julien dit l'Apostat de Lucien Jerphagnon sur cette même thématique de l'extinction du paganisme. Le Julien de Gore Vidal, sous la forme d'un roman historique, vaut également le coup tant le personnage est extraordinaire. A contrario ces ouvrages sont une contre-publicité terrible pour le dieu Chrestos et ses adeptes (l'infâme St-Grégoire de Nazianze entre autres). La victoire du christianisme étant clairement présentée comme un des symptômes de l'effondrement de l'empire romain. En conclusion, vive Julien Auguste !

Yannick Harrel a dit…

Bonjour,

Malheureusement le fameux Julien du même Lucien Jerphagnon n'est pas aisé à trouver. Et ce en dépit de mes recherches (si ce n'est en livre d'occasion). Le "dernier des Romains" était presque devenu un anachronisme dans ce monde qui s'effondrait et dont les forces vives ne se trouvaient pratiquement plus que de l'autre côté du limes.
Les galiléens n'ont malheureusement pas sauvé l'Empire, ils ont même accéléré son délitement d'une part en récusant le métier des armes(mais ils y reviendront par la suite comme Saint Augustin) et ensuite par leurs divisions entre différentes chapelles (l'on ne s'imagine guère à notre époque la violence qu'il pouvait y avoir entre les membres de l'arianisme, du nestorianisme, du monophysisme...).

Julien le Philosophe était le dernier feu au plus haut sommet de cette tradition par les souverains de verser dans la philosophie (les Divins Césars du même auteur démontrera même combien les philosophes sont restés présent dans les allées du pouvoir, y compris au mépris de leur propre vie). Ammien Marcellin sera le dernier vrai représentant issu de cette lignée, les suivants ne seront que de vagues copistes, non sans talent parfois, mais sans l'intensité flamboyante des feux de la connaissance et de la recherche de la sagesse qui avaient illuminé leur parcours.

Cordialement

Anonyme a dit…

Cher Monsieur,

L'ouvrage de Jerphagnon sur Julien vient d'être réédité chez Tallandier. Il se vend d'ailleurs très bien. Vous devriez pouvoir le trouver à la Fnac sans problème.

Cordialement,

Yannick Harrel a dit…

Bonjour,

Merci pour votre indication. Il y a six mois j'avais dû me rabattre sur Les Divins Césars (ce que je n'ai aucunement regretté bien au contraire) en espérant qu'une réédition voit le jour.
Ce jour est arrivé si j'en crois votre message, et vous remercie de nous en faire part.

Cordialement

PS : effectivement livre de nouveau disponible depuis début septembre chez Tallandier.

Spurinna a dit…

Julien l'Apostat le dernier Romain ?
C'est pas forcément l'avis de ceux que nous appellons Byzantins et qui eux se disent Romains jusqu'au XIVe siècle. Eux qui vivent dans une ville qui se dit la Seconde Rome et qui est sensée posséder sept collines, comme l'Urbs.

Et les Français se trouvent avoir de solides racines de Romains provinciaux (autrefois appellés gallo-romains).

Pour ce qui est de la bibliothèque (tant sur son site premier, à côté du Museion qu'à son annexe le Serapeum), ses vissicitudes commencent avant le christianisme. Jules César l'incendie quand il met le feu à la flotte egyptienne, d'autres y font leur marché et des émeutes précédentes y font aussi quelques dégâts (Marc Antoine avait pillé Pergame pour alimenter Alexandrie cela dit).

Yannick Harrel a dit…

Bonjour,

Les Byzantins étaient effectivement considérés comme des Romains à part entière, d'ailleurs les Arabes leur faisant face pendant et après le VIIème siècle les appelleront roumis.
Les barbares fédérés aussi se considéraient comme Romains au final, prenant fait et cause dans la défense d'un Empire unifié qui gardait de sa superbe y compris jusqu'au dernier souffle du poumon occidental.
Mais par "dernier des Romains" c'est moins au niveau littéral qu'au niveau symbolique qu'il faut en saisir l'acception. En effet, de par sa disparition la fin d'une conception de la politique et d'un rapport à l'Histoire qui se termine : le christianisme (clairement sous Théodose) amenant de substantiels changements qui marqueront non seulement les Empires Romains mais aussi les royaumes barbares à naître.
C'est aussi le dernier Empereur d'Occident à remporter une victoire décisive majeure avec des troupes majoritairement de citoyenneté romaine (il n'y a qu'à regarder la composition des troupes d'Aetius aux Champs Catalauniques pour mieux comprendre l'évolution en un peu moins de cent ans).

Concernant l'incendie sous Jules César, il semblerait que ce soit très ambigu et qu'il s'agisse plus d'un dommage collatéral qu'une volonté expresse. Et par ailleurs Strabon précise que cet embrasement n'aurait atteint que les entrepôts et ne mentionne aucunement une destruction, fût-elle partielle, de la bibliothèque. C'est ce que soutient notamment Luciano Canfora, historien et philologue Italien réputé ayant longtemps oeuvré sur le sujet.

Cordialement

Spurinna a dit…

Je vous rassure, sur le "dernier des Romains", c'est clairement du pinaillage !
Pour ce qui est de la fin d'un certain rapport au passé avec Théodose II, il faut le nuancer. On conserve des textes anciens et dans l'empire on conserve des statues que l'on sait clairement payennes pour leur seul intérêt esthétique (sur des fora par exemple, c'est à dire pas cachées dans des collections privées).

Pour ce qui est de la destruction partielle de la bibliothèque, il parait en effet peu probable que ce fut délibéré. Mais il faut s'entendre sur ce que recouvrent ces entrepôts.

Yannick Harrel a dit…

Bonjour,

Non inutile de vous excuser, le propos visé était tellement elliptique qu'il était normal qu'il prête à interrogation.

Concernant cette bibliothèque, j'avais aussi lu voici quelque temps qu'une partie de ses ouvrages aurait été transférée à Constantinople à dessein d' "embellir" culturellement cette nouvelle capitale d'Empire. A vérifier mais pas improbable non plus...

Cordialement

Spurinna a dit…

Pour ce qui est du transfert de plusieurs volumes depuis la bibliothèque, cela est plus que probable. Une fois la puissance lagide abattue, qui peut refuser quelque chose à un empereur romain ?

De même que l'on ouvre pour lui le sarcophage d'Alexandre (dans son tombeau par très loin de la bibliothèque et du palais), on doit bien lui donner des volumes s'il le demande. Qu'il réside à Rome ou à Constantinople ne fait à mon avis pas de différence.

Mais surtout le plus grand transfert a du avoir lieu quand les Arabes ont pris possession de l'Egypte en 639 (une Egypte divisée et peu apte à se défendre). Les monastères constantinopolitains (centres religieux, de savoir et de soins et objets de donc importants par les plus grandes familles)doivent en profiter.

Anonyme a dit…

Oubli coupable de ma part, toujours sur Julien, j'ai oublié de mentionner la superbe biographie que lui a consacré Jacques Benoist-Méchin : L'empereur Julien ou le rêve calciné chez Perrin. Du même Benoist-Méchin, lire aussi Alexandre le Grand et Fréderic de Hohenstaufen. Indispensable.