dimanche 26 septembre 2010

Élection présidentielle Ukrainienne de 2010 : état des lieux

Chers visiteurs,

Une fois n'est pas coutume, le présent article n'est de pas de ma main mais celui d'une jeune journaliste Ukrainienne que j'ai fait intervenir sur Agoravox afin d'exprimer sa vision des élections du début d'année.
Il faut reconnaître que sa participation combla un réel et surprenant vide sur ce journal en ligne. L'Ukraine étant de par sa position géographique et ses relations entre l'Union Européenne (mais aussi l'OTAN) et la Russie un pivot stratégique majeur : ces élections étaient réellement d'un enjeu considérable tant le résultat allait clairement influencer la politique étrangère du pays pour ces cinq prochaines années.

Pour rappel, le nouveau Président Ukrainien est Viktor Ianoukovytch, chef du Parti des régions et élu au second tour avec 48,95 % des voix.

Bonne lecture.

Article paru sur Agoravox le 6 février 2010

En ce 7 février 2010 va se jouer le deuxième tour de l’élection présidentielle Ukrainienne, un grand moment pour ce pays d’Europe de l’Est qui aura vécu ces dernières années de bien tumultueux évènements. De la révolution orange à l’animosité portée à son pinacle entre les deux anciens porte-étendards de celle-ci en passant par des crises du gaz récurrentes, l’Ukraine de par sa position éminemment stratégique comme ses richesses ne peut laisser indifférente les acteurs majeurs du grand jeu géopolitique.

Pour mieux comprendre les arcanes de cette élection aboutissant au choix des deux candidats actuels, permettez-moi de donner la parole à une journaliste d’origine Ukrainienne, analyste des problématiques liées aux médias contemporains, Ivanna Pinyak.


Choisir le moins pire des deux : un scénario classique des élections en Ukraine. 

C’est d’ailleurs une pratique politique utilisée en campagne électorale depuis 1991, lorsque le pays a regagné son indépendance.

Les conseillers en communication des parties politiques exploitent intensivement les médias au point que la population – même la plus critique – soit saturée par la masse informationnelle des débats politiques, consistants, en réalité, en une suite de discours populistes, d’échanges et d’accusations mutuelles très éloignés des discussions politiques traditionnelles. En Ukraine, ce phénomène dernier est appelé la « RP noire » (Relation Publique noire). Et ceci pour parvenir au seul effet désiré : obliger le public à retenir les 2 candidats soi-disant favoris et rivaux, ceux qui s’affronteront au 2ème tour.

Ce phénomène a débuté en 1991. Même si c’était une autre époque, celle du mouvement pour l’indépendance, lorsque l’élite négociait pour éviter le pire des scénarios et consolider la nation ukrainienne au moment de l’effondrement de l’Union Soviétique.

Le 1er président démocratiquement élu – Léonide Kravtchouk, chef du parlement ukrainien – l’a été en partie grâce à l’image artificiellement alimentée de son rival. Arrivé deuxième aux élections, Taras Tchornovil – co-fondateur, membre et président du Groupe Helsinki en Ukraine, dissident et militant de droits de l’homme – s’est fait coller une image de « zapadenec’ nationaliste » (nationaliste originaire de l’Ouest de l’Ukraine).

Mais le plus flagrant a été la campagne présidentielle de 1999. Le 2ème président, Léonide Koutchma, ayant contribué à une ascension inédite au pouvoir du clan des oligarques, arrivait à la fin de son 1er mandat. Taras Tchornovil meure dans un accident de la route avant le début de la campagne présidentielle. Les autres candidats ont cependant la capacité de défier Koutchma.
Que se passe-t-il alors ? Les « conseillers technico-politiques » du président sortant ne s’acharnent pas à descendre ses rivaux. A la place, ils décident de lui créer un rival imaginaire : le leader du parti communiste Simonenko. Il y avait-il une solution plus aisée et plus efficace, que d’évoquer la menace « rouge » dans un pays récemment libéré du régime soviétique communiste ?

La mécanique était lancée. De nombreux sondages accordaient au candidat communiste fictif une « popularité incontestable » à l’est de l’Ukraine. Les médias, se définissant indépendants et progressistes, sonnaient l’alarme avec le scénario « back in URSS ». Les vedettes en tourné appelaient le public à « écouter la raison et voter pour Koutchma ». Etant assez connu dans l’establishment, il était le seul capable à vaincre « la menace rouge » ! Les leaders d’opinion publique mobilisaient la population, surtout dans les régions ouest de l’Ukraine, pour voter « ce candidat réel » contre les autres, n’ayant aucune chance et risquant d’éparpiller les votes. Les médias instrumentalisés ont ainsi soutenu l’image du pays « scindé en 2 » et en même temps, assuré la victoire du président sortant contre « le candidat du mal, largement soutenu à l’Est ».

Cette campagne informationnelle avait été d’une telle ampleur que finalement le résultat du vote au 1er tour n’a pas vraiment surpris : le président sortant et son rival communiste l’ont emporté sans majorité absolue. Un 2ème tour a été nécessaire avec encore des efforts médiatiques pour voir finalement la victoire de Koutchma.

La formule magique du « comment éviter le pire scénario » prouve toujours son efficacité dans un champ électoral ukrainien.

Revenons maintenant à l’élection présidentielle actuelle en Ukraine. Comment sommes-nous parvenu à conduire les 2 candidats « favoris » au 2ème tour, alors que la majorité de la population n’en souhaitait aucun ?

Ianoukovitch était à l’origine d’une fraude massive lors de la présidentielle en 2004, ce qui a été un des principaux déclencheur de la « Révolution orange ». Il était également soupçonné d’avoir été l’instigateur de l’empoisonnement de son adversaire, Viktor Iouchtchenko, bien que les accusations n’ont jamais été prouvées. En outre, le casier judiciaire du candidat au présidentiel est marqué par 2 peines de prisons. Peines révisées soigneusement et levées rétrospectivement au moment de son passage de la politique régionale vers les plus hauts échelons du pouvoir étatique. Il a tout de même perdu son capital soutien du fait d’autres raisons, notamment le clivage idéologique apparu au sein de son propre parti.

Quant à Yulia Timoshenko, c’est à elle, dotée d’un grand talent diplomatique et d’une capacité à convertir ses ennemies en alliés, que le « camp orange » doit en grand partie sa réussite dans les régions hostiles au président actuel Viktor Iouchtchenko. C’est elle aussi qui l’a définitivement enterré. Hélas, elle n’a pas su faire passer au moment crucial les intérêts d’Etat devant ses ambitions politiques. La bataille pour le poste de premier ministre, l’acharnement contre le président, son ancien allié et les accusations brutales en public, lui ont causé une chute dans l’opinion publique. De plus, ses mesures populistes et le déficit budgétaire provoqué ont entamé une partie de son électorat.

Comme le remarque bien un observateur sur le site unian.net, une agence presse indépendante réputée en Ukraine, une des solutions serait de pouvoir conduire le 3ème candidat au 2ème tour, pour rompre enfin avec ce cercle vicieux. Sera-ce pour la prochaine fois ? Rien n’est moins sûr…
 
Malheureusement, avec certains clichés déjà prédominants et sans tenter une analyse critique et objective de la situation, les médias occidentaux n’ont pas été aidés par cette guerre informationnelle en Ukraine.

En suivant de près les médias français, mais aussi canadiens francophones, lors du scrutin parlementaire ukrainien en 2005, certains stéréotypes pouvaient presque servir de mots-clés pour toute recherche d’articles sur la campagne électorale en Ukraine : « le président pro-européen Victor Iouchtchenko », « le premier ministre pro-russe Victor Ianoukovitch », « la blonde Yulia » ou encore « la femme politique à la tresse blonde » ainsi que des expressions liées au « conflit gazier ».

Ces clichés n’ont hélas pas changé depuis les événements de la Révolution orange et se sont parfois même accentués à l’instar d’un article paru dans L’Express du 14/01/2010 où l’auteur va jusqu’à affirmer : « Lors de cet énième épisode du conflit russo-ukrainien, le chef d’Etat au visage grêlé (…) avait, en effet, coupé les robinets des gazoducs ukrainiens afin d’empêcher la livraison du gaz russe en Europe ».
 
En 2010, ces poncifs gardent une place prédominante dans la couverture médiatique française sur la politique ukrainienne. Et, mis à part les 2 candidats « favoris » bien connus, en partie due aux clichés attribués par les médias étrangers, qui connait les autres ? Avec 18 candidats au total dans la course à la présidence de l’Ukraine, certains d’entre eux auraient mérité une attention plus soutenue de la part des médias nationaux et européens.

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