vendredi 13 août 2010

Viktor B., l'ami Africain

Article publié sur Alliance GéoStratégique le 19 mai 2010

C’est à travers la face fascinante d’ambiguïté de Nicolas Cage que le petit monde cinéphile apprit, poussé par l’envie d’en savoir davantage sur cette histoire tirée de faits réels, l’existence de Viktor Bout. Un homme résumant par son activité encore récente tout le jeu trouble des puissances étrangères en Afrique et du commerce bien portant en ce continent d’une industrie pour qui l’homme ne saurait se passer de se faire la guerre.

Paradoxalement, alors que l’agitation en Thaïlande fait rage et que les armes parlent, c’est là bas que lui, l’un des plus grands fournisseurs privés d’armes de la planète depuis la chute du mur aura été rendu inoffensif de suites de son incarcération à Klong Prem [1]. Incarcération consécutive à son arrestation le 6 mars 2008 à la demande de la DEA (Drug Enforcement Administration), organisation américaine chargée de l’identification et la neutralisation des réseaux impliqués dans le trafic de stupéfiants.

A l’image d’Henri de Monfreid, décrit sous la virtuose plume de Joseph Kessel [2], Viktor Bout né le 13 janvier 1967 est un homme d’exception qui ne saurait souffrir de jugement à l’emporte-pièce. D’autant que de nombreuses zones d’ombre persistent. Ce personnage originaire de l’ex-Union Soviétique et plus précisément du Tadjikistan est un polyglotte redoutable qui sut assimiler nombre d’idiomes, dont certains dialectes africains [3]. Et de ce don des langues, il allait en avoir besoin pour s’enrichir après la dissolution de son unité en Biélorussie où il refusa l’avenir incertain des militaires désoeuvrés en prenant son destin en main grâce notamment aux conflits endémiques sur le continent africain. Ce qui amène incidemment à l’opportunité de se poser la question d’où est provenu le capital de départ ayant servi aux prémices de son activité…

Ayant le sens des affaires, et conscient que sa petite flotte d’Iliouchine et d’Antonov acquise après bradage au sortir de l’Union Soviétique serait mieux rentabilisée par des produits jugés « indispensables » par ses clients au plus haut sommet des Etats, il se lança dans la vente d’armes soviétiques en créant les liaisons de ce qui deviendra à terme la compagnie Air Cess (première et non dernière d’une série de compagnies de ligne). Pillant des stocks d’armes accumulés dans l’optique d’une guerre contre le bloc occidental et amenant nombre d’officiers victimes de la libéralisation à outrance sous Eltsine à pallier leur maigre solde en revendant ce qui fut encore peu la propriété du peuple de l’Union Soviétique. Le commerce était lancé, et l’homme sut par son entregent et sa maîtrise des langues faire avancer efficacement les négociations dans nombre de pays « nécessiteux ». C’est ainsi qu’on l’accusera d’avoir été un proche de Charles Taylor qui fut un acteur déterminant lors des troubles civils du Libéria dans les années 90 [4].

Sa logistique devenue particulièrement conséquente [5], ses services seront appréciés non seulement par les seigneurs de guerre mais aussi par les organisations internationales comme les forces d’interventions étrangères : citons pour seuls exemples les opérations Restore Hope en Somalie ou encore Turquoise au Rwanda où l’assistance de transport de troupes comme de biens par les aéronefs de Viktor Bout fut primordiale.

L’ancien militaire comprit aussi quelles étaient les failles du nouveau monde né de la chute du mur et que loin d’ouvrir une ère de paix, il allait au contraire traverser une ère de soubresauts géopolitiques. Pragmatique comme avisé, il sut se jouer des législations nationales comme des conventions internationales pour passer entre les mailles du filet d’Interpol qui le soupçonne de plus en plus d’être un convoyeur d’armes avec la particularité déconcertante de se trouver parfois de chaque côté des forces en présence. Ainsi pendant la longue et sanglante rébellion en Angola, il se trouva pourvoyeur en « outils de pacification » pour le compte de l’UNITA de Jonas Savimbi et du MPLA de José Eduardo dos Santos, exemple typique mais non unique de sa capacité à se faufiler entre les parties en présence.

Le rapport Operation Bloodstone sorti en 2002 par les services d’Interpol marque toutefois le début d’un intérêt persistant de ce service pour les activités lucratives et actives du sieur Bout en Afrique. Intérêt qui aboutira à la délivrance d’un mandat d’arrêt international (ou notice rouge selon la classification de cette organisation).

Il faudra pourtant attendre avril 2005 pour que le Trésor Américain prenne le dossier en main et annonce des sanctions amenant au gel des avoirs de l’homme d’affaires sur le territoire national.

Ce n’est pourtant pas l’Afrique son terrain de prédilection comme de villégiature [6] qui causera sa perte mais l’Amérique du Sud, et plus particulièrement la Colombie avec sa guerrilla endémique à travers les FARC (Forces Armées Révolutionnaires de Colombie). Une rencontre factice pour confondre ce caméléon eut lieu en Thaïlande entre lui et un intermédiaire des FARC qui se révèlera être… un agent de la DEA. Une opération de longue haleine avec le concours coordonné de plusieurs forces de police étrangères pour piéger un maître ès camouflage et subterfuges. Laissant de facto l’ensemble de la structure commerciale aux mains de son frère Sergueï.

La saga Bout n’est pas pour autant terminée puisque la demande d’extradition du personnage a été refusée en août 2009 par les autorités judiciaires du pays, à savoir la Cour Criminelle de Bangkok, et a suscité de fait une nouvelle demande circonstanciée en février 2010 de la part des autorités américaines qui bien ingrates ont déjà oublié qu’il fut un logisticien de premier ordre lors des opérations de l’Oncle Sam en Irak comme en Afghanistan.

Car Viktor Bout, au delà du personnage fantasque qu’il demeure, est aussi un très instructif révélateur du double jeu de nombreux États au sein du continent africain. Comment pourrait-il en être autrement lorsqu’il n’est pas permis pour un pays désirant conserver ou étendre son influence d’intervenir directement? Il suffit dès lors d’encourager séditions ou coups d’Etat le tout en faisant transiter les « moyens » d’y parvenir par une tierce personne. Seulement, ce petit jeu est soumis à l’énorme contingence des relations internationales et un retournement de situation peut rapidement placer celui qui était un allié de circonstance en gêneur déclaré en fonction des nouvelles orientations de la puissance intéressée. Une activité lucrative mais versatile.


Pour une meilleure compréhension du phénomène Viktor Bout, se référer au livre de Douglas Farah du Washington Post et de Stephen Braun du Los Angeles Times National intitulé Merchant of Death, ou encore Trafic d’armes, enquête sur les marchands de mort de Laurent Léger, non sans avoir omis d’opérer un tour sur le site Internet officiel de l’ami Viktor : www.victorbout.com



[1] Établissement pénitentiaire de Bankgok où sont incarcérés les étrangers.
[2] Dans un entretien accordé au Figaro le 6 avril 2010, Viktor Bout avouera être un grand lecteur du romancier Français, tout comme il fustigera l’adaptation de sa vie au grand écran dans le film Lord of War.
[3] Selon un article de L’Express datant du 24/04/2009, l’intéressé aurait assimilé l’usage du zoulou et du xhosa, deux langues liées aux peuplades dans le sud de l’Afrique.
[4] Charles Taylor est actuellement en attente de la décision de la Cour Spéciale pour la Sierra Leone (Special Court for Sierra Leone) qui a été déportée à La Haye suite à la résolution 1688 des Nations Unies acquiescant à la volonté de ne pas rouvrir les plaies de la région par un procès trop médiatique à Freetown.
[5] Selon l’International Consortium of Investigative Journalists, il serait devenu à travers son réseau de compagnies aériennes le plus gros propriétaire privé d’Antonov au niveau mondial. Le décompte exact de sa flotte étant rendue particulièrement ardue du fait du nombre de sociétés écrans et du changement fréquent d’immatriculations des aéronefs.
[6] Viktor Bout dispose d’une villa sécurisée en Afrique du Sud, à Sandhurst, un quartier huppé de Johannesburg. Cette dernière serait évaluée à 3 millions de dollars.

MAJ : En ce 20 août 2010, la Cour d'Appel de Bangkok a rendu sa décision : Viktor Bout sera extradable sous trois mois à destination des Etats-Unis. Une décision qui n'a pas manqué de courroucer les autorités Russes qui n'ont eu de cesse ces derniers mois de fustiger la lenteur de la procédure comme les pressions politiques sur ce dossier.

3 commentaires:

Stéphane Mantoux. a dit…

Merci pour cet article rappelant le parcours de ce sinistre personnage...

Un marchand d'armes alimentant tout le monde, y compris jusqu'aux Etats : traditionnelle figure de l'intermédiaire indispensable à tous...

Yannick Harrel a dit…

Bonjour,

Désolé de vous répondre aussi tard.

Merci pour le compliment, mais en toute honnêteté cet article était une très modeste contribution au thème du mois d'AGS consacré aux 50 ans de les indépendances Africaines. Des ouvrages autrement plus consistants, dont je fournis une liste en fin d'article, ont tenté de démêler les innombrables fibres du réseau de ce caméléon de la "logistique" Africaine. Cependant j'incite aussi à se rendre sur son site officiel, nombre d'informations et de contre-arguments s'y trouvent.

M'est avis que la saga Bout n'est pas close pour autant...

Cordialement

Stéphane Mantoux a dit…

Oui j'ai vu vos références bibliographiques, il serait bon que j'en achète une quand j'en aurais le loisir et les moyens (lol).

A bientôt !