lundi 23 août 2010

La nouvelle bataille d’Okinawa

Article publié sur Alliance GéoStratégique le 6 juin 2010

Neuf mois. Même pas une année complète. C’est le temps qu’aura duré le mandat de Yukio Hatoyama. Elu en fanfare en août 2009 où il brisa le règne sans partage du Parti Liberal-Démocrate depuis la fin de la seconde Guerre Mondiale avec la victoire par les urnes du tout jeune (fondé en 1998) Parti Démocratique Japonais qu’il présidait. Pourtant, cet élan fervent où sa coalition remporta plus de 48% des sièges au parlement s’échoua sur l’archipel des îles Ryukyu, et plus précisément sur la fameuse Okinawa.

Outre un parfum de scandale financier dans un contexte de difficile sortie de crise économique (la deuxième en dix ans tout de même pour le pays du soleil levant), c’est surtout l’impossibilité de concilier les exigences de ses électeurs et celles de l’allié stratégique qui aura eu raison du vainqueur politique de l’été dernier.

Un bouleversement géopolitique latent et irrépressible côté japonais

Interpellé par les habitants de cette préfecture quant au devenir de la présence américaine sur l’île (soit 13 camps tout de même sur l’ensemble de ce territoire accueillant la moitié du contingent cantonné au Japon), cette singularité est régulièrement remise en cause depuis plusieurs années sur le fondement de plusieurs revendications :

  • la préservation de l’environnement,

  • la pollution sonore permanente (du fait de l’existence d’héliports et d’aéroports),

  • les accidents liés au déplacement incessant de véhicules volant ou roulant entre les bases,

  • le rappel d’une tutelle étrangère en droit et en fait,

  • une juridiction d’exception au droit national (U.S. - Japan status of forces agreement signé en 1960).

Plusieurs affaires défrayèrent la chronique et mirent en exergue un rejet croissant de la population à l’égard des militaires américains. Citons les affaires de 1995 (viol en réunion d’une fillette de 12 ans) et de 2002 (agression sexuelle et destruction de biens personnels) qui aboutirent à des manifestations non seulement des habitants de l’île mais aussi de leurs représentants légaux et locaux. Loin de décroître, le ressentiment perdure et même s’est amplifié au point de remonter directement vers la capitale et de devenir un sujet pouvant désormais perdre un Premier Ministre en poste.

Hatoyama, en ce 2 juin, a regretté n’avoir pu obtenir la fermeture de l’une des bases, les autorités américaines ayant fait peser toute leur influence pour ne concéder qu’un transfert géographique sur la partie septentrionale du territoire à Henoko. Nonobstant ce camouflet, des solutions alternatives ont toutefois été ébauchées à terme, tels un redéploiement des exercices militaires sur l’île de Tokunoshima (archipel de Ryukyu toujours) ou même l’île de Guam (sous souveraineté Américaine depuis 1898).

Toutefois et malgré une volonté conciliatrice des Etats-Unis, rien ne semble freiner la colère à la fois des habitants de l’île comme des membres du propre parti de l’ex-Premier Ministre, colère elle-même diffuse au sein de la population japonaise. Ce qui ne saurait augurer une amélioration des relations américaino-nippones dans un futur immédiat. Prévision d’autant plus pessimiste que si Hatoyama démissionna par honnêteté et respect envers son propre peuple, ce dernier pourrait bien se demander quels seraient les moyens alternatifs à employer pour évincer définitivement la présence américaine de leur sol si les politiciens n’en sont aucunement capables : l’aveu d’impuissance du plus haut personnage politique après l’Empereur est sous cet angle un mauvais point pour Washington.

Un verrou géopolitique et une question d’honneur militaire côté américain

Okinawa revêt pour les Américains une double importance qui tant l’une que l’autre ne saurait être minorée.

La première, et la plus immédiate, saute à l’oeil de suite : sa position stratégique. Okinawa est proche à la fois du Japon, de Taïwan, de la Corée du Sud comme de la Chine. On ne peut rêver mieux pour une projection de forces. A l’heure où la tension est à nouveau montée d’un cran entre les deux Corées suite au torpillage d’une vedette, la forte présence américaine dans le secteur est une garantie d’action rapide suffisamment massive pour contrer toute action majeure hostile dans le secteur.

Si l’on s’en tient aux chiffres fournis, ce ne sont pas moins de 36 000 soldats à terre et 11 000 en mer, et de 48 000 employés en tant que personnel civil (hors travailleurs locaux) qui assurent aux Etats-Unis cette présence de poids dans le secteur géographique. La position clef d’Okinawa est une évidence : elle est à la fois vigie comme rampe de lancement. Le tout avec un régime d’exception juridique hérité de la victoire au sortir de la Guerre du Pacifique.

La seconde raison de l’attachement des autorités américaines au statu quo est le rappel symbolique et historique de l’incroyable résistance nippone face à un adversaire pourtant supérieur en nombre et en matériel. Malgré tout, 11 semaines seront nécessaires pour venir à bout des défenseurs. Lors de l’affrontement 49 151 soldats Américains furent tués ou blessés tandis que les victimes du côté Japonais s’élevèrent à près de 60 000, sans y inclure les civils qui auraient été au nombre de 150 000. Cet esprit du sacrifice pousé à son paroxysme (l’on pourrait aussi y ajouter l’expérience d’Iwo Jima quelques mois auparavant) sera peut-être l’une des causes de l’emploi de la bombe atomique sur les villes de Nagasaki et Hiroshima. De ce fait, l’administration d’Okinawa restera entièrement sous la bannière étoilée de 1945 à 1972 [1]. Le Japon ne récupèrera sa souveraineté sur l’île qu’à partir de cette date, tout en devant accepter ainsi que supporter en grande partie la charge financière d’une présence allogène en ces lieux.

Pour ces deux motifs, il est difficilement concevable que le président américain puisse reculer substantiellement sur le sujet, à la rigueur à la marge et de façon très limitée, sans encourir les foudres d’une partie de sa propre population couplée à la grogne de son état-major et de conseillers conscients que la zone Asie-Pacifique est la région phare avec laquelle il faut compter économiquement comme militairement (ce qui implique très nettement un désintérêt croissant pour le Vieux Continent [2] ).

L’ère Heisei a succédé aux décennies Shōwa ayant donné naissance au redressement japonais, substituant une défaite militaire par une victoire sur les plans technologique et économique. Cette ère semble désormais concorder pleinement depuis 1989 avec les incertitudes économiques, politiques et diplomatiques majeures. La tutelle américaine dès lors passe de plus en plus mal au sein de l’opinion qui ne cesse de demander la renégociation des accords d’après-guerre après avoir obtenu par sa pression le retrait des dernières troupes d’Irak en 2008 (mettant fin à un appui logistique aérien modeste mais réel). Pour l’heure les Etats-Unis ne cèdent pas, mais la situation sera-t-elle pour autant supportable à moyen terme?


Site des US Marines basés à Okinawa
US Forces Japan


[1] Suite aux émeutes de 1972 qui amenèrent précisément les autorités Américaines à éteindre dans l’urgence un feu populaire pour éviter que l’ensemble du Japon ne prenne fait et cause pour les habitants d’Okinawa et remette en question l’ensemble de la présence militaire US. Cette concession prit en considération le contexte géopolitique d’alors où les Etats-Unis se désengageaient progressivement du Vietnam, ne désirant pas perdre un allié et par voie de conséquence une situation stratégique majeure dans la région, d’où le recul sur la gestion administrative du territoire d’Okinawa pour rasséréner la population mais sans pour autant perdre la main-mise sur les établissements militaires.

[2] Ainsi Barack Obama s’excusa-t-il très laconiquement de ne pas assister au sommet EU-UE à Madrid prévu le 24-25 mai dernier en raison d’une prétendue incompatibilité de calendrier. Dernier camouflet en date mais non le premier si l’on prend en compte les discussions au dernier sommet de Copenhague sur le changement climatique où les Européens furent mis en porte-à-faux par une coalition Etats-Unis – Chine – Inde.

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