dimanche 6 juin 2010

Harald, le dernier héros des sagas nordiques

Chers visiteurs,

Intermède historique avec ce personnage issu du Bas Moyen-Âge qui fut le témoin comme l'acteur du crépuscule de l'ère des Vikings. Roi-mercenaire, il fut un de ces personnages haut en couleurs qui imposa sa marque non seulement en Scandinavie mais aussi au sein de l'Empire Bizantin comme en Angleterre.

Bonne découverte pour ceux qui ne connaissaient pas cette figure, et au passage vous noterez le lien avec la Rus' de Kiev.

Article sur Agoravox paru le 9 octobre 2009

Le dur regard d’Harald s’assombrit, et ne put s’empêcher d’éructer un juron : ces maudit Saxons venaient de le surprendre sur les rives du cours de la Derwent et s’avançaient d’une telle manière que leurs intentions n’étaient aucunement de lui accorder tribut et otages comme il l’avait escompté. Un bon tiers de sa force reposait à plus de vingt-quatre kilomètres de là gardant ses navires avec la majeure partie de son équipement de guerre, compliquant encore plus la tâche présente. Cependant il était Harald, Harald roi de Norvège, Harald le féroce qui avait guerroyé des fjords septentrionaux aux confins arides de l’Empire Byzantin et dont le destin avait toujours été estampillé du sceau du succès. Il lui fallait alors réagir en digne héritier des vikings qu’il était et faire face à la situation : il appela ses troupes à combattre jusqu’à la mort et se dirigea vers les forces ennemies.

Emprunter la voie des Varègues aux Grecs

Harald s’il est considéré comme l’ultime représentant d’une longue lignée de maraudeurs Scandinaves est déjà particulièrement marqué par l’environnement qui amorça la disparition lente et inexorable des Vikings (affaissement des structures claniques et disparition des rites païens), tout en conservant ces attributs qui firent de ses congénères les êtres les plus redoutés des côtes Européennes pendant plus de deux cents ans.

Le fier Harald naît en l’an 1015 dans une Norvège pénétrée profondément par le christianisme, cette religion combattue avec tant d’âpreté par ses ancêtres, et dont la mise à sac d’une abbaye sur les côtes d’Angleterre en 793 fut considérée comme le début de l’invasion Viking sur l’Europe.

Ce fut d’ailleurs en épousant la cause d’Olaf II de Norvège, futur Saint Olaf et demi-frère, que le jeune (quinze ans) nordique s’exprima pour la première fois sur un champ de bataille. Bien mal lui en prit puisque la défaite provoqua à la fois son exil comme la chute d’un parent sur le trône puisque Olaf périt lors de la bataille de Stiklarstadir en 1030 [1].

Refuge lui fut accordé dans ce pays mystérieux où deux cents ans auparavant un aristocrate Varègue [2], Rurik, fonda la première dynastie d’un immense empire appelé à jouer un grand rôle en Europe de l’Est : la Rus’ de Kiev [3]. C’est à la cour de Yaroslav (ou Jarisleif en vieux norrois) dit le Sage [4] qu’il s’emploiera par ses talents guerriers à renforcer le trône de Kiev en affrontant les Polanes qui sous la férule de Boleslas Ier étaient devenus une puissance redoutée en Europe centrale.

Son efficacité sut être récompensée à sa juste valeur puisque le souverain de Kiev lui promit à son retour la main de sa fille, Elizabeta, en guise de reconnaissance. Peut-être même Yaroslav perçut-il le destin hors norme d’un tel personnage et désira opérer un investissement pouvant rapporter quelque dividende pour l’avenir en misant sur l’un de ses généraux les plus talentueux ? L’Histoire allait lui donner raison si telle avait été sa prescience.

Seulement amoureux comme tout bon Viking de la gloire et épris d’une forte indépendance, il décida de poursuivre sa route vers le sud et rejoindre ce que tant d’autres guerriers nordiques accomplirent comme service avant lui : la garde varangienne. L’unité d’élite de l’armée Byzantine qui était de toutes les campagnes, semant la terreur là où sa présence était requise. Une réputation nullement usurpée depuis qu’elle fut créée par Basile II le Bulgarochtone (958 - 1025), ce dernier en bon général comprit combien canaliser une telle force brute pouvait lui apporter sur les champs de bataille.

Il est fort peu aisé de démêler la réalité historique de la légende au sein de la saga parvenue jusqu’à nous : aurait-il comme il est écrit assouvi sa soif de combat jusqu’aux pieds du Caucase ainsi qu’aux rives de l’Euphrate ? Sa fonction d’officier de premier plan dévoué à l’Empereur aurait pu effectivement l’avoir convié à se placer en première ligne lors des zones de frictions territoriales. Durant neuf années, il se porta là où le danger était le plus grand et les zones les exposées ne manquaient pas tant la lutte pour la survie de l’Empire Romain d’Orient était devenue âpre : Italie, Moyen-Orient, Caucase, Balkans mobilisèrent toute l’attention des souverains de Constantinople.

Comme il était de coutume en ces lieux et cette époque, les affaires Byzantines se soldaient de façon périodique par des révolutions de palais, et il semblerait que Harald ait, de par son rôle éminent, participé en quelque façon que cela soit au retour sur le trône de Zoé de Byzance (958 - 1050).

Retour en Norvège, Harald devient Harald III Hardrada

Sans doute très bien informé de la situation politique en Scandinavie par l’afflux de guerriers nordiques empruntant la fameuse voie des Varègues aux Grecs, Harald apprit que Magnus Olafson, son propre neveu, venait d’hériter du trône du Danemark. Il estima en bon renard désormais aguerri par les intrigues de cour que l’occasion était trop belle pour ne pas récupérer un territoire échéant à un homme dépassé par l’ampleur de sa mission.

Sa fuite de Constantinople ne fut pas de tout repos, étant même brièvement incarcéré avant de s’évader de manière rocambolesque suivi d’un voyage haletant pour bénéficier de la sécurité de la Rus’ de Kiev. Ce fut lors de ce retour chez le monarque Rus’ que Harald épousa Elizabeta. Seulement le bonheur conjugal ne pouvait se permettre de le retenir trop longtemps éloigné de Scandinavie et il reprit sa route vers le pouvoir.

Son abnégation et son énergie, mais encore plus son absence de scrupules lui valurent le surnom d’Hardrada (Hardråde). Ainsi fomentant de nombreux raids sur le territoire tenu par Magnus avec le soutien actif de Sven, le fils de l’ancien roi du Danemark déposé, il obligea son neveu à lui céder la co-gouvernance de la Norvège. Magnus préféra-t-il se consacrer aux troubles endémiques Danois menaçant sa plus riche possession ou pensa-t-il amadouer son oncle avec un demi-os à ronger et mieux le surveiller par ce biais ? Rien ne permet de valider l’une des thèses du fait de la survenance rapide de sa mort (un an après), laissant Harald seul maître de la Norvège en 1047.

Ayant désormais les mains libres, il réorganisa le pays avec une dureté qui lui valut l’inimitié de nombreux jarls [5], écrasant les velléités autonomistes des seigneurs locaux pour mieux asseoir sa future dynastie (qui effectivement lui survivra).

Son ancien allié, Sven, qu’il avait trahi sans vergogne pour obtenir sa parcelle de pouvoir, était désormais après la mort de Magnus l’héritier légitime du Danemark, ce qui ne pouvait que poser un sérieux souci de voisinage à Harald.
Une fois que ce dernier eut terminé de consolider son pouvoir, suffisamment avisé qu’il devait pacifier son propre territoire au préalable, il déclencha les hostilités en harassant autant que faire se peut son voisin méridional. La violence des attaques fut d’une ampleur que l’on peut imaginer avec un tel personnage, avec comme démonstratif exemple Hedeby, ville commerciale alors sous domination Danoise et florissante par un commerce très actif, littéralement rasée par l’invasion de forces Norvégiennes en 1050 et qui ne retrouvera plus jamais sa prospérité d’antan.
Toutefois la politique d’usure, malgré quelques victoires retentissantes comme la bataille navale de Niså où Sven perdit soixante-dix navires, ne rencontra pas l’effet escompté, à savoir la reddition de son adversaire régional.
Cette rivalité qui fit rougir la mer du Nord et la Baltique, abreuvant les terres de Norvège et du Danemark de son comptant de sang, aboutit en 1064 (soit dix-sept ans après le début des hostilités !) à une trêve consacrant le statu quo.

La dernière geste du dernier viking

Certainement dépité par ce « match nul », Harald n’était pas homme à se contenter d’une retraite paisible, occupant ses journées à voir grandir ses enfants. Si le Danemark se refusait à lui mais ne pouvait non plus lui causer désormais grand tort car trop exsangue, il pouvait de facto porter son attention en d’autres lieux.

Et ce fut l’Angleterre, contrée qui subit le plus grand nombre d’invasions Vikings de toute l’Europe qui obtint le « privilège » de susciter son appétit. A plus forte raison qu’en 1066 l’affaire de succession prenait un tour singulièrement aguichant pour ce grand randonneur... Edouard dit le Confesseur venait de mourir, et selon ses vœux Guillaume de Normandie était l’héritier légitime habilité à prendre possession de sa couronne. Seulement Harold Godwinson, un noble de premier rang et fort habile maître de l’art de la guerre ayant prouvé sa valeur contre les redoutables Gallois de Gruffydd ap Llywelyn, ne l’entendit pas ainsi, n’hésitant pas à devenir un parjure. Cette situation chaotique favorisait l’entreprise d’Harald qui devait toutefois prendre en considération les ambitions du prétendant légitime.


La volonté de pouvoir corréler l’intervention d’Harald et celle de Guillaume de Normandie est tentante, et trouverait même un argument favorable quant au fait que les deux dynastes plongent leurs racines dans le même terreau qui vit l’étendard au corbeau essaimer sur le pourtour atlantique. Cependant aucune preuve formelle n’existe à ce sujet, quand bien même la coïncidence demeure très frappante.

Harald s’assura avec opportunisme du soutien de Tostig, comte de Northumbrie et surtout frère d’Harold, récemment déchu de son titre par une révolte populaire ; déchéance consacrée par le nouveau roi Harold plus enclin à satisfaire ses sujets que sa parentèle. Ce fut le ticket d’entrée du roi de Norvège pour réclamer son dû tout en bénéficiant d’un appui local, y compris armé.

En septembre 1066, une flotte Norvégienne accosta sur les côtes Anglaises à laquelle se joignit les ressources propres de Tostig, donnant naissance à une armada de trois cents navires et à une masse de dix mille hommes pressée d’en découdre. Harold bien que préoccupé par le dessein prévisible de Guillaume de Normandie comprit que le danger immédiat provenait du nord, dans le Yorkshire où l’attaque de villes côtières lui avait été très vraisemblablement rapportée. Et la réputation d’Harald ne devait pas peu peser dans son empressement à mobiliser ses effectifs pour aller à sa rencontre et sauver sa fraîche couronne.

A Fulford, la fureur viking eut raison des forces Saxonnes en provenance de York sous la conduite du comte Edwin au sortir d’une bataille acharnée. Cette victoire fut la première et la dernière sur le sol Anglais pour Harald qui commit une erreur capitale à la suite de celle-ci. Trop confiant du résultat de cette démonstration guerrière, il se permit de s’éloigner considérablement de ses navires stationnés à Riccall pour s’offrir une marche ressemblant plus à une promenade qu’à une manoeuvre militaire. Laissant même une quantité conséquente de son équipement de combat en arrière, pensant assurément revenir sous peu.

Ce fut effectivement sa plus grande erreur que celle de penser que le moral Saxon avait été brisé et que Harold lui remettrait sa couronne sans coup férir. Le 25 septembre, alors en plein repos près de Stamford Bridge, là où coule la Derwent, il allait affronter son destin. Totalement surpris par l’émergence du corps d’armée d’Harold et n’ayant pas correctement défendu le pont autorisant la jonction entre chaque rive, le combat se déroula férocement car remis de sa surprise, le dur chef Scandinave harangua ses troupes de telle manière à tenter l’impossible.

Et l’impossible ne se réalisa pas… Harald fut touché à la poitrine par une flèche Saxonne au plus fort de l’affrontement, faisant pencher irrémédiablement le fléau de la victoire en faveur des locaux.

Magnanime ou conscient qu’un autre danger menaçait, toujours est-il qu’Harold autorisa les survivants nordiques à réembarquer vers leur pays d’origine avec le corps de leur roi veillé par son fils, Olaf. Ce dernier régnera en tant que Olaf III de Norvège (1050 - 1093), affublé du vocable Kyrre signifiant… Le tranquille !  Se consacrant à pérenniser le trône par diverses mesures plus indirectes que la conquête par le fer comme le commerce, Olaf donnera corps au legs de son père, non sans avoir toutefois tenté de forcer une nouvelle fois le destin en échafaudant un nouveau débarquement sur cette île funeste [6]. Projet qui restera sans lendemain, mais prouvant que tout n’était pas encore oublié de la saga d’Harald Hardrada.

Le crépuscule des vikings scellé par l’un de leurs descendants

Ce 27 septembre 1066, soit à peine deux jours après la terrible bataille où périt Harald, Guillaume le Conquérant, descendant d’une lignée remontant à Rollon, le maraudeur Scandinave devenu Duc de Normandie par le truchement d’un accord avec Charles III le Simple, voguait vers sa propre destinée en se rapprochant des côtes du Sussex.

Ironie de l’Histoire, Guillaume, le descendant de Vikings allait par sa gestion avisée et rigoureuse du royaume comme par sa défense sans faille contribuer à empêcher toute nouvelle invasion en provenance de Scandinavie. Clôturant définitivement une ère ouverte au même endroit, entérinant le Ragnarök des fiers et libres Vikings.


Carte de l’Angleterre en 1066 avec indication des principales batailles

[1] Il trouvera en Snorri Sturluson (1179 - 1241) le remarquable conteur de ses exploits.
[2] Synonyme de Viking dans la partie orientale de l’Europe.
[3] Cf l’article sur les 1150 ans de Novgorod en sa première partie.
[4] L’une des filles du Grand-Prince de Kiev, Anne, deviendra reine de France en épousant Henri Ier en 1051.
[5] Définition de Wikipédia : Le jarl est en langue scandinave l’équivalent de comte ou de duc (cf. l’anglais « earl »).
[6] En 1085 - 1086, avec le concours de Knut IV du Danemark, homme dont le caractère était fort proche de Harald de par sa nature belliciste comme pour ses victoires obtenues par l’épée.

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