vendredi 30 avril 2010

Novgorod la Grande, 1150 ans d'Histoire

Chers visiteurs,

Le présent article fut l'occasion de dresser le panorama d'une ville méconnue à l'étranger et faisant l'objet de méprises en Russie (souvent confondu avec Nijni): Veliky Novgorod.

L'année dernière s'offrit à elle l'occasion de se rappeler aux bons souvenirs de tous en fêtant avec faste, et en présence du Président Dmitri Medvedev, les 1150 ans de son existence officielle. Précisons en outre que peu avant ce jubilé en mai se sont déroulés les Jours de la Hanse (Ганзейские дни), car Novgorod fut l'une des cités partenaires de ce lacis commercial en Europe du Nord.


Article paru sur Agoravox le 26 août 2009

La plus ancienne cité Russe va en septembre fêter ses 1150 ans d’existence. L’occasion pour elle de manifester positivement sa présence et de réveiller l’intérêt d’acteurs du tourisme ou d’investisseurs économiques. Veliky Novgorod est emblématique de l’Histoire Russe et à ce titre mérite tout l’intérêt qui lui est dû. Petite plongée dans les origines singulières d’une localité au destin mouvementé...

Le sceau des vikings
 
Eructée des profondeurs d’une brume matinale flirtant avec la surface du Volkhov, l’annonce puissamment entonnée par la corne de brume reçut aussitôt l’approbation véhémente des fiers gaillards occupant le quai. Les exclamations ponctuées épisodiquement de rires francs et gutturaux furent subitement noyées par le signal sonore du détenteur d’une autre corne de brume à l’autre bout de la jetée. L’échange dura ainsi encore quelques minutes avant que ne se détache de l’épais brouillard la proue terrifiante comme majestueusement ciselée d’une tête de dragon. Annonciatrice d’un ensemble plus vaste sourdant clairement des rudes efforts des rameurs impatients de se rapprocher de leur objectif.

Une fois solidement amarré, le dreki déversa dans un flot désordonné ses occupants vociférants qui s’employèrent une fois débarqués à prodiguer de viriles accolades à leurs compères les attendant goguenards sur le quai.

Ces mâles effusions arrivant à leur terme, la foule cliquetante de moult armes et cottes de mailles quitta le ponton en bois en se dirigeant vers un autre groupe se dressant entre eux et la forteresse dont la fière masse se détachait à peine de la nébuleuse laiteuse et floue l’enserrant. L’aspect pacifique de cet autre rassemblement ne laissait planer que peu de doute sur leurs intentions, ce qui déclencha une série de rires sonores et de remarques en vieux norrois parmi les guerriers qui s’avançaient prestement vers eux.

Arrivé à distance suffisante pour pouvoir se parler, et le cas échéant porter une attaque, l’un des varègues se détacha de son groupe puis releva son casque à lunette afin d’inviter ses visiteurs à plus de confiance, non sans toutefois laisser sa main droite à proximité de sa hache de combat attachée sur le flanc droit. Le plus ancien de ses interlocuteurs, habillé lui aussi de ces accoutrements de lin teintés en rouge et blanc typiques des peuplades locales, fit un pas en avant, appuyé sur un bâton bien qu’il était perceptible pour un homme averti qu’il disposait encore d’une grande énergie physique. Il commença par s’exprimer en quelques mots, certainement de bienvenue. Prenant acte de l’absence de réaction notable de ses hôtes, l’homme âgé fit signe à un adolescent de venir prendre place à ses côtés et recommença son allocution. Le garçon s’exprima alors en norrois, ce qui lui fit obtenir rapidement l’écoute attentive des formes massives se dressant devant lui, toujours parasité cependant par quelques murmures et ricanements de fond.

A la fin de l’échange, le chef des varègues leva d’un geste vif et vigoureux son arme contondante devant la communauté lui faisant face, faisant reculer la majeure partie de ses membres, exceptés l’adolescent pétrifié de peur et le patriarche à la posture stoïque. D’une suite de mots prononcés de façon semblable au roulement du tonnerre, le fier guerrier imposa un silence à toute personne présente. Lorsque le vieil homme eut connaissance de la traduction des propos tenus quelques secondes après que le jeune homme eu repris ses esprit, il acquiesça de la tête puis tendit la main vers l’horizon tandis que la tête de l’homme du nord se tourna en cette identique direction, un sourire conquérant en coin.

Nous étions en l’an 862, et sur les berges de l’Ilmen, Rurik venait de gagner un territoire qu’il pressentait sans limite, et dont Holmgard, l’inexpugnable forteresse le toisant derrière le rideau brumeux, serait le premier jalon.

Une situation géographique enviable

Cette rencontre quelque peu romancée, trouve sa source dans la chronique de Nestor qui énonce cette rencontre entre des tribus slaves désemparées par l’anarchie régnantes entre elles et l’opportunité de faire appel à une force tierce, celle des varègues (appelés vikings au-delà de la Baltique) pour y mettre fin. La controverse n’a jamais cessé, y compris lorsque la Russie fut placé sous la férule des autorités Soviétiques, pour déterminer quelle était la part de légende et la part de réalité historique. Un des sujets où les débats s’enflamment, comme pour l’appellation de ces guerriers et commerçants scandinaves par la dénomination de Rus’, et qui étymologiquement serait à l’origine des mots Russe et Russie : une fois encore les esprits s’échauffent facilement sur ces questions divisant âprement les experts. 

Il n’en est pas moins resté qu’au sein de cette première chronique Russe, la première mention de la ville fut fixée en 859.

Ce qui est avéré historiquement en revanche c’est la richesse et l’importance croissante de la cité s’étant déployée autour de la fortification varègue qui fut vraisemblablement la première édification permanente du secteur, d’où l’appellation de ce nouvel ensemble Novgorod signifiant Nouvelle Ville.

Et cette implantation relevait de tout sauf du hasard puisqu’elle permettait un contrôle et un ravitaillement se situant sur la fameuse route des Varègues aux Grecs (trajet en violet sur la carte), un axe commercial nord-sud à la fois fluvial et terrestre particulièrement lucratif pour ce peuple de marchands qu’étaient les varègues et dont les qualités guerrières furent appréciées à leur juste valeur jusqu’à la cour de l’Empereur Byzantin : ce dernier fort ravi de disposer de sa garde varangienne, une unité de choc et d’élite qu’eurent à craindre les adversaires de l’Empire Romain d’Orient pendant près de deux cents ans jusqu’à leur dissolution par les nouveaux maîtres croisés de Constantinople en 1204.

Une République opulente, indépendante... et convoitée

Si Novgorod passa au second plan avec l’émergence de Kiev en tant que nouveau pouvoir central de l’élite rurikide après sa prise en 882, Veliky Novgorod ne déclina aucunement en terme d’importance stratégique comme en terme économique puisque la cité s’embellit progressivement et vit sa population s’accroître. Du reste, les liens demeuraient fort ténus dynastiquement parlant entre les deux cités puisque le fils le plus âgé était tenu d’exercer le pouvoir à Novgorod en endossant le titre de Kniaz’ (Князь) ou Prince en nos contrées occidentales.

La richesse et l’émergence d’une classe de marchands très entreprenante ainsi que l’apport très reconnaissant de Iaroslav le Sage [1] envers la cité pour sa conquête du pouvoir contre son frère Sviatopolk renforcèrent l’autonomie de plus en plus effective vis-à-vis de Kiev. La plus ancienne cité Russe disposait désormais d’une classe dirigeante assurée de ses arrières par des textes confirmant son autonomie à l’égard du pouvoir central. La suite suivit dès lors un cours logique : prenant conscience qu’ils étaient devenus les véritables maîtres de la cité, les boyards (des aristocrates au sommet de l’échelle sociale) décidèrent de rompre l’allégeance en 1136 en élisant eux-mêmes leur propre prince après avoir chassé Vsevolod Mstislavitch. C’est à cette occasion que naquit une expérience démocratique en plein XIIème siècle : le vétché (вече), que l’on peut désigner comme étant une assemblée populaire se réunissant au son des cloches de l’impressionnante cathédrale Sainte Sophie [2]. Une expérience unique en son genre en plein monde médiéval ! Ladite assemblée pouvant le cas échéant se muer en cour de justice pour les cas les plus graves devant être tranchés impérativement.

L’organisation exacte est fort mal connue, l’on sait principalement qu’elle se composait d’une assemblée de boyards, d’un archevêque (архиепископ) à l’autorité prégnante, d’un maire (посадник) assisté d’un tysiatski (тысяцкий) pour les affaires commerciales comme pour la tenue d’une affaire devant le tribunal de commerce et enfin du Prince de la cité. La répartition des compétences et l’influence des uns et des autres étant sujette à caution du fait de leur délimitation quelque peu floue, et il apparaît évident que de 1136 à 1478 les jeux de pouvoir ont fait osciller le fléau du pouvoir à de nombreuses reprises. L’essentiel étant de saisir que le pouvoir n’appartenait plus non à un seul homme, et que le vétché devint le centre de l’activité politique et même juridique de la communauté.

Seulement l’indépendance doublée d’une richesse insolente ne pouvaient qu’enflammer les convoitises les plus diverses. Comme le voulait la tradition, et comme le relate le fameux conte Russe Sadko (Садко) [3] en débarquant sur les quais et devant la majestuosité du kremlin s’offrant à lui tout comme la partie haute des bâtiments visibles, les visiteurs saluaient la cité elle-même d’un « Je te salue Seigneur Souverain Grand Novgorod » (Здраствуи Государь Господин Великий Новгород), ce qui en dit long sur une localité qui deviendra une place d’échange majeure de la Ligue Hanséatique.

Pour ce faire, il lui faudra lutter pendant de nombreuses décennies contre des ennemis implacables, faisant du pourtour de la Baltique une terre de feu et de glace [4]. Il est vrai que l’immensité de son territoire s’étendant d’un seul tenant de la Baltique aux contreforts de l’Oural suscitait les convoitises les plus vives de ses voisins immédiats.

Très peu connue en revanche est l’audace des ushkuiniki (ушкуйники), corsaires Novgorodiens qui à l’instar de leurs ancêtres varègues n’hésitèrent pas à opérer commerce et rapine sur les terres plus méridionales le long de la Volga, provoquant à plusieurs reprises l’ire de l’orgueilleuse Horde d’Or [5].

Arriva pourtant l’heure du déclin, et de la fin du particularisme Novgorodien avec l’émergence de la puissance Moscovite. Alors que Novgorod demeurait toute entière tournée vers le commerce, et accessoirement vers les choses de la guerre, Moscou qui avait considérablement agrandie son territoire depuis Iouri Dolgorouki, demeurait toute entière tournée vers la guerre, et accessoirement vers les choses du commerce. Les efforts de Marfa Boretskaïa, femme du dernier maire de la ville et âme de la résistance locale, furent vains et Ivan III supprima toute indépendance potentielle en déportant les familles les plus riches en 1478 non sans omettre de détruire archives et autres textes. Cette décapitation des élites ainsi que cette volonté de consumer l’histoire d’une entité par le feu n’est que le dénouement prévisible résultant de sa catastrophique défaite à la bataille de Shelon en 1471, un échec militaire ayant amorcé le compte à rebours de la fin de la République de Novgorod en la privant de la majeure partie de ses forces armées, la laissant à la merci du Grand Prince de Moscou.

Nouvelles catastrophes et redressement soviétique

Veliky Novgorod plongea en totale léthargie les siècles suivants, réduite au rôle d’observatrice et non plus d’actrice des évènements historiques liés à l’histoire Russe. Elle fut même occupée pendant six années (1611-1617) par les troupes Suédoises qui profitèrent des troubles consécutifs à la mort du Tsar Féodor Ier : nouvelle humiliation suprême pour cette ancienne puissance qui avait toujours repoussé avec vigueur ses ennemis dans les temps médiévaux.

Plus destructrice encore fut l’invasion par les troupes nazies de la ville en 1941 : la violence des combats fut telle que la ville fut démolie méthodiquement, ne laissant que de rares bâtiments sur pied, tel un véritable cimetière de ruines. Une fois sa libération effective trois années plus tard, les autorités soviétiques firent de sa reconstruction un impératif dont s’exécuta le célèbre architecte de l’époque Alekseï Shchusev (responsable entre autres de l’édification du mausolée de Lénine). Une réussite au vu du repeuplement et de la restauration des bâtiments anciens permettant à l’ancienne cité de voir ressurgir les prémisses de sa gloire passée.

Une ville au potentiel réel à 200 kilomètres de Saint-Pétersbourg

Car Grand Novgorod ne s’est pas redressée qu’architecturalement, elle a aussi pris acte de l’effondrement de l’Union Soviétique pour entrer de plain-pied dans l’économie fédérale en délaissant ses activités anciennement dédiées à l’effort militaro-industriel pour se reconvertir dans des secteurs plus en pointe, voire en attirant les investisseurs occidentaux pouvant être séduits par sa position stratégique et le coût plus que raisonnable du niveau de vie.

Au passage, elle obtint en 1992 son inscription sur la liste des monuments historiques du patrimoine mondial à l’UNESCO. Et l’on ne peut que le saluer au vu de l’incroyable effort de remise en état général, ainsi est-il possible d’admirer la magnificence du Kremlin actuel, de la rutilante et virginale cathédrale Sainte Sophie, de relever tous les détails du monument du Millénaire exposé en 1862 où sont gravés tous les personnages d’importance de la Russie du IXème siècle jusqu’à la moitié du XIXème siècle comme de s’extasier devant les icônes de Théophane le Grec.

Et profiter de sa visite pour découvrir et apprécier au Detinets cette boisson des Dieux qu’est l’hydromel, à la qualité rarement égalée pour un tel produit le tout accompagné de blinis au miel, pour finir de dîner au restaurant Holmgart qui s’est spécialisé dans la confection de plats traditionnels Novgorodiens à base de poissons.

N’hésitez pas non à converser avec les locaux et défiez vous de leur rudesse apparente : les Novgorodiens aux moeurs moins policées que leurs homologues Pétersbourgeois ne se livrent pas aussi facilement mais n’en sont pas moins fiers de leur héritage et très attachés à l’histoire de leur ville et s’ouvriront davantage pour peu que vous manifestiez un réel intérêt à ce sujet.

Avec 216 000 habitants, Veliky Novgorod est une ville à taille humaine servie par un centre historique restauré de toute beauté et aux quartiers pavillonnaires en plein essor (avec l’apparition notable et récente de cottages en briques).

Sur le plan des échanges économiques, signalons que par un singulier raccourci temporel, Veliky Novgorod a été désignée maître de cérémonie de la Hanse des nouveaux temps lors du XXIXème forum International, accueillant plus de 14 pays participants à travers 83 municipalités invitées pour un total de 2 500 personnes. 

Du 19 au 21 septembre prochain se tiendront les festivités de la ville qui accueilleront nombre de représentants fédéraux comme étrangers pendant que l’ancienne capitale de la République se présentera sous ses plus beaux atours, tournée autant vers son riche passé que vers un avenir qu’elle entend être aussi radieux que lorsqu’elle était un centre de commerce incontournable au Moyen-Âge.

Petit aparté : l’office du tourisme appelé Isba Rouge (Красная Изба) est le fruit d’un programme Européen de type TACIS entre les municipalités de Strasbourg et de Veliky Novgorod pour promotionner l’image de cette dernière à l’étranger. Outre le bâtiment cité, il existe désormais un site Internet disponible en plusieurs langues, dont le français.


Site officiel de 1150 ans de Veliky Novgorod

Site en français de l’office du tourisme


 
[1] Un des monarques Rus’ les mieux connus en occident, et plus particulièrement en France puisque sa fille, Anne de Kiev, deviendra l’épouse du roi de France Henri Ier en 1051, apportant dans ses bagages une bible en slavon d’église sur laquelle prêteront serment tous les souverains jusqu’à la Révolution Française. Accessoirement, elle popularisera le prénom Philippe jusqu’alors inconnu au royaume de France en nommant de la sorte le premier fruit de son union.
[2] Certaines sources disponibles au sein de la bibliothèque de Novgorod semblent favoriser l’hypothèse d’une oligarchie formée des trois cents plus riches marchands de la cité.
[3] Signalons à cet effet l’existence d’un film Le tour du monde de Sadko relatant ce conte à la beauté esthétique et aux effets spéciaux remarquables au vu de son année de sortie, 1952.
[4] Je me permets de vous renvoyer à mon article La Baltique, terre de croisade afin de prendre connaissance de la majeure partie des détails de cette période épique.
[5] Selon Janet Martin, ces actes de course (les autorités Novgorodiennes voyant de nombreux avantages à contrôler la Volga) furent effectifs entre 1360 et 1375.

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