lundi 1 mars 2010

Medvedev célèbre à Paris l'année franco-russe 2010

Dmitri Medvedev, Président de la Fédération de Russie, s'est déplacé ce jour à Paris pour y rencontrer son homologue Français et lancer officiellement l'année croisée franco-russe. Sa venue coïncidera comme l'on peut raisonnablement s'y attendre avec la signature ou la négociation de plusieurs contrats d'importance, comme la vente de 4 Mistral, l'entrée de GDF Suez au sein du projet Nord Stream ou le partenariat Alstom / TMH (Transmashholding).
Au même moment apprend-on que Renault va doubler les capacités de production de son usine Avtoframos de Moscou (soit une capacité de 160 000 véhicules/an).

L'occasion idéale m'est offerte de publier ici même cet article originellement paru le site de l'Alliance Géostratégique (dont on fête aujourd'hui le premier anniversaire) en décembre dernier, relatant comment l'actuel Président entend réorienter l'approche Russe des grandes questions stratégiques de son temps, notamment par le prisme de la communication.

En complément, lire l'entretien d'Arnaud Dubien de l'IRIS paru sur Challenges.fr : un constat que je partage quant à l'évolution relativement récente des échanges franco-russes au plus haut sommet.

Russie : la nouvelle approche stratégique et communicationnelle 


Article paru sur Alliance Géostratégique le 28 décembre 2009

La volonté d’œuvrer pour la paix en Europe est une constante qui remonte bien avant les affres des deux guerres mondiales qui, tout bien considéré, furent surtout une tragédie en deux actes d’une guerre civile continentale. L’irénologie considère a contrario de la polémologie que la guerre n’est qu’une exception dans la normalité qu’est la paix entre les peuples. Au gré des tensions et des épreuves douloureuses, le sujet refait toujours surface et souvent du surplace. L’on pourrait considérer le dernier discours du président russe Dmitri Medvedev comme la perpétuation de cette antienne, si ce n’est une subtilité supplémentaire.

Un canevas pour la paix en Europe ou un cadenas pour le dessein des Etats-Unis ?

L’homme d’Etat se singularise généralement et préférentiellement par une gestion avisée du pays dont il a reçu mandat par les électeurs (si l’on prend le cas commun des démocraties occidentales) avec la notable fonction de représentation à l’étranger. C’est alors qu’intervient le thymos cher au penseur Américain Francis Fukuyama : la volonté de reconnaissance et de marque dans l’Histoire dont le plus haut degré demeure la scène internationale. Une arène tumultueuse où les acteurs confrontent leurs ambitions et visions, au prix parfois de désillusions sévères comme de succès retentissants. Un lieu où s’ébauchent les projets les plus fous comme les visées plus machiavéliennes.

Dmitri Medvedev, homme libéral très attaché à conserver des liens favorables avec ses partenaires européens, s’est fendu le 29 novembre 2009 d’un projet de traité portant sur la sécurité européenne. Le tout sous la forme de 14 articles précédés d’une note d’intention. Précisons utilement que Medvedev a suivi une formation de juriste, exerçant même comme professeur de Droit à l’université d’Etat de Saint-Pétersbourg avant de débuter dans les affaires.

Le document fut adressé à plusieurs organisations : OTAN, CEI, OSCE, OTSC et UE, de sorte à produire un effet massif en imbriquant institutions alliées comme tierces.

Synthétiquement, qu’est-il énoncé en dehors du laïus habituel de paix dans le monde ?

Principalement un rappel des textes déjà en vigueur, notamment celui de la Charte des Nations Unies. Nulle novation dans les mécanismes ou les principes mis en avant (conférence des parties pour résorber un conflit en germe, assistance mutuelle en cas d’agression comme présence à la table des négociations d’organismes tiers sont par exemple des procédures déjà existantes dans le cadre d’organisations internationales).

Malgré tout un point mérite d’être relevé. L’article 10 où il est précisé expressément deux zones géographiques, et c’est là où le géopolitologue y accordera un œil des plus attentifs : la zone euro-atlantique et la zone eurasienne. De Vladivostok à Vancouver est-il même précisé. La mention de ces deux zones est toute sauf fortuite puisqu’elle introduit la reconnaissance que deux blocs (géographiques) se font désormais face. Il traduit aussi un schème de pensée où la Russie se place dans une logique eurasienne, puisque la logique euro-atlantique est barrée par des états hostiles au sein de l’Union Européenne comme de l’OTAN.

Ne nous y trompons pas : cette insistance quant au respect du droit international et ces rappels à l’ONU ne sont aucunément gratuits et trouvent leur source dans le déclenchement des opérations américaines en Irak de 2003 passant outre l’aval de cette organisation internationale et de son Conseil de Sécurité. La Russie tiendrait par conséquent à lier les Etats-Unis dans une nouvelle structure où ils ne pourraient aucunement engager de conflit postérieur à la ratification dudit traité sans encourir des représailles légales de plusieurs des autres membres signataires. Un containment juridique prenant la forme d’un véritable écheveau à travers les articles successifs plaçant les Etats-Unis dans une position où leurs propres alliés auraient un droit de regard, d’inertie et même de réplique armée à leur égard [2].

Une réorientation de la stratégie de communication du Kremlin

Hormis les points évoqués précédemment, il est un élément plus conséquent à relever quant à cette initiative médiatique de la part de l’exécutif russe : sa volonté de lisser l’image du pays à l’intention des occidentaux.

Lors du conflit caucasien en août 2008 mettant aux prises les forces russes et les troupes géorgiennes pour le contrôle de la région d’Alanie du Sud, il a été démontré (s’il en était encore besoin) que le rôle de la Russie avait été fort mal perçu et relayé à travers les médias occidentaux. Ce déficit médiatique - une donne dont la gestion est, en certaines circonstances et a fortiori dans le cas notable d’opérations tendant à se prolonger, un facteur lénifiant ou annihilant un succès militaire - a manifestement été pris en compte par le président actuel qui oeuvre à « normaliser » la position de la Russie sur l’échiquier mondial.

Employant les services de la firme américaine Ketchum, le Kremlin souhaite se repositionner et prendre l’offensive sur le front médiatique en se posant comme un acteur pacifique soucieux des règlements à l’amiable des problématiques internationales. La proposition du Traité Européen de Sécurité étant une ébauche de ce plan.

Il est bien trop tôt pour tirer les conclusions de cette stratégie d’influence médiatique portée directement dans le camp occidental, néanmoins elle est symptomatique du facteur couverture médias qui vient de prendre place en première ligne dans les couloirs du pouvoir russe [3].


En complément :
Version originale en langue russe du traité
Version anglaise du traité


[1] Vision idyllique s’il en est, tant dorénavant certains chefs d’Etat évoluent mutatis mutandis vers une fonction de VRP, attestée par la récurrence de l’évocation par les médias de masse des contrats et sommes afférentes liés aux accords commerciaux signés lors de la venue de hauts représentants.
[2] Article 7 – 2 : Without prejudice to the provisions of Article8 of the Treaty, every Party shall be entitled to consider an armed attack against any other Party an armed attack against itself / Без ущерба для положений статьи 8 настоящего Договора Участник вправе рассматривать вооруженное нападение на другого Участника как вооруженное нападение на него самого.
[3] Le Président Dmitri Medvedev attache une importance de premier plan aux nouveaux moyens d’information et de communication, de même qu’il n’hésite pas à rappeler que l’investissement et l’avancement dans des projets liés aux nouvelles technologies est une nécessité pour l’avenir de la Russie. La tenue d’une réunion le 25 décembre dernier au sein de la Commission pour la modernisation et le développement de l’économie Russe à laquelle il assista personnellement aux échanges et aux conclusions en est un parfait exemple.

Aucun commentaire: