samedi 23 janvier 2010

Une génération vouée aux catacombes numériques

Chers visiteurs,

Le présent article repris de ma chronique Agoravoxienne doit principalement être considéré comme un brouillon. Ce qui n'est aucunement péjoratif puisque la majeure partie des idées que je désirais coucher l'ont été bien que restant tout de même insatisfait du texte final. Ce fut surtout l'occasion d'ébaucher ma vision de la société à l'aune des récentes décisions législatives.

Et d'entrevoir, à travers ma critique sociale, un futur peu réjouissant de personnalités arc-boutés sur leurs privilèges et le passé, se retranchant derrière des mesures qui ne feront que stigmatiser une partie de la population et transformer davantage Internet en un espace de sous-terrains de plus en plus fermés voire opaques. D'où l'image des catacombes... Alors que la surface aura été réduite à un paysage totalement aseptisé, lisse et conventionnalisé, disons pour résumer : dévitalisé.
Du reste, et depuis l'entérinement de la loi Création et Internet (le titre est un modèle d'hypocrisie à la 1984), les déclarations de responsables en vue se sont succédées et ne sont pas profondément porteuses d'espoir. Quel contraste avec la Russie où le Président Medvedev envoie régulièrement des signaux très forts en faveur du numérique, n'hésitant pas non plus à  présider certaines réunions du Conseil pour le développement de la société de l'information en Russie.

Les idées citées seront reprises puis affinées dans le cadre d'un article paru postérieurement.


Article publié sur Agoravox le 16 mai 2009

L’avènement d’un monde aseptisé

A travers les principes de précaution comme de sécurisation sans cesse martelés, le tout enserré dans un entrelac de dispositions législatives et réglementaires, c’est l’avènement d’une société spécifique qui se dresse au grand jour.

La sécurité comme la précaution sont des conditions somme toute normales et légitimes pour la pérennité de l’espèce humaine qui ne peut croître, ou très difficilement, dans un milieu mettant en péril sa survie. L’être humain étant un animal social, quoi de plus normal qu’il s’en remette à une entité supérieure pour lui garantir le droit à la vie.

Seulement le dysfonctionnement de cette entité est prévisible sur deux fronts : l’excès et le dévoiement. L’excès en ce sens que la volonté outrancière de sécuriser peut aboutir à juguler tout espace de liberté et celle de précaution à se défier de toute innovation. Et le dévoiement par l’utilisation des moyens mis à disposition pour assurer le bien de quelques uns au détriment de celui de tous. Si le dévoiement est un fait désagréable mais relativement erratique dans les sociétés, en revanche l’excès croit avec l’âge, le confort, l’accumulation de capitaux et de biens. Ce qui amène à la fameuse question générationnelle…

Le péché générationnel

Dans un monde idéal, les générations se passent le flambeau et la sagesse des anciens canalise l’intempérance des turbulents cadets par le savoir et conseils avisés.

Seulement dans une société où les liens traditionnels de solidarité ont explosé au profit de l’individualisme, y compris dans la sphère familiale, comment se transmet l’héritage de la connaissance ?

Réponse : par d’autres canaux de communication que les liens personnels. Et là nous en arrivons à Internet, le réseau des réseaux.

Or la démocratisation et rapidité de ces nouvelles technologies de l’information et de la communication sont telles que les générations précédant l’ère de l’informatique de masse ont des difficultés conséquentes pour assimiler l’évolution sociétale phénoménale en ayant découlé (malgré de louables efforts pour une partie de celles-ci).

Toutefois, par un effet logique de pyramide des âges comme de positions clefs détenues dans des secteurs stratégiques (médias traditionnels, politique, haute administration), ce n’est pas la génération informatique qui domine mais celles citées précédemment.

La fracture qui est intervenue par l’immixtion de la révolution informatique grand public a creusé un réel et profond fossé. Certes, la facilité des jeunes générations à se gausser de celles qui l’ayant précédé est hélas une constante qui tend fort heureusement à disparaître peu à peu dès que s’instaure une réflexion personnelle sur la vie et que les stigmates de l’âge s’imposent. Cependant, les nouvelles générations sont aussi porteuses d’énergie, de créativité et d’ingéniosité : des qualités nécessaires à toute civilisation afin de lui assurer pérennité et vitalité. L’éphémère durée de vie de l’être humain à l’aune de l’univers qui l’environne ne lui offre guère d’alternative que la passation de ces bribes de savoir arrachés à l’immensité de l’inconnu lui faisant face.

Or que s’est-il passé ce 12 mai 2009 ? Tout simplement l’aboutissement d’un matraquage réitéré d’une oligarchie refusant jusqu’à la caricature le dialogue et piétinant rageusement un espace de croissance économique comme culturel. Pédophilie, terrorisme, piratage : Internet était déclaré coupable de tous ces maux qui pourtant n’avaient pas attendu ce medium pour gangrener la société. Avec l’aide de médias traditionnels complaisant jusqu’à l’obséquiosité, le pouvoir répondant à des lobbies disposant d’appuis en haut lieu trancha sans faillir, au mépris des argumentations juridiques, techniques, économiques et sociales prodiguées par nombre d’experts patentés.

L’ouverture de catacombes bruissantes de ressentiment

C’est le réalisateur Eric Rochant dans un entretien accordé au journal Le Monde [1] qui donne un véritable récital où les cordes vocales vibrent d’une colère non feinte :

Cette loi est le symptôme d’un aveuglement, d’une stupidité archaïque face à l’angoissante vitesse du changement qui s’est opéré depuis quelques dizaines d’années. Aller contre Internet de la sorte, avec le bâton, le casque et les ciseaux, c’est aller contre la jeunesse, l’avenir, l’enthousiasmante créativité qu’Internet a libérée.

Et voilà que nos parlementaires, d’anciens ministres de la culture, le gouvernement français, la France, quoi, s’avance, imbue d’elle-même, certaine de toujours tenir le flambeau de la défense des droits divers, certaine d’être originale, inventive et supérieure, dans son rapport à la culture et à la création, la France donc, vient se ringardiser, tant au niveau technique qu’intellectuel, vient suggérer que désormais le monde peut avancer sans elle, ou plutôt malgré elle.

Un constat corroboré par Monique Dagnaud, directrice de recherche au CNRS, lorsqu’elle déclare : le débat Hadopi s’articule à des enjeux qui dépassent de beaucoup l’univers du Net, des enjeux qui touchent les rapports entre les générations. [2]
 
Alors que va-t-il se passer ? Une situation fort plausible : les utilisateurs les plus réactifs, les plus avisés et les plus vindicatifs vont s’enterrer dans les strates du net, développer des réseaux privés virtuels (darknets) ainsi que de nouvelles méthodes pour se dérober aux yeux inquisiteurs ou développer des attaques envers ceux les épiant et les traquant sans relâche. Mais dans leur esprit il deviendra clair que le pays où ils demeurent leur sera devenu un terrain hostile où la richesse est devenue moins une question de compétence que de naissance et où la novation n’entraîne que suspicion.

Un futur plus qu’hypothétique d’autant plus dommageable que la généralisation risque de s’étendre dans les esprits en agrandissant une des fractures de la société Française : une épreuve supplémentaire dont elle se serait bien passée en temps de crise. Car ne nous y trompons pas : le récent vote à l’Assemblée Nationale ne sera pas qu’une simple formalité, il dressera durablement une partie de la population envers l’autre. La révolution numérique qui aurait pu apporter un peu de bleu dans le ciel vient de se ternir considérablement, et qui sait si elle ne devrait pas dans un futur très proche virer au gris, voire pire… ?


[1] Edition du 12 mai 2009.
[2] Billet du 10 avril 2009 paru sur le site Telos.

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