jeudi 26 février 2009

Au diable Staline, vive les mariés!


Répondant à l'appel pressant de M. Luc Besson, je me suis précipité récemment dans une salle de cinéma afin de faire repartir les chiffres de fréquentation des salles à la hausse (on me souffle dans l'oreillette que non finalement l'affluence est en hausse depuis un an selon le CNC, ah... M. Besson semblerait en être le dernier au courant). Quoiqu'il en soit pas pour visionner Taxi 4 (le masochisme ne faisant pas partie de mes inclinations personnelles) mais un film Roumain : Au diable Staline, vive les mariés!

Cette comédie prenant pour prétexte de départ la visite d'une équipe de tournage dans une zone industrielle construite sur le site d'un ancien village va dévier rapidement sur la vie de cette communauté au lendemain de la seconde guerre mondiale, en 1953 pour être exact. Même la lourde main soviétique semble encore loin des préoccupations de ce lieu où le mariage prochain d'Ana et Iancu mobilise l'intégralité des acteurs pour préparer les festivités. Sauf qu'arrive l'impromptue nouvelle de la mort de Staline, et en reconnaissance du peuple Roumain envers le petit père des peuples, il est décidé un deuil national d'une semaine. Véritable réduit à l'esprit quasi-gaulois, le village ne va pas s'en laisser compter pour tout de même célébrer les épousailles des deux tourtereaux.

Je ne saurais que trop vous encourager à aller visionner ce film qui est d'une incroyable maîtrise technique comme d'une réussite certaine sur le plan scénaristique. Un petit bijou qui fait aimer le cinéma, pas moins. Félicitations aux réalisateurs Horatiu Malaele et Vlad Paunescu qui offrent aux spectateurs une des plus belles compositions cinématographiques de ces derniers mois.

Quelle dithyrambe me ferez-vous remarquer, mais c'est un véritable coup de coeur que j'ai eu et cela ne m'arrive que très rarement.

mercredi 25 février 2009

La Renaissance allemande rayonne (de nouveau) à Strasbourg

Chers visiteurs,

L'article présent est issu d'Agoravox et s'il peut apparaître quelque peu défraîchi, je m'en excuse par avance. Il n'en reste pas moins l'aspect culturel, à défaut d'actuel, de ce dernier. Du reste, de telles expositions sont encore en lice dans les musées d'Alsace et du Baden-Würtemberg.

Je vous enjoins à vous renseigner sur celles-ci pour prendre connaissance de l'incommensurable richesse de la renaissance ayant trouvé dans le sillon rhénan un terroir riche pour éclore en de multiples acteurs. A travers ce compte-rendu, veuillez prendre connaissance de quelques uns de ces maîtres graveurs.


Article paru sur Agoravox le 25 janvier 2008

Albrecht Dürer, Hans Baldung Grien et Lucas Cranach l’Ancien : trois personnages emblématiques de l’art pictural des XIVe et XVe siècles. Des maîtres incontestés dans leur domaine, emplissant leurs œuvres de touches étrangement modernes par leur audace artistique. C’est ce qui est permis d’être constaté par le visiteur de passage à Strasbourg qui serait bien avisé d’effectuer, ne serait-ce qu’un court détour, par le palais Rohan sous peine de manquer un événement d’une grande richesse culturelle.

En effet, dans le flot des attractions culturelles de la capitale européenne, la réunion de ces trois sublimes graveurs pourrait passer inaperçue et il y aurait là un regrettable navrement de manquer un pareil effort opéré par les instances du cabinet des estampes et des dessins de la ville. Bien entendu, il sera loisible à tout à chacun d’admirer la plus fameuse gravure connue d’Albrecht Dürer (1471-1528) [1], à savoir Le Chevalier, la Mort et le Diable. Mais s’y focaliser serait faire preuve d’une incommensurable myopie artistique, la galerie débordant d’autres sublimes travaux méritant pour certains un intérêt prolongé (74 pièces pour être exact).

Ainsi, Les Quatre Anges vengeurs, ou encore L’Expulsion du Paradis du même Dürer frappent par leur symbolique très appuyée où archanges et anges apparaissent dans une position fort peu encline à la commisération. La puissance expressive donnée dans le trait est tout à la fois fascinante autant que troublante.

Et que dire d’Hans Baldung Grien (1484-1545) dont la gravure intitulée Le Loup-garou déborde d’un réalisme particulièrement saisissant, pouvant même susciter (à dessein ?) un malaise de l’observateur. Ou encore ses Sept Chevaux sauvages dans une forêt dont la puissance onirique est telle qu’elle renvoie des siècles plus tard, tel un écho, au Cauchemar de Füssli dont il est difficile d’effacer de sa mémoire la vision de cette tête de cheval hallucinée dépassant de la tenture. Cette omniprésence de l’équidé se retrouvera avec Le Palefrenier ensorcelé où l’originalité de la scène le dispute, une fois encore, à l’expression si singulière de l’animal présent. Dans un autre registre, Lucas Cranach l’Ancien (1472-1553) détonne avec son Christ devant Ponce Pilate dont les visages dévoilent un miroir déconcertant de physionomies à la Bosch.

Je ne tiens pas à révéler toutes les pièces de cette exposition qui n’attend en définitive qu’une seule et unique dernière touche finale : vous !

Attraits subtils : exposition des graveurs de la Renaissance allemande, au palais Rohan de Strasbourg jusqu’au 9 mars 2008.

[1] N’oublions pas que Dürer fut inspiré de manière considérable par Martin Schongauer (1450-1491), illustre peintre et graveur alsacien de son époque à qui nous devons, entre autres, le magnifique retable de la Vierge au buisson de roses exposé à Colmar. Hélas, le tour de compagnonnage débuté par Dürer en 1490 ne lui offrira pas, in extremis, le contentement suprême de rencontrer celui qu’il admirait par-dessus tout : la faute à une résurgence de la peste emportant le talentueux artiste alsacien.

lundi 16 février 2009

Et si Luc Besson était juriste?

Non je vous rassure il ne l'est pas (les vilaines langues prétendent qu'il serait en revanche un prolifique producteur de navets, mais passons), et c'est tant mieux au vu des inepties débitées récemment dans le quotidien Le Monde. La magie d'Internet (ce même medium que voudrait juguler le sieur Besson) permet notamment de savourer une réponse totalement ad hoc en la personne de Maître Eolas, en plus grande forme que jamais.

Son billet ICI.

Avec un passage emblématique sur la société de consommation :
Car l'industrie du cinéma comme celle de la musique d'ailleurs, repose effectivement sur des comportements analogues à ceux des dealers : on crée un besoin pour hameçonner le client (bandes-annonce, matraquage publicitaire, clips alléchants sur toutes les chaînes visant le public cible) et quand il est accro, on l'oblige à payer pour l'assouvir (la place de cinéma à 10 euros, puis le DVD à 30 euros, le pay per view à 3 euros, sinon il y aura le passage à la télévision… financé par la pub ; la place de concert à 50 voire 100 euros, l'album à 25, la sonnerie à 2 euros, le single à 1 euro lisible sur un seul lecteur compatible). Sachant qu'une grande partie de la clientèle cible est mineure.
Car à bien y réfléchir comment ne pas donner raison à Me Eolas? Si la contrefaçon (le terme de piratage n'ayant aucune consistance juridique) prive les auteurs et leur ayant-droits à de légitimes revenus d'exploitation, n'y a-t-il pas aussi une pernicieuse machinerie marketing poussant les consommateurs à puiser toujours davantage dans un budget loisirs n'étant pas extensible, le tout pour posséder le plus souvent un même produit sur des supports différents? L'analogie avec le business des dealers étant d'autant plus justifiée que les "pirates" (sic) sont justement stigmatisés par certains responsables comme tels (cf l'allocution de M. Lefebvre au journal 20 Minutes). Que l'on approuve ou non la vision du juriste blogueur, on ne peut pour autant la balayer d'un revers de manche.
Vous l'avez compris pertinemment : non seulement vous aurez droit à une leçon juridique en matière de législation sur Internet (pas toujours inutile au vu de certaines croyances) et à quelques saillies bien senties sur le ridicule et les arguments fallacieux (de bonne et mauvaise foi) des industries culturelles à travers l'un de ses représentants les plus emblématiques.

MAJ : Apparemment juste avant la présentation du projet de loi Création et Internet, l'on est en train de sonner les cloches pour le rassemblement. Et après la cloche Besson, voici la cloche Lefebvre qui dans un entretien hilarant accordé au quotidien 20 minutes se déchaîne. L'occasion, une fois encore, de déguster le démontage en règle opéré par Maître Eolas (qui n'eut guère à forcer son talent il est vrai sur le coup tant l'argumentation semblait sourdre en provenance directe du pays d'Ubu).
L'analyse de propos du député UMP par Maître Eolas, ICI.

mardi 3 février 2009

"Les Réprouvés" : histoire des derniers lansquenets d’Allemagne

Chers visiteurs,

Ci-dessous une autre démonstration de ma volonté de diversifier mes apparitions sur Agoravox. Certes, la plupart de mes productions tournent autour de la Russie et des nouvelles technologies comme déjà évoqué, cependant y poussent ici et là quelques articles plus orientés culture générale.

Je n'irais pas jusqu'à oser prétendre que c'est ainsi que je me fais le plus plaisir vu que je n'écris que lorsqu'il y a matière à avoir un réel contentement (et à le partager) et non m'imposer une souffrance. Non la vérité c'est que j'aime "souffler" avec ce genre de billet pour éviter un cloisonnement monomaniaque, et qui plus est j'apprends énormément de par mes recherches sur les thèmes traités. J'ose croire à ce titre que cette note de lecture vous passionnera tout en vous incitant à vous plonger dans l'oeuvre d'Ernst von Salomon.


Article paru sur Agoravox le 14 janvier 2008

1919, des décombres encore fumants de la défaite contre les Alliés émergent des groupes d’hommes aux regards endurcis par les horreurs de la guerre, aux yeux brûlant d’une fureur nihiliste. A eux qui ont lutté et enduré jusqu’aux pires extrémités possibles les souffrances humaines, la jeune République de Weimar ne propose qu’un avenir petit-bourgeois entérinant la défaite dans l’humiliation et les abdications successives. De ce refus naîtra une génération pour qui la guerre n’avait pas de fin : du chaos psychologique au chaos économique, ils étaient les nouveaux reîtres du XXe siècle. La réédition de l’œuvre d’Ernst von Salomon, "Les Réprouvés", est l’occasion de se replonger avec intérêt et même fascination dans cet univers où les espoirs brisés côtoient la folie la plus destructrice qui emportera pour une grande partie ces êtres torturés par un destin contraire.

Ernst von Salomon est l’archétype de cette éducation prussienne dont les piliers immuables furent fidélité à l’Empereur et discipline de fer pour endurcir les corps et les esprits.
Né sous Guillaume II, arrivé à l’âge d’être incorporé comme cadet au sein de l’école de Karlsruhe [1], il passera la majeure partie de la Première Guerre mondiale au sein de cet établissement en vue d’une affectation au sein d’une unité engagée sur le front une fois diplômé.
Las, l’armistice viendra mettre fin aux espoirs de von Salomon et de tous les cadets de prouver leur valeur guerrière. A l’humiliation de la défaite par les Alliés s’ajoutera celle de la dégradation des élèves officiers par des bandes communistes, ces dernières profitant du désordre engendré pour mettre à bas les symboles du régime impérial et faire naître les conditions nécessaires pour une révolution en Allemagne [2].
Chaos politique, chaos des esprits...

Les premières troupes revenant du front découvrent avec stupeur un pays en ruines, parsemés de révolutionnaires avides de prendre leur revanche sur un régime qui les a si longtemps traqués. Hagards et désoeuvrés, les soldats de retour du front n’arrivent pas à savoir qui croire et quel camp choisir. Certains toutefois n’hésiteront pas longtemps, et se regrouperont en troupes de choc destinées à ramener l’ordre dans le pays, fussent par les moyens les plus radicaux : les Corps francs (freikorps) étaient nés.
Du reste, et contrairement à ce que l’on pourrait croire de prime abord, le gouvernement de la jeune République allemande ne vit pas d’un mauvais œil ces milices formées à la hâte puisque fort efficaces pour contrer la menace d’une révolution bolchevique à travers tout le pays. Gustav Noske, alors ministre de la Reichswehr, emploiera à escient les Corps francs, les laissant s’exprimer dans leur langage si particulier. L’ordre revenu à Berlin et en Bavière, ces mercenaires deviendront dès lors le problème numéro un de la République de Weimar.

Mais avant d’être pourchassés à leur tour, les Corps francs allemands s’illustreront dans une geste digne de leurs ancêtres les reîtres du Moyen Âge, avec comme scène de théâtre la côte Baltique. La révolution d’Octobre et le reflux des troupes allemandes firent émerger de nouveaux pays fragiles ne pouvant compter que sur l’appui principalement diplomatique, et plus rarement militaire, des Alliés dont le souhait était de créer un glacis entre eux et la Russie alors sous le joug bolchevique. Les Corps francs seront une pièce maîtresse de ce dispositif en ce sens qu’ils permettront à moindres frais de repousser l’invasion rouge tout en évitant aux Alliés de risquer une intervention directe avec des troupes renâclant à continuer une lutte qui ne les concernent plus [3]. Von Salomon a un mérite énorme, outre celui de relater les événements de l’intérieur, c’est celui de dresser le portrait psychologique de ces guerriers affluant d’une Allemagne exsangue, dégorgeant son trop-plein de violence à ses frontières. Utile pour comprendre comment ces êtres torturés, avançant au rythme de chansons résonnant de mâles accents, acceptèrent de hâter le pas vers un destin funeste, là où à l’horizon le crépuscule n'était plus éclairé que d’explosions sporadiques, synonymes de désolation et de mort.
Si le drang nach osten avait été des siècles auparavant l’heureuse destination pour des paysans allemands rêvant d’un monde meilleur, les Corps francs venaient à la rencontre de la furie de l’Histoire sans espérer parfois plus que l’ivresse de l’action pour oublier les tourments laissés derrière eux.

Il ne serait pas bon de déflorer le reste de ce témoignage historique, néanmoins peut-on dévoiler que la dernière partie tranche nettement avec le reste de l’ouvrage et se doit d’être saluée pour sa teneur psychologique. Si d’aventure celle-ci pourrait vous apparaître incongrue, voire déphasée avec les événements antérieurs relatés, elle n’en est pas moins passionnante par l’immersion au sein de l’esprit de l’auteur qu’elle offre.

Ernst von Salomon livre là un rapport brut, parfois même brutal, d’une partie de cette génération qui aura été happée dans les affres de l’après-guerre et qui ne trouvera, pour une grande partie, le repos que dans le trépas.
Un nihilisme allemand qu’il est impératif de découvrir pour mieux saisir ce que fut le choc de la défaite outre-Rhin tout en avançant a minima des éléments sur la genèse du nazisme [4].

Pour finir, le style énergique et singulier de l’écrivain rebutera ou séduira les lecteurs mais n’en laissera aucun indifférent. Cette réédition devrait permettre de vous forger votre propre opinion.

Ernst von Salomon, Les Réprouvés, éditeur Bartillat, ISBN 2841004082

[1] Episode de sa vie relaté dans Les Cadets, en cours de réédition au courant de l’année 2008.
[2] Rappelons que Lénine a pris le pouvoir depuis près d’un an en Russie et a fondé en juillet 1918 la République des Soviets, l’exemple à suivre pour tous les révolutionnaires d’Europe.
[3] Le film de Bertrand Tavernier, Capitaine Conan, illustrant à merveille cet état d’esprit des troupes alliées ne désirant plus que rentrer chez elles une fois l’armistice conclu.
[4] Si l’on pourrait d’office conclure à une parenté idéologique et politique des Corps francs avec le nazisme, il convient d’être particulièrement mesuré sur cette assertion par trop hâtive tant les destinées des figures emblématiques des Corps francs seront diverses, allant du ralliement à l’opposition active au régime hitlérien.