mercredi 11 novembre 2009

La grandeur russe retrouvée en haute définition

Chers visiteurs,

L'article qui suit provient du site Alliance GéoStratégique pour lequel j'avais oeuvré dans le cadre du thème du mois qui était, on le devine a minima, la Russie. Comme l'on m'avait laissé entière liberté concernant le sujet à aborder, j'avais entrevu des questions technico-militaires ou économiques. Toutefois, cela ne me convint guère car j'avais déjà produit quelques notes sur le sujet, et je prenais le risque de souffrir de radotage avant l'âge.

Alors me vint l'idée d'aborder le redressement Russe par le facteur culturel, perception qui sera plus tard corroborée par l'information transmise de Daniel Besson (taulier du fort bien fourni blog Ice Station Zebra) sur la nouvelle doctrine en matière de sécurité nationale. Je profite de cette réédition sur mon propre blog afin de remercier Marina Slutskaya d'avoir complété aussi efficacement mes connaissances dans le domaine par ses conseils avisés, offrant de longues et passionnantes heures de visionnage.


Si le cinéma s’est très rapidement imposé comme un art à part entière, référencé le plus souvent en tant que septième depuis le plaidoyer de Ricciotto Canudo, et s’il est parfois un des piliers de la théorie artistique «de l’art pour l’art » chère à Théophile Gautier, il n’en demeure pas moins qu’il est pour l’observateur attentif une vitrine et/ou un miroir de la société dans laquelle l’œuvre cinématographique prend forme. La Russie bénéficiant du riche patrimoine soviétique en la matière se prête fort à propos quant à une étude de la perception du pays par rapport à lui-même et aux autres via le prisme de sa filière cinématographique.Comme pour de nombreuses activités subventionnées et bénéficiant de larges facilités par le pouvoir central, la production cinématographique subit une décrue très importante durant les années Eltsine. Si quelques titres d’importance surnagèrent, ils le durent principalement à l’apport de fonds et matériel étrangers, pouvant aspirer en contrepartie de cette assistance et par voie de conséquence à une (relative) exposition internationale. C’est ainsi que Soleil Trompeur / Утомлённые солнцем (1993) offrira à Nikita Mikhalkov une réputation mondiale. De même que d’autres réalisateurs dans ce contexte difficile effectueront leur première passe d’armeavant d’accéder à la notoriété la décennie suivante : Aleksei Balabanov, Timur Bekmambetov ou encore Serguei Bodrov.Sans trop de surprise en un tel contexte, les métrages furent empreints de gravité et eurent souvent pour toile de fond la crise sociale avec un focus récurrent sur la tragédie de guerres récentes mal cicatrisées que ce soit l’Afghanistan avec Une valse à Peshawar / Пешаварский вальс ou la Tchétchénie avec Le prisonnier du Caucase / Кавказский пленник qui demeureront des films emblématiques de cette période.Dans le même temps certaines productions mirent rétrospectivement l’accent sur l’envers du décor de la société soviétique, les cinéastes désirant donner une peinture réaliste comme sordide d’un monde parfois vécu avec nostalgie par une partie de la population: ainsi Le voleur / Вор et Des anges au paradis / Ангелы в раю sont d’une dureté sociale implacable envers le régime désenchanté.

Paradoxalement, l’un des films les plus distribués à l’étranger sera Le Barbier de Sibérie / Сибирский цирюльник (1998) alors que le pays faisait face au même moment à une crise financière et monétaire gravissime plongeant une grande partie de la population dans les limbes de la paupérisation. Ce film est symbolique à plus d’un titre: tout d’abord, et sans se prononcer sur la qualité intrinsèque de l’œuvre, il amorce une volonté assumée de briller à l’international (ce que bien des Russes lui reprocheront en estimant avoir plus affaire à une carte postale animée pour touristes qu’à un véritable métrage original); ensuite les fonds mis à disposition sont pour l’époque colossaux avec un budget estimé à 35 millions de dollarspermettant la notoire participation de célébrités étrangères comme Julia Ormond ou encore Richard Harris !

Une décennie cinématographique placée le signe du muscle

Avec le retrait anticipé de Boris Eltsine des affaires de la Fédération et l’avènement d’un jeune officier de l’ex-KGB, Vladimir Poutine, le cinéma russe va être stigmatisé à partir de cette période par une transformation assez spectaculaire concomitante du redressement russe dans les affaires internationales. 

Dès l’an 2000, c’est la suite d’un film à grand succès, Frère 2 / Брат 2 qui va donner l’occasion au héros du premier opus, un ancien de la première guerre de Tchétchénie, de se rendre aux Etats-Unis. Le film, outre des scènes d’action assez viriles, est aussi l’opportunité pour le réalisateur de vouloir faire déciller ses contemporains quant à la vision d’un Occident terre idéale, ne manquant pas à escient de monter en exergue les travers de celui-ci lors de passages emblématiques. Après la «gueule de bois» des années folles sous Eltsine qui aura vu des fortunes prodigieuses s’élever tandis qu’une majorité de la population touchait le fond, l’heure est à de profondes réflexions sur le chemin à prendre pour la Russie.
Car en Russie, commencent à se développer parmi les cercles du pouvoir les concepts de monde multipolaire comme d’eurasisme, doctrines s’opposant notamment aux principes des élites libérales ayant longtemps gravité autour du pouvoir sous Eltsine. Il est possible de qualifier cette lutte comme la réactivation, un temps gelé par le communisme, du vieux et véhément débat entre slavophiles et occidentalistes au XIXème siècle. La figure tutélaire d’Alexandre Soljénitsyne ou celle plus juvénile d’Alexandre Douguine étant les porte-étendards de ce mouvement qui continue d’avancer inexorablement dans les esprits.

Et comme tout art, le cinéma est particulièrement perméable aux soubresauts politiques, que ces derniers soient de nature nationale comme internationale. L’une des démonstrations les plus probantes étant la résurgence de grandes figures et moments historiques de la Russie par ce médium. Certes, la production soviétique n’était pas avare de réalisations grandiloquentes et parfois particulièrement efficaces, en la matière: le célèbre Sergueï Eisenstein avec son Alexandre Nevsky / Александр Невский et surtout Le cuirassé Potemkine / Броненосец Потёмкин, mais aussi La jeunesse de Pierre le Grand / Юность Петра, Lénine à Paris / Ленин в Париже, Boris Godounov / Борис Годунов ou encore La bataille de Moscou / Битва за Москву pour en citer de plus récents.

Cependant, à l’aube du XXIème siècle, plusieurs œuvres apparaissent sur les écrans des principales villes du pays, magnifiant à nouveau pleinement l’histoire russe avec des budgets exponentiels à chaque nouveau projet annoncé. Le contraste avec les années 90 est saisissant en ce sens que le fatalisme et le tragique font désormais de plus en plus place à des personnalités porteuses d’espérance et à des faits gonflant l’orgueil national.
Des films très bien accueillis par le public ou par la critique tels que L’étoile / Звезда, La neuvième compagnie / 9 Рота, Pétersbourg Петербург, Les nôtres / Свои, Le Prince Vladimir / Князь Владимир (film d’animation) ou Serko / Серко ont pour souci premier d’offrir un spectacle ayant une prégnance plus ou moins guerrière selon le thème mais toujours en plaçant l’amour et le devoir envers la patrie au centre de l’œuvre.

Ajoutons encore les aventures d’Erast Fandorine, espion russe traquant les ennemis de la couronne Impériale où qu’ils se trouvent dans le monde. Que ce soit l’adaptation au grand écran pour Le gambit Turc / Турецкий гамбит ou Le conseiller d’Etat / Статский советник, le succès dans les salles est toujours au rendez-vous pour ce preux défenseur de la grandeur et des valeurs du pays, signe d’une offre rencontrant son public ou d’une demande du public satisfaite par l’offre. Sur le plan intérieur, la reprise en main de l’administration d’Etat par les siloviki, les hommes des forces de l’ordre, en lieu et place des oligarques donna lieu à une représentation flagrante en l’existence du film de Pavel Lounguine, Un nouveau Russe (traduction mal appropriée puisque le véritable titre devrait être Oligarque) / Олигарх. Véritable fresque rétrospective de la Russie d’Eltsine, le spectateur suit l’ascension puis la déchéance de Platon Makovski, un rusé jeune diplômé d’État qui comprit très rapidement que la perestroïka sous Gorbatchev ouvrait des perspectives d’enrichissement rapide en rachetant des pans entiers d’un système à bout de souffle. Tout aussi rapide que son succès sera sa mise à l’écart par l’oppressante machinerie d’État visant à le neutraliser par cercles concentriques. Le film est disponible en langue Française et demeure un témoignage historique de premier plan pour qui désire mieux comprendre la transition entre les années Eltsine et Poutine, loin d’être sans analogie aucune avec le sort d’anciens oligarques dorénavant en exil ou incarcérés.

Citons aussi La chute de l’Empire / Гибель империи, une impressionnante série télévisée en dix épisodes relatant avec le concours de nombreux et réputés acteurs la vie puis la chute de l’Empire Tsariste à travers les missions d’agents besognant pour l’Okhrana, la police politique du monarque.Curiosité : la présence sur la chaîne TVC d’une série de cinq cents épisodes sur l’histoire russe faisant la part belle aux batailles et faits militaires d’importance allant de l’établissement de la dynastie des Riourikides à la fin de règne de Catherine II : История государства Российского. Sa particularité principale étant de proposer des dioramas en images de synthèse servies par des animations fort réalistes. Les évènements relatés se fondant sur les travaux de Nicolaï Karamzine (1766 – 1826), le plus célèbres des historiens russes.

Le match Russie c/ Occident

En droite ligne de cette tendance de la production nationale, se dégage depuis quelques années une impression de dissonance entre le monde russe et l’Occident. À ce titre, deux films très récents sont emblématiques de ce constat.

Sorti en 2007, 1612 relate le temps des troubles consécutifs à la mort du dernier Tsar, Boris Godounov (1551 - 1605). Les ennemis sont ici les Polono-Lituaniens se dirigeant vers Moscou avec dans leur sillage une langue, une religion ainsi qu’un imposteur au titre de souverain ayant vocation à être imposés par les armes. Devant les fléaux nés de ces troubles, l’exaltation du patriotisme aidée par un clergé orthodoxe prenant fait et cause pour la révolte conduira à l’unité puis la victoire finale du peuple russe sur les envahisseurs avec à leur tête un nouveau Tsar (le premier de la lignée des Romanov).

Nonobstant quelques écarts avec la réalité historique et la présence d’une licorne donnant au métrage un petit côté fantasy, le tableau dépeint ne manque pas d’inciter le spectateur à établir un parallèle troublant avec la Russie du temps d’Eltsine. Dépecée territorialement, plongée en léthargie économique et sous la coupe de conseillers étrangers (anglo-saxons pour une bonne part), la Russie des années 90 est parfois considérée comme une nouvelle période de troubles.

Taras Boulba / Тарас Бульба sorti en 2009 sur la base du roman de Nicolaï Gogol évoque la résistance de cosaques zaporogues face à l’invasion polonaise (une fois encore) au nom de la foi orthodoxe et de l’amour de la terre russe. Toutefois, la défection de l’un des fils du meneur de la révolte, le fameux Taras Boulba, amène à la défaite des forces cosaques. Le vieux chef ne manquera pas toutefois jusqu’au bûcher de rappeler son attachement aux valeurs qu’il défendit jusqu’à la mort.

Le film fit l’objet de controverses à l’étranger, notamment par les quelques libertés prises vis-à-vis de l’oeuvre de Gogol, et surtout quant à l’assimilation de l’Ukraine à un territoire d’obédience russe (un sujet extrêmement délicat à l’heure actuelle de par la situation géopolitique). Si le spectacle est efficace de par les moyens déployés (25 millions de dollars dépensés à cet effet) et l’intensité soutenue, il n’en demeure pas moins que le sujet a le mérite d’être relativement clair du fait de dialogues et séquences prêtant peu à interprétation : la Russie est chez elle en Ukraine et n’entend pas renoncer à une parcelle de son territoire à tout envahisseur, l’Occident étant représenté par les forces polonaises en l’état.

Bien entendu, il convient de ne pas réduire la richesse cinématographique russe à cette seule perspective, ce serait faire fi d’excellentes productions comme 12, Mongol / Монгол , L’île / Остров ou Pouchkine, le dernier duel / Пушкин, Последняя дуэль. Cependant, il faut considérer l’air du temps par différents facteurs. Et l’univers du septième art peut y contribuer dans la mesure où il est destiné à la masse et capable à ce titre de délivrer des messages de manière distincte ou diffuse, comme il peut aussi être qualifié de réceptacle des attentes et opinions du peuple. Après un sérieux passage à vide, la Russie aura retrouvé un cinéma de bon aloi, cette vitalité permettant à l’observateur avisé de mieux percevoir les sujets contemporains y compris dans le registre géopolitique.

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