lundi 13 avril 2009

Les très riches heures de Charles V le Sage

Chers visiteurs,

Alors que mon article sur Louis XI se trouve encore dans les colonnes de la modération d'Agoravox, je vous invite à prendre connaissance de la première partie de ce diptyque (peut-être appelé à grossir selon la réceptivité du prochain article) consacré aux grands rois de France. Charles V est une personnalité peu connue bien qu'essentielle dans l'Histoire de France qui sut remettre sur pied un royaume au bord de la falaise et prêt à se donner à l'Anglois.

Paradoxalement le citoyen lambda discerne mieux son bras armé, Du Guesclin, que la propre personne royale tant il est vrai que Charles n'était pas un guerrier accompli et qu'il préférait la paisibilité de sa bibliothèque personnelle à la roulette russe des batailles féodales.

Très incomplet je le reconnais, cet article peut stimuler j'ose l'espérer l'opportunité de vous inciter à vous plonger plus profondément dans l'étude ce roi si singulier par vos futures lectures.



Article paru sur Agoravox le 23 juillet 2008

Il est des moments dans l’Histoire de France où le destin le plus funeste fit appel aux profondes ressources d’êtres d’exception. Il apparaît quelque peu singulier de présenter Charles V, roi pourtant peu épris des champs de bataille, comme une haute figure de la Guerre de Cent Ans. Et pourtant… ce monarque fut l’un de ceux dont le gouvernement concilia le mieux sagesse et efficacité pratique en dépit d’une situation désespérée, redonnant tout son éclat à un royaume de France peu épargné jusque-là par les avanies.

Car le contexte était tout sauf favorable pour une prise de pouvoir : un territoire morcelé, une légitimité contestée, des troupes étrangères puissantes et auréolées de gloire et l’héritage d’un père dont le règne fut une telle calamité qu’elle remettait en cause la légitimité de la dynastie. Il apparaît difficilement contestable d’énoncer que la Guerre de Cent Ans ne fut aucunement à l’avantage de la France dès le début des hostilités : L’Ecluse (1340), Crécy (1346) et Poitiers (1356) devinrent autant de synonymes pour désigner la gabegie militaire de la noblesse d’alors. Noblesse en effet, tant il est vrai que le roi Jean II le Bon ne peut être tenu pour entièrement responsable de la défaite de Poitiers où il ne put que se défendre vaillamment pour compenser l’impétuosité de la fine fleur de la chevalerie française, en revanche, il n’améliora en rien la santé économique du pays. De même que par pure vanité et jalousie envers son propre fils, il empêcha un règlement bien plus favorable du deuxième Traité de Londres qui aurait pourtant tellement soulagé le peuple souffrant déjà des ravages directs de la guerre. Impulsif, violent, dépensier, attaché à l’apparat, ne s’entourant que d’intimes prêts à le flatter en lieu et place de conseillers capables, Jean II le Bon ne se distingua non plus guère favorablement comme diplomate en raison d’une politique étrangère fort brouillonne, laissant en corollaire le pays sans allié majeur.

Véritable épine dans le pied de la France, le roi Jean mourut en Angleterre où il avait entrepris d’y retourner pour officiellement y laver l’affront de l’évasion d’un de ses fils (Louis d’Anjou) qui y était encore en captivité [1] et officieusement pour y retrouver sa maîtresse, la comtesse de Salisbury… Dès lors, Charles V put faire montre de tout son talent, et non le brider lorsqu’il fut régent, par faute d’un père peu perspicace quant à la gestion d’un pays. A ce titre, reconnaissons qu’ayant eu maille à partir avec Etienne Marcel, des jacqueries sans précédent dans les campagnes aux alentours de Paris, les manigances de Charles de Navarre (dit le Mauvais, à juste titre) et même une expédition militaire d’Edouard III qui se termina lamentablement dans la plaine de Beauce, l’on peut considérer que même régent, Charles V sut faire face à l’adversité non seulement avec sang-froid, mais aussi avec grande efficacité.

Piètre guerrier, souffrant d’un handicap du bras droit, il comprit judicieusement que contrairement à son père il convenait de laisser faire les gens de métier dans ce domaine. C’est de cette sage décision qu’apparaîtra la figure unanimement décrite comme hideuse d’un Breton des plus teigneux : Bertrand du Guesclin. Un nom qui sera même propulsé connétable du royaume en 1370 dans la foulée de ses innombrables exploits en France et outre-Pyrénées. C’est justement par le sens tactique aigu de du Guesclin que la bataille de Cocherel résoudra enfin la question lancinante des prétentions à la couronne de Charles le Mauvais par une victoire sans contestation aucune.

Mais Charles V, reconnu par ses contemporains, et surtout sa biographe Christine de Pisan, comme un intellectuel accompli [2], comprit que le destin du royaume était trop précieux pour le jouer lors de batailles hasardeuses. C’est alors qu’il ébaucha, toujours au contraire de feu son père, une politique étrangère fort active et rationnelle sur le moyen et long terme. Ainsi l’empereur du Saint Empire romain germanique Charles IV, le pape Clément VI (alors installé à Avignon) ainsi que le roi de Castille Henri de Trastamare formèrent un front unifié peu propice aux visées d’appropriation de la couronne de France par le suzerain anglais.
Toujours aussi lucide, il entreprit un grignotage patient et inexorable des places sous sujétion anglaise en favorisant les coups de main par des adeptes de l’embuscade dont l’irremplaçable du Guesclin.

De plus, il saura résoudre avec intelligence le fléau des grandes compagnies, soldats à la loyauté toute relative en temps de guerre et auteurs de pillages endémiques en temps de paix. Luttant tout d’abord avec fermeté contre eux, il passa du bâton à la carotte en chargeant du Guesclin de conduire leur soif de rixes et batailles en territoire castillan, alors plongé en pleine guerre civile. Toute la perspicacité du roi fut non pas tant d’éradiquer ces bandes sauvages (d’autant plus difficile qu’elles étaient nombreuses et même parfois dangereuses au point de défaire des armées locales) que de canaliser leur violence au profit de la couronne.
Parallèlement à cette avancée majeure profitant à la pacification des campagnes (et par conséquent des rentrées d’argent dans les caisses de l’Etat), s’amorça l’avènement d’une armée de métier : véritable nouveauté à l’époque où la mobilisation d’une force armée n’était souvent que de l’ordre du temporaire, le plus souvent saisonnier.

Il serait trop long de relater les très riches heures du roi Charles V dans leur intégralité, qui en dépit d’un règne relativement court sut remettre sur pied un pays prêt à tomber dans l’escarcelle anglaise, le tout en combinant innovation, ruse et sentiment national. Trop souvent dans l’ombre des grandes figures de France, ce roi fut pourtant celui qui en dépit d’un contexte tout sauf enviable redonna espoir, confiance et prospérité à un peuple qui désespérait d’un sort meilleur après le très impulsif et infatué Jean II.

Pour parfaire votre connaissance sur le sujet et (re)découvrir cette haute figure historique, je ne saurais que trop vous recommander l’ouvrage de Jeannine Quillet, spécialiste du monde médiéval [3].

[1] Après la défaite de Poitiers, Jean II le Bon obligea les Français à s’acquitter d’une très lourde rançon de trois millions d’écus par le traité de Brétigny, et offrit en garantie de sa liberté des otages de premier ordre, dont son propre fils Louis d’Anjou (retenu à Calais, alors territoire anglais).
[2] Sa bibliothèque très éclectique est parfois considérée comme la première ébauche de notre actuelle Bibliothèque nationale, et dont les locaux se situaient dans une tour du Louvre.
[3] Charles V, le roi lettré, Jeannine Quillet, éditions Perrin, 2002.

Crédit photo : Bibliothèque nationale de France

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