dimanche 16 septembre 2007

Sortie d'hibernation pour l'ours Russe


Article paru sur Agoravox le 17 septembre 2007

Plongée dans le chaos, anémiée, la Russie subit de plein fouet la libéralisation du régime durant l’ère Eltsine. Cette période, si elle fut l’occasion de mettre à bas les derniers pans du carcan idéologique issu du régime des Soviets, n’en resta pas moins ancrée dans l’esprit collectif comme celui de l’abaissement de la puissance Russe. L’ère Poutine annonça en revanche le retour du pays dans le concert des grandes puissances. C’est cette fierté retrouvée qui est à l’origine de la popularité de Vladimir Poutine, et sa fin de mandat s’annonce... musclée.

Un récent article du Figaro met en exergue le retour d’une politique mondiale plus agressive de Moscou à l’égard des occidentaux, insistant sur les événements militaires symboliques de ces dernières semaines tels que le vol désormais récurrent de bombardiers stratégiques TU-95 ou encore l’annonce de la plus puissante bombe à effet de souffle au monde, surnommée père de toutes les bombes (puissance évaluée à 44 tonnes de TNT).
Sur le plan diplomatique, son activité au sein de l’OCS (Organisation de coopération de Shangaï) est perçue comme une démonstration manifeste de sa volonté de reprendre pied sur des territoires, appelés proche étranger par les Kremlinologues. Ces pays d’Asie centrale ayant été tentés par un rapprochement avec les Américains lors de leur guerre contre le terrorisme en Afghanistan ; l’Ouzbékistan ayant par exemple offert jusqu’en 2005 l’opportunité aux forces américaines d’opérer depuis son territoire (base militaire de Karshi-Khanabad). De même que la menace d’un veto au Conseil de sécurité concernant la question du Kosovo montre clairement que la Russie entend peser sur les questions régionales et, en particulier Européennes, disposant pour cela d’un formidable levier avec la question des Balkans. Il y a d’ailleurs là une similitude de plus en plus frappante avec la géopolitique Russe du XIXe siècle où Moscou se faisait fort de s’appuyer sur le sentiment panslaviste de certaines populations de cette partie de l’Europe.

Certains spécialistes avancent que toute cette agitation procéderait d’intimidations typiques à l’approche d’élections où il est bon de flatter la fierté nationale des électeurs. Mais peut-on seulement se satisfaire de cette explication pour ces offensives tous azimuts ? Il y a peine à le croire, et l’on peut supputer au contraire une volonté bien réelle à moyen et long terme de peser sur les questions de géopolitique internationale.
Au crédit de cette conjecture le facteur de gendarme mondial opéré par Washington. Il est en effet patent de constater que depuis l’éclatement de l’Union soviétique, les Etats-Unis se sont précipités aux quatre coins de la planète, notamment pour tenter d’éteindre des foyers déstabilisants à rayon d’action régional, non sans souvent une arrière-pensée d’ordre militaire et/ou économique. Tout le monde se souvient bien entendu de la guerre d’Irak en 2003 suivi de l’occupation du pays, cependant cette intervention, pour spectaculaire qu’elle soit, n’est que la partie émergée de l’iceberg de la géostratégie américaine. Les interventions ou intimidations faites au Panama, Somalie, Yougoslavie, Corée du Nord et Afghanistan sont autant de démonstrations de force de la première puissance mondiale pour préserver ses intérêts stratégiques. Or cette omniprésence rappelle douloureusement aux Russes qu’ils ne sont plus assez forts pour empêcher, comme sous feue l’Union soviétique, l’unilatéralisme de ceux avec qui ils partagèrent le destin du monde.

La Chine qui faisait office jusqu’alors de puissance émergente n’est plus la seule à inquiéter les stratèges de la Maison-Blanche et du Pentagone, la Russie recommençant à devenir un danger potentiel pour l’hégémonisme du chef de file du monde occidental [1]. La crise persistante quant au déploiement du bouclier antimissile en Pologne (pour les missiles d’interception) et République tchèque (pour le radar) est un exemple de ce conflit larvé qui n’en finit pas, et ce malgré les tentatives de conciliation de la part de la Russie [2]. Les révolutions de couleurs (orange pour l’Ukraine et des roses pour la Géorgie), appuyées par les organisations non gouvernementales américaines ou bénéficiant substantiellement de fonds en provenance de pays, ont été accusées par le Kremlin d’avoir été principalement orchestrées dans un souci de containment de la puissance russe, et ajoutent une dose supplémentaire de mécontentement de la part du plus grand Etat du monde.

A l’heure où la France s’aligne de plus en plus ostentatoirement sur un axe atlantiste, au détriment de la politique d’indépendance voulue et consacrée par le général de Gaulle, la Russie a, elle, compris que la vassalité n’était pas une option. La manne issue des ressources énergétiques (pétrole, gaz) et des métaux et pierres précieux explique la très bonne santé de la balance commerciale de la Fédération de Russie, permettant en corollaire de bénéficier d’une vigueur économique [3] propice à ses desseins géopolitiques.
La prochaine visite du président français à Moscou en octobre permettra d’y voir plus clair, et de vérifier la compatibilité de caractère entre les deux chefs d’Etat, tant l’on sait combien la compréhension et les échanges entre les peuples français et russes sont souvent conditionnés par les démonstrations de bonne entente en haut lieu. Le lien particulier qui unissait Jacques Chirac, par ailleurs russophone, à Vladimir Poutine pourra-t-il être maintenu ? Prendre ses distances avec la Russie sera-t-elle l’option choisie par le nouveau président de la France, donnant à sa politique étrangère un fort relent de nouvelle guerre froide, suivant en cela la voie tracée outre-Atlantique ? Nul doute que la rencontre prévue le 10 octobre sera plus capitale qu’on ne pourrait le supposer de prime abord.

[1] Robert Gates, secrétaire à la Défense américain, désigna officiellement devant le Congrès en février dernier la Russie comme l’un des pays en mesure de menacer la pax americana ces prochaines années.
[2] Proposition de Vladimir Poutine lors du G8 de Heiligendamm d’utiliser de façon conjointe le radar de Gabala en Azerbaïdjan avec les autorités américaines envers les menaces en provenance du Moyen-Orient. Une réunion d’experts sur le site devrait avoir lieu le 18 septembre prochain, sans pour autant avoir fait reculer jusque-là Washington sur ses intentions premières d’installer le matériel en Europe de l’Est.
[3] La Russie a remboursé par anticipation sa dette à l’égard du Club de Paris en août 2006, soit 21,3 milliards de dollars. Quant à sa dette extérieure, elle s’élève désormais à 47,8 milliards de dollars (chiffres parus en juillet 2007). A titre de comparaison, la France avait une dette extérieure brute au premier trimestre 2007 évaluée à 4 287 milliards de dollars (3 107 milliards d’euros) par la Banque de France.

Photo RIA Novosti, Vladimir Rodionov

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